La révolution française
La Terreur
(2)
Fin des Girondins - Un terrible automneDésormais la machine à tuer accélère son mouvement. Le 24 octobre commence le procès des Girondins. Afin sans doute de ne pas voir mourir ses anciens collègues, Danton va se terrer avec sa jeune femme dans sa maison d'Arcis-sur-Aube.

Mort des Girondins, le 30 octobre 1793 - gravure du temps
Paraissent devant le tribunal, encore présidé par Herman, les deux chefs de la Gironde Brissot et Vergniaud, l'ancien confident de Philippe-Egalité Sillery, l'évêque Fauchet et dix-sept de leurs amis, plus obscurs.
Le réquisitoire dressé par Fouquier-Tinville présente les accusés comme des royalistes, hostiles à Paris et payés par les Anglais. D'avance leur sort est fixé. Mais de même que Marie-Antoinette a espéré, les Girondins espèrent. Ils se défendent, et sans grandeur. Ils ergotent en avocats, essaient de faire glisser les responsabilités sur des absents, sur Guadet, sur Barbaroux. Jusqu'à Vergniaud qui se défend d'avoir été l'ami de Roland!

Le Tribunal Révolutionnaire condamne à mort les Girondins - gravure du temps
Ces imprudents qui ont jeté la Révolution à l'ornière, ces patriotes sans doctrine, ces tribuns sans pensée, ces républicains sans vertu ne savent même pas sunir au moment suprême pour opposer à leurs ennemis un front honorable. Les témoins appelés sont tous à charge : Pache, Hébert, Chaumette, Léonard Bourbon. Les accusés discutent avec eux. Brissot démasque le misérable Chabot qui, épouvanté d'avoir déplu à Robespierre, essaie de rentrer en grâce en accablant les Girondins. Fabre d'Eglantine ose impliquer Roland et ses amis dans le vol du garde-meuble.

Le duc d'Orléans - gravure de Debucourt
Vergniaud répond avec un dédain qui manque par trop de flamme. La prison a rendu flasque le grand orateur sanglé dans son habit bleu. Sa tête, lourde et sensuelle, s'affaisse aujourd'hui, comme usée. Sillery, lui, appuyé sur ses béquilles, reste élégant. Redressant sa petite taille, il s 'écrie : « Je ne suis coupable que d'un « crime » : j'ai voté contre la mort du roi »

Les Girondins emmenés au Supplice - gravure de Duplessis-Bertaux
Les audiences se succèdent. Hébert et Chaumette s'en inquiètent et font demander par les Jacobins que le jugement soit hâté. «A quoi bon des témoins et des formes ?... » Ils sont logiques. Et la Convention décide qu'après trois jours de débats, le jury pourra se dire suffisamment éclairé et clore le procès. Le 30 octobre, Fouquier-Tinville se sert de la loi fraîche imprimée. Le soir, au nom des jurés, Antonelle déclare la cause entendue: tous les accusés sont condamnés à mort.

Madame Roland à la Conciergerie - dessin anonyme - Bibliothèque Nationale
Dans l'auditoire, tous les accusés sont condamnés cri retentit, poussé par Camille Desmoulins :
- Ah, malheureux ! C'est moi, c'est mon livre qui les tue!
Il s'enfuit, chancelant, la main sur les yeux, en fratricide qu'il est en effet. Gensonné, blême, demande en vain la parole. Quelques - uns crient : « Peuple, on te trompe ! »
Sillery jette ses béquilles et rit à la mort. Fauchet pensif joint les mains. Vergniaud son « air ennuyé ». Brissot penche le front. Fonfrède et Ducos s'embrassent en pleurant. Valazé tire un stylet de sa poitrine et, se perçant le cur, tombe aux pieds de ses amis.
- Quoi, Valazé, tu faiblis? demande Brissot.
- Non, je meurs...
Réunis la plupart dans la salle voûtée de l'ancienne chapelle de la Conciergerie où le corps froidissant de Valazé repose près d'eux sur un banc, la tête couverte de son manteau, ils soupent d'un repas envoyé du dehors par leur ami Bailleul. Rien du fameux banquet, poétique invention de Lamartine. La veillée, prolongée jusqu'au matin, est le plus souvent, à part quelques saillies du jeune Ducos, occupée d'entretiens sévères. Fauchet se fait relever de son apostasie par l'abbé Emery qui, à travers une grille, l'absout.

