La révolution française

Procès et mort du Roi

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Louis XVI comparaît devant la Convention - La défense - Débats

Louis XVI pourrait, devrait refuser de comparaître devant l'Assemblée et hautement, mais il ne fait aucune résistance quand le maire de Paris, Chambon, le « général » Santerre et Chaumette viennent le chercher à la tour du Temple. il s'assied dans la voiture du maire qui, glaces ouvertes malgré la pluie, est entourée d'une centaine de cavaliers, de six cents fantassins, de six canons. La foule le regarde passer sans un cri, un murmure, comme effarée devant ses traits tombants, ses joues qu'il n'a pu raser et qui sont couleur de cendre - depuis quatre jours la Commune lui a fait ôter rasoirs, ciseaux, canif, affectant de croire qu'il peut penser au suiade. A trente-huit ans il parait vieux.

Louis XVI est conduit à la Convention pour y être jugé - gravure du temps

Barère préside l'Assemblée. Agréable de traits, avec de l'esprit, des manières douces; ce robin de Tarbes, aussi lâche qu'ambitieux, est l'hyène de la Révolution. Encadré par Santerre et le général Berruyer comme un voleur entre deux gendarmes, le roi s'avance, découvert, dans un silence absolu. Il ne montre ni faiblesse ni dédain. Il porte sur un simple habit bleu une redingote noisette. Un fauteuil a été placé pour lui devant la barre. Mais Barère le tient un instant debout :

- Louis, dît-il à voix sourde, la nation française vous accuse. On va vous donner connaissance de l'acte énonciatif des délits qui vous sont imputés.

Barère De Vieuzac - par David - Musée de Versailles

Le roi s'assied alors. Il se tourne à droite et à gauche pour regarder les députés. Un instant il lève les yeux vers la voûte où sont suspendus les drapeaux des Suisses pris par le peuple au 10 Août. D'autres drapeaux, ceux-là, déchirés, noircis par la poudre, pendent au-dessus de la tribune, premiers trophées de la guerre venus de Jemmapes.

Un secrétaire lit l'acte, long et minutieux. Contre l'usage universel, aucun des griefs n'a été encore soumis à l'accusé. Imitant Charles 1er dont il a tant relu l'histoire, il a tout lieu de refuser de répondre, ne serait-ce que pour protester contre ce mépris des formes. Louis XVI, qui a dû peser la question, ne décline pas pourtant la compétence de tels juges. Il descend à se défendre et se défend mal; sans netteté, sans adresse, sans chaleur, en esprit poreux qu'il fut toujours et qui ne paraît rien comprendre à sa tragédie.

Chaumette - gravure de Levachez

Il ne montre quelque énergie que pour repousser l'accusation d'avoir fait tirer sur le peuple, au 14 Juillet, au Champ-de-Mars et au 10 Août. Il proteste alors, avec plus d'accent, de son amour pour le peuple. Là, il est profondément sincère, il pourrait en profiter, s'il avait quelque aisance de parole, pour impressionner l'Assemblée. Il n'en fait rien, retombe à de ternes dénégations.

L'interrogatoire achevé, le Girondin Valazé présente au roi les pièces sur lesquelles se base l'accusation. Louis ne reconnaît rien. Il prétend ignorer l'armoire de fer. L'effet est déplorable. Lui-même doit le sentir et sa faute d'avoir accepté un tel tribunal.

- Louis, demande le président, avez-vous quelque chose à ajouter.

Une fois encore il peut récuser ses juges. Il perd cette dernière occasion et dit, abaissant jusqu'au bout un incomparable malheur :

- Je désire communication des accusations que je viens d'entendre et des pièces qui y sont jointes; je demande la faculté de choisir un conseil pour me défendre.

De Sèze - dessin anonyme - B.N. Estampes

Tandis que l'Assemblée en délibère, dans la salle des Conférences Louis XVI attend qu'on le ramène à la Tour. Il est très las, a faim. Chaumette, procureur-syndic de la Commune, mangeant près de lui un morceau de pain, il le prie tout bas de lui en donner un peu.

