La révolution française

Les Thermidoriens

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Le 13 Vendémiaire

Tant de secousses ont fini d'user la Convention. Depuis qu'ils ont abattu Robespierre, les Thermidoriens sentent la nécessité de donner au régime une nouvelle constitution. Rester nantis en protégeant leur tête est leur préoccupation première. Une constitution républicaine, qui barre la route aux extrémistes de droite et de gauche, tel est pour eux le salut.

Une commission de onze membres nommée le 17 floréal (6 mai) s'est mise a l'ouvrage. Les commissaires, après de longs débats, ont abouti à une organisation assez complexe. Républicaine, mais non démocratique, prudente sans être libérale, c'est un chef-d’œuvre d'opportunisme. Elle accorde aux Français un quasi-suffrage universel, mais à deux degrés et obéré d'un cens. En somme elle réserve l'électorat à la bourgeoisie et aux petits propriétaires. Le corps législatif est composé de deux chambres, le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens, renouvelables annuellement par tiers, le premier chargé de proposer les lois, le second de les accepter. Le gouvernement sera confié à un Directoire de cinq membres, choisis par les Anciens sur une liste présentée par les Cinq-Cents. L'un d'eux sortira de charge chaque année. Ils nommeront et révoqueront les ministres.

"La marche incroyable" - gravure sur cuivre d'après Boilly

Le projet est présenté à la Convention par Boissy d'Anglas et discuté d'abondance. Après de longs débats, le 5 fructidor an III (22 août 1795), la Constitution est votée.

Comme les Thermidoriens ne sont pas sûrs de l'accueil que va réserver le public au nouveau gouvernement, ils prennent une précaution difficile à justifier. Ils font décréter (les 5 et 13 fructidor) que les deux tiers des membres du prochain corps législatif, Anciens et Cinq-Cents seront obligatoirement choisis parmi les Conventionnels.. Ainsi les régicides ne quitteront pas le pouvoir. Les royalistes sont exaspérés, et avec eux - bizarre assemblage - les Jacobins, les mécontents, les ambitieux, au total beaucoup de gens.

Les sections de Paris manifestent avec violence, surtout la section Lepeletier, celle qui, sous le nom de section des Filles Saint-Thomas, a défendu les Tuileries au 10 Août. Elle invite les quarante-sept autres sections à former un Comité central pour agir contre la tyrannie de la Convention. Sous l'influence de l'abbé Brotier, chef de l'agence royaliste de Paris, pamphlétaires et journalistes se déchaînent l'abbé Morellet, La Harpe, Quatremère de Quincy, Tronson-Ducoudray, Lacretelle jeune, Fiévée attaquent la Convention et les Comités par des libelles ardents. Le Courrier républicain, le Bulletin républicain, la Gazette universelle, la Quotidienne, le Messager du soir, bien d'autres encore sont remplis d'insultes et d’anathèmes, d'appels à la désobéissance et à l’insurrection.

La Constitution de l'An III lue au peuple français - gravure du temps

Le Palais-Egalité, les boulevards, les quais fourmillent de promeneurs armés, qui se reconnaissent à leurs collets verts et noirs. La jeunesse dorée, chantant le Réveil du peuple, bouscule les porteurs de cocardes tricolores et les soldats. Dans les quartiers du centre l'émeute est latente, elle n'attend qu'un signal pour se déclarer. Les Thermidoriens voient le péril et ils vont se défendre. La Convention appelle des troupes autour de Paris, car

la loi lui interdit d'en faire venir dans Paris même. Mais elles pourront intervenir au premier signal. Le résultat du vote, proclamé le 1er vendémiaire, soulève une surprise générale pour la Constitution 914.853 « oui» contre 41.982 «non» ; pour les décrets de fructidor 167.758 "Oui" contre 95.573 «non». Le président de la Convention les déclare en conséquence lois de l’Etat. Le seul chiffre qui vaille est celui des abstentions; il est énorme, plus de quatre millions sur cinq millions d'inscrits. Les suffrages ont été falsifiés sans discrétion par les Comités. Si le pays avait voté normalement, il balayait et la Constitution et les décrets.

Grande colère dans la ville, colère qui monte dans les jours qui suivent. Sur la jour née du 12 vendémiaire, sinistre, plane une atmosphère de bataille. Malgré ]a pluie qui tombe à torrents, les troubles s'aggravent. Le tocsin retentit et dans la plupart des rues les tambours battent le rappel. Les Comités de gouvernement ont délégué leurs pouvoirs à cinq de leurs membres, Daunou, Letourneur, Merlin de Douai, Barras et Colombel. Se décidant à quitter sa cachette de la rue Saint-Honoré, Fouché s'empresse autour de Barras et lui souffle des conseils d'énergie. N'ayant pour se défendre que ses grenadiers et les faibles effectifs de la légion de Police, la Convention se décide à violer la loi en faisant venir 4.000 hommes des Sablons.