Dernière lettre de Roland, écrite au moment de son suicide - Archives nationales
L'ex-évêque confesse ensuite Sillery. Ils seront seuls à rentrer dans la religion romaine. Vergniaud et Brissot parlent de la République et de la France. Après avoir pris un peu de repos, ils montent dans cinq charrettes. Le corps de Valazé est jeté dans la dernière.

Dernière lettre de Roland, écrite au moment de son suicide - Archives nationales
Sur tout le parcours les Girondins, accueillis par une canaille qui crie : « A bas les traîtres ! » gardent un maintien assuré. Au pied de l'échafaud, ils s embrassent, puis se mettent à chanter :
Plutôt la mort que lesclavage
C'est la devise des Français!...
Le chant s'affaiblit à mesure que le couperet éclaircit les rangs des chanteurs. Trente-huit minutes... Une seule voix s'élève encore, celle de Vigée, qui monte le dernier sur la plate-forme engluée. Puis le silence...
Le duc d'Orléans les suit de près. Tiré de sa prison de Marseille, il est jugé le 6 novembre par le Tribunal révolutionnaire. Le prince égoïste, qui a sacrifié son honneur à ses intérêts, plus sans doute qu'à ses convictions, est accusé d'avoir été le complice des Girondins, de Dumouriez, qu'il a toujours haïs. Mais les Montagnards veulent avec lui faire périr le soupçon d' «orléanisme» qui n'a cessé de les poursuivre. Ses réponses sont ironiques. Il refuse tout secours religieux. Vêtu avec sa recherche ordinaire, son visage au gros nez plus congestionné que jamais, il est mené. au supplice en compagnie de trois comparses. Revenu de tout, il meurt en homme de haute race, avec même une espèce de hâte à quitter la vie. Son dernier mot est : « Dépêchons-nous. »

Découverte du corps de Roland - gravure de Duplessis-Bertaux
Deux jours plus tard vient le tour de Mme Roland. La Gironde morte, il faut qu'elle meure aussi. Elle a été son souffle, son esprit visible, encore qu'à la fin elle l'ait sévèrement jugée. Elle-même encourt des responsabilités pesantes. Par son outrance, ses rancunes, son impulsivité de femme inexperte aux grandes affaires, elle a compromis ses fidèles, sacrifié son mari. Du moins s'est-elle montrée toujours stoïque; elle le restera jusqu'au bout.
A Sainte-Pélagie, puis à la Conciergerie, écrivant ses prolixes Mémoires, conversant à la grille avec ses compagnons de prison, toujours éloquente, un peu fanée, moins de sa grande aventure. Elle avait du poison, mais le jette, voulant périr en républicaine devant le peuple, par le couteau de cette Révolution en qui elle a tant cru, à qui elle a tout donné. Comme Marie-Antoinette, son ennemie, elle s'habille de blanc pour gagner l'échafaud. Le crépuscule est proche. Montrant la statue de la Liberté, le colosse de plâtre de David, injurié de la pluie, elle crie avant de s'étendre sur la planche: «O Liberté, que de crimes ils commettent en ton nom! »

Mort de Bailly - gravure de Duplessis-Bertaux
Reproche théâtral mais sincère, qui trouvera a s 'appliquer toujours et par tous les temps. L'instant d'après cette vie généreuse est tranchée.
Lorsque Roland apprend sa condamnation, il quitte la cache où il s'est tapi près de Rouen et marche dans la nuit par la campagne pendant plusieurs lieues. Arrivé à une allée d'arbres qui conduit au château de Coquetot, il s'assied sur un talus et se laboure la poitrine de sa canne à épée. On le découvre le lendemain et on l'ensevelit au bord de la route.