- Demandez tout haut ce que vous voulez, monsieur, dit Chaumette.

- Je vous demande un morceau de pain...

- Volontiers, répond Chaumette, tenez, rompez, c'est un repas de Spartiate. Si j'avais une racine, je vous en offrirais la moitié.

Malesherbes - gravure d'Alix

Santerre donne le signal du retour. Dans la cour des Feuillants, le roi est souffleté par les cris de gens de la Halle qui s'y sont assemblés : « Vive la nation ! Mort au tyran ! » Puis ils entonnent le refrain de la Marseillaise.

Le roi, sans paraître entendre, monte en voiture. Il mange lentement la croûte de son pain. Comme la mie l'embarrasse, le greffier du maire la prend et la jette sur la chaussée.

- Oh, c'est mal de jeter ainsi le pain, dit le roi, surtout dans un moment où il est rare

- Comment savez-vous qu'il est rare? demande Chaumette.

- Parce que celui que je mange sent un peu la terre.

Chaumette observe gravement.

- Ma grand'mère me disait toujours: «Petit garçon, on ne doit pas perdre une mie de pain, vous ne pourriez en faire venir autant. »

- Monsieur Chaumette, murmure Louis XVI, votre grand'mère était, à ce qu'il paraît, une femme de grand sens.

Target - dessin anonyme - B.N. Estampes

Arrivé au Temple le roi demande aussitôt à voir la reine et ses enfants. Le commissaire Aibertier répond qu'il ne lui est plus permis de communiquer avec les siens. Les yeux du malheureux se remplissent de larmes; il dit, la voix altérée

- Cela est bien dur. Mais mon fils, mon fils qui n'a que sept ans!...

Cette rigueur, vite connue, fait naître dans Paris un mouvement de réprobation et le 15, Lecointre, l'ancien colonel de la garde nationale de Versailles au 5 Octobre, fait voter, malgré Tallien et les Montagnards, un décret autorisant Louis à voir ses enfants.

Le roi a choisi pour défenseur un avocat renommé, Target, ancien député du Tiers. Peu soucieux de se compromettre, celui-ci se dérobe. Louis, à son défaut, désigne Tronchet qui accepte, tout en faisant des réserves pour couvrir sa responsabilité. A ce moment l'ancien miaistre Malesherbes vient offrir noblement son concours. Il écrit au président de la Convention « J'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans un temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde : je lui dois le même service lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. » Le roi, qui jusqu'ici a rencontré tant d'ingratitudes, est touché au fond du coeur par une si honorable fidélité.

Louis XVI et Malesherbes, au Temple, préparent la défense du roi - gravure de Duplessis Bertaux

Il lisait Tacite quand Malesherbes se présente au Temple. A soixante-douze ans, le descendant des Lamoignon est un bonhomme replet, simplement vêtu, la tête couverte d'une perruque bourgeoise, souvent de travers. Il a l'espnt gai, malicieux. Dans sa longue vie, s'il a commis des imprudences, sa sagesse n'a jamais été trahie que par son coeur.

Louis se lève aussitôt et l'embrasse. Malesherbes, trop ému pour parler, retient mal ses larmes.

- Votre sacrifice, dît Louis XVI, est d'autant plus généreux que vous exposez votre vie et que vous ne sauverez pas la mienne.

Il n'en prépare pas moins sa défense. Malesherbes et Tronchet se font assister d'un avocat plein de talent, Raymond de Sèze. Tous trois viennent chaque jour travailler au Temple.

De Sèze établit une plaidoirie dont le roi trouve la fin trop vibrante. «Je ne veux pas avoir l'air de les attendrir, » dit-il, et il la fait corriger.