Fusillade devant Saint-Roch - gravure du temps

De plus, elle équipe des sans-culottes des faubourgs (environ 1500) sous le nom de Patriotes de 1789 et leur donne pour chef le général Berruyer. Menou, commandant des forces régulières, royaliste de cœur, proteste en vain. Le soir la ville entière est en armes, des placards menaçants couvrent les murs, de nombreuses patrouilles parcourent les rues. La commission des Cinq donne l'ordre â Menou d'occuper rue Viviane le couvent des Filles Saint-Thomas. Il obéit puis tergiverse, parlemente avec les insurgés, les exhorte à se retirer et, en attendant qu'ils obtempèrent, fait faire demi-tour à ses troupes. La Convention s'indigne; plusieurs voix demandent l'arrestation de Menou. il est destitué et à sa place Barras est nommé commandant en chef comme au 9 Thermidor. On lui adjoint les représentants Delmas, Goupilleau de Fontenay et Laporte, et sous ses ordres les Comités placent les généraux actuellement à Paris et sans emploi. Parmi eux se trouve le général Bonaparte.

Sans être grand stratège Barras a compris, et du premier moment, que la victoire ici sera affaire d'artillerie seul le canon dispersera les émeutiers. Or voici sous sa main le jeune artilleur de Toulon. Il lui propose de commander en second et de lui servir en somme de chef d'état-major. Chance incroyable, unique pour Bonaparte; il accepte. Il a peu d'estime pour les Thermidoriens, mais il déteste les royalistes, méprise les muscadins. Servir aujourd'hui la Convention, c'est servir la France.

"Le petit Coblentz" - gravure satirique contre les vainqueurs de Vendémiaire - d'après Isabey

Bonaparte prend aussitôt les dispositions qu'exige l'événement. Les sections royalistes ont nommé un comité militaire, fermé les barrières, enlevé la Trésorerie et les magasins de subsistances, établi un tribunal révolutionnaire et déclaré la Convention hors la loi. L’Assemblée, contre une vingtaine de mille hommes assez bien équipés, n'a guère à opposer que cinq mille hommes, y compris les « patriotes de 1789 ». Quarante pièces ont été laissées par Menou au camp des Sablons. Les sectionnaires vont les enlever Si on ne les devance. Bonaparte y envoie le chef d'escadron Murat qui, avec trois cents chasseurs, galope à bride abattue. Il refoule une colonne d'insurgés, enlève les canons et les ramène à la Convention à six heures du matin. Bonaparte les dispose de façon à commander les débouchés des Tuileries vers la Seine. Quand les rebelles marchent sur la Convention, il est trop tard. Ils descendent la rue Saint-Honoré et s'amassent autour de Saint-Roch.

Pendant ce temps la Convention délibère. Chaque député a reçu un fusil et des cartouches. Au dehors on entend des décharges de mousqueterie. L'inévitable Legendre crie « Recevons la mort comme il convient aux fondateurs de la République! » Soudain, tout près, gronde la voix lourde du canon. Devant Saint-Roch, Bonaparte mitraille les royalistes entassés sur les marches de l'église. Ils s'enfuient. Presque aussitôt les rebelles, descendus par les quais de la rive gauche, sont arrêtes par l'artillerie de Carteaux, postée au bas du Louvre, et par les batteries du Pont-Royal. Ils résistent bravement, sous les ordres de Lafond, ancien colonel de la garde de Louis XVI et de l'émigré Colbert de Maulévrier, mais enfin se dispersent. Brune enlève le Théâtre français à la tombée de la nuit. Barras, Fréron, Louvet ont donné de leur personne, marchant avec les troupes fidèles. A six heures, l'insurrection est réduite. On relève deux cents tués ou blessés du côté des sectionnaires, un peu moins du côté des conventionnels. Guère d’émotion dans la ville. Le soir les salles de spectacle sont pleines, comme les autres jours. La nuit passe à disperser les rassemblements, ramasser les armes semées dans les rues. Des proclamations de la Convention sont lues aux flambeaux. Le lendemain matin, sur l'ordre de Barras, les sections rebelles sont occupées par le général Berruyer. Dans l'ensemble la répression est clémente. La Convention n'accable pas les royalistes; elle n'en a plus la force.

Charette - gravure populaire de l'époque

Tandis qu'à Paris la Convention écrasait les royalistes, elle en triomphait encore en Vendée. Charette qui tient toujours campagne est battu à Saint-Cyr en Talmondois. Pourtant il réussit à rallier son armée et l'amène à la Tranche (20 vendémiaire 12 octobre) où il attend le comte d'Artois qui s'est décidé à accompagner un nouveau corps expéditionnaire débarqué à l'île d'Yeu. Le Chouan l'attend en vain durant cinq semaines. Le comte d'Artois ne bouge pas de l'île d'Yeu. « Monsieur ne peut pourtant pas aller chouanner ! » dit son capitaine des gardes, le Suisse Roll. C'est bien l'avis Monsieur. Le 25 novembre, le prince remonte sur un navire anglais et fait voile vers Londres. Tant de lâcheté décourage les Vendéens qui se dispersent, rentrent chez eux. Charette, lâche par Stofflet, cerné par l'étreinte de plus en plus serrée des troupes républicaines erre en enfant perdu, suivi de ses derniers fidèles, par les landes et les marais du bocage vendéen, Hoche essaie de négocier avec lui; il lui offre, s'il consent à quitter la France, un sauf-conduit pour gagner la Suisse ou Jersey Charette refuse tout. Jusqu'au bout il continuera la lutte, ne voudra rendre ni son épée ni son drapeau.