Bernave - par Boze - Musée Carnavalet
Le même jour le Tribunal révolutionnaire juge Bailly. Ne manquant ni d'esprit ni même de courage, ce savant a presque toujours manqué de caractère. Cette fois pourtant il va en montrer. On l'accuse d'avoir facilité la fuite du roi et ordonné le « massacre » du Champ-de-Mars. Sur les deux chefs il est innocent. Mais que vaut l'innocence devant un tribunal politique? Des dépositions nombreuses et passionnées l'accablent. Coffinhal surtout s'acharne contre lui; il travestit la déplorable échauffourée du 17 juillet 1791 en un criminel guet-apens.
Bailly, résigné à son sort, dit à ses juges: « J'ai toujours fait exécuter la loi, je saurai m'y soumettre puisque vous en êtes l'origine. » La loi, ce Socrate au petit pied, quelle qu'elle soit, la révère encore...
Après sa condamnation, il répète inutilement : «Je meurs pour la séance du Jeu de Paume et non pour la funeste journée du Champ-de-Mars. » Rudoyé, violenté par les guichetiers, il monte dans la charrette le 12 novembre. Quand il arrive au Champ-de-Mars où, pour obéir à larrêt, léchafaud a été dressé, des forcenés sameutent autour de lui. « Ce lieu où a été répandu le sang des victimes, crient-ils, ne doit pas être souillé par le sang de lassassin ! » Il faut démonter la guillotine, la reporter beaucoup plus loin dans un fossé. Sous le déluge qui trempe ses cheveux blancs, Bailly, mains liées, patiente. Il ne peut réprimer un frisson. Un individu lui lance :
- Tu trembles Bailly !
Le condamné le regarde et répond :
- Mon ami, jai froid ...
Bien dautres têtes tombent dans les deux affreux mois de novembre et décembre 1793. Il semble quon assiste à la liquidation complète de la première Révolution. Tête de Manuel, têtes des généraux Brunet, Houchart, Lamarlière, tête de Duport du Tertre, lancien ministre feuillant, échappé par miracle à la frairie de Septembre. Tête de Barnave, tiré du fort Barraux où il languissait depuis quatorze mois. Il discute pied à pied confiant encore dans le don de parole qui lui valut jadis de tels succès. Mais la Révolution a tant changé ! ...

Madame Du Barry - marbre par Pajou - Musée du Louvre
Barnave nie ses rapports avec la cour après Varennes. Les faits sont pourtant prouvés : n'importe; il plaide son dossier, le plaidera jusqu'au bout. S'il ne défend plus sa vie, il défend déjà sa mémoire; il parle moins à ses juges qu'il ne parle à la France. Chez lui pas de faiblesse. Il ne renie pas ses anciens amis du Triumvirat, Duport et Lameth. Il parle noblement de La Fayette. Après sa condamnation, au sortir de la salle, il croise Camille Desmoulins : «Adieu, Camille», lui dit-il et lui tend la main. L'autre la serre sans oser le regarder en face. Sur l'échafaud il veut parler au peuple; sa voix est couverte par les cris de « Vive la Nation ! »

Le nègre Zamor - par Van Loo - Musée Carnavalet
Têtes de Rabaud - Saint-Etienne, de Kersaint, hommes à parti pris, mais désintéressés et patriotes. Clavière escroque le bourreau en se tuant dans son cachot. Tête de la du Barry. L'ancienne favorite de Louis XV, plus tard maîtresse du Brissac égorgé avec les prisonniers d'Orléans, s'est dévoué à la famille royale. Elle a passé en Angleterre pour y vendre ses diamants afin de la mieux secourir. Ne voulant pas émigrer, elle est revenue habiter sa maison de Louveciennes où, dénoncée par son nègre Zamor, comblé de ses bontés mais devenu brillant clubiste, elle a été arrêtée. Le Tribunal révolutionnaire la condamne pour « intelligence avec les ennemis de l'Etat». La pauvre créature s'effare et se débat. Avec une lâcheté touchante, de la charrette elle supplie le peuple qui la. soufflette de ses quolibets et de ses huées. Devant la guillotine elle s'affaisse; il faut l'y porter. On connaît son misérable débat:
- Un moment encore, rien qu'un moment, monsieur le bourreau !... Enfin elle meurt...
Peu après c'est le tour de l'ex-ministre Lebrun-Tondu, de l'évêque Lamourette, des généraux Biron, Lückner et Chancel. La République peut sacrifier ses capitaines vaincus ou incapables : elle en a d'autres maintenant et de meilleurs.