Il s'occupe en même temps de rédiger son testament qu'il achève et signe le jour de Noël. C'est le dernier acte d'un chrétien, non d'un roi. Sur quatre pages de petit format, de sa fine et régulière écriture, avec une humilité mélancolique, il déclare qu'il mourra dans l'union intime de l'Eglise, témoigne de son repentir pour « les actes contraires à sa discipline et à sa croyance »auxquels il a été forcé d'adhérer, sollicite le pardon de ceux qu'il a pu offenser et pardonne à ses ennemis. Il recommande ses énfants à la reine, à sa soeur. Si son fils - et la phrase le peint - « avait le malheur de devenir roi », il le conjure d'oublier « toute haine et tout ressentiment ».

Louis XVI interrogé à la Convention le 26 décembre 1792 - gravure du temps

Ecrit parfaitement sincère, humain, mais sans cri prôfond, comme sans vues politiques. Il semble que le descendant d'Henri IV et de Louis XIV, dans un tel désastre, devait s'adresser à la nation dont il a été le chef et dont il devient la victime, et tirer pour elle de sa catastrophe un solennel enseignement. Il se borne en finissant à protester qu'il «ne se reproche aucun des crimes qui sont avancés contre lui».

Ayant achevé cette tâche douloureuse, il dit en souriant à Malesherbes :

- J'ai arrangé mes petites affaires; à présent ils peuvent faire de moi ce qu'ils voudront.

Se sachant près de la mort, de ses yeux myopes et pâles, soutenu par sa foi, il la regarde sans broncher. Le 26 décembre Louis reparaît devant la Convention, suivi cette fois de ses trois avocats. Un Girondin, Defermon, préside la séance.

- Mon conseil, dit le roi, va vous lire ma défense.

Cette lecture, écoutée dans un silence absolu, dure deux heures. Le plaidoyer manque de grandeur, il peut paraître hâtif, parfois confus, mais son jet est large et généreux.

Le roi reconnaît la compétence de la Convention. « Il se présente devant elle, ou plutôt devant le peuple français, avec calme, confiance et dignité, plein du sentiment de son innocence. »

Malesherbes prononce son plaidoyer - gravure du temps

La Convention, expose de Sèze, a pu abolir la royauté, mais elle ne peut priver Louis XVI de l'inviolabilité qui lui était reconnue par la Constitution de 1791. Il ne sautait être jugé que pour des actes postérieurs à sa déchéance.

L'un après l'autre, l'avocat réfute les arguments de l'accusation.

Il démontre notamment qu'au 10 Août, Louis XVI n'a fait que se défendre, et de la façon la plus légale. Et il conclut par une péroraison éloquente, qui fait pleurer Malesherbes, et dont la vérité devrait pénétrer une Assemblée moins prévenue

« Louis était monté sur le trône à vingt ans, et à vingt ans il donna sur le trône l'exemple des moeurs; il n'y porta aucune faiblesse coupable ni aucune passion corruptfl ce; il fut économe, juste, sévère; il s'y montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple désirait la destruction d'un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le détruisit. Le peuple demandait l'abolition de la setvitude, il commença par l'abolir lui-même dans ses domaines. Le peuple sollicitait des réformes dans la législation criminelle pour l'adoucissement du sort des accusés, il fit ces réformes. Le peuple voulait que des milliers de Français, privés jusqu'alors de leurs droits, les acquissent ou les recouvrassent, il les en fit jouir par ses lois. Le peuple voulut la liberté, il la lui donna. Il vint même au-devant de lui par ses sacrifices; et cependant, c'est au nom de ce même peuple qu'on demande aujourd'hui... Citoyens, je n'achève pas... Je m'arrête devant l'Histoire. Songez qu'elle ju~era votre jugement, et que le sien sera celui des siècles ! »

Louis n'a pu se tromper sur les dispositions de l'Assemblée. En sortant de la salle, il dit à ses avocats

- Êtes-vous convaincus à présent qu'avant même que je fusse entendu, ma mort était jurée?

Revenu à la Tout, il remercie encore ses défenseurs et les serre dans ses bras.

Dès son départ, le débat s'est rouvert; il monte bientôt à la violence. Duhem demande qu'on décide tout de suite de la peine à appliquer. Les tribunes applaudissent. Lanjuinais les brave du regard:

- Le régime des hommes féroces est passé, dit-il... Si Louis XVI doit être jugé, il faut que toutes les formes salutaires, conservatrices, qui protègent les citoyens sans exception soient observées pour le ci-devant roi... Sinon, que l'Assemblée se borne à statuer sur son sort par mesure de sûreté générale.

La Montagne, derrière Billaud-Varenne, Camille Desmoulins, Thuriot, bondit de ses travées pour arracher de son fauteuil le président qu'elle accuse de partialité. Defermon, assez digne, se justifie. Le tumulte s'apaise enfin; il est décidé que l'Assemblée, toute affaire cessante, poursuivra sa discussion jusqu'au prononcé du jugement.

Les jours qui suivent, après des discours follement haineux de Saint-Just et de Barbaroux, qui réclament la mort de Louis, une tentative suprême se dessine pour le sauver. Des Girondins: Salles, Buzot, Rabaud-Saint-Etienne proposent de faire sanctionner le jugement par le peuple, c'est-à-dire par les assemblées primaires.

Lanjuinais - dessin de Duvivier - B.N. Estampes

Quelques paroles du calviniste Rabaud-Saint-Etienne rendent un beau son : "Quant à moi, je suis las de ma portion de despotisme, je suis fatigué, harcelé, bourrelé de la tyrannie que j'exerce pour ma part, et je soupire après le moment où vous aurez créé un tribunal national qui me fasse perdre les formes et la contenance d'un tyran. »

Le vrai chef de la Montagne, Robespierre intervient alors. Son discours est un des plus pressants, des plus captieux qu'il ait prononcés. Que l'Assemblée se garde contre « les mouvements de la sensibilité. La clémence qui compose avec la tyrannie est barbare ». Le crime de Louis n'est pas douteux, il ne faut pas retarder son châtiment. L'appel au peuple remettrait en question l'existence même de la République. Il n'en pourrait sortir que la guerre civile.

Cette argumentation pèse. Le plus grand orateur de la Gironde, Vergniaud, qui jusque là s'est réservé, sort enfin du silence. La sanction du peuple, dit-il, est nécessaire. Lui seul peut ôter au roi déchu l'inviolabilité qui lui a été promise. L'appuient Brissot, président du comité diplomatique, et Gensonné. Ce dernier cingle Marat, persifle Robespierre, traite les députés montagnards « d'oies du Capitole » et de « faux adoiateurs de la liberté ».

Une telle philippique déconcerte la gauche. Il semble qu'à ce moment, en dépit des diatribes de Dubois-Crancé, Jean Bon Saint-André, Carra, qui se sont opposés aussi à l'appel au peuple, l'Assemblée ébranlée, incline à se dessaisir. Le Conseil exécutif, autrement dit le ministère, semble l'y inviter. Lebrun-Tondu, en négociations avec l'Espagne, communique à l'Assemblée une lettre du chargé d'affaires Ocariz qui fait appel à sa générosité. De leur côté les royalistes s'efforcent d'agir, mais ils le font sans prudence, avec une indiscrétion qui annule leurs efforts.

Dans le désarroi de l'Assemblée qui flotte au gré des pétitions contraires des départements et des villes, et que chaque jour secouent les perfidies des partis adverses, Barère, le 4 janvier, fait pencher la balance par un discours ennuyeux mais solide contre l'appel au peuple. Un acte de salut public, dit-il en substance, n'a pas à être soumis à la nation. Ce maitre fourbe entrun~e le centre, donne même à réfléchir à certains députés de la Gironde. On clôt le débat et le scrutin sur la culpabilité de Louis est fixé au 14 janvier.