La révolution française

La fin de Versailles

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Le veto - Appel du régiment de Flandre - Excitations de la presse parisienne - Le banquet des gardes du corps

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A Versailles! A Versailles ! Journée du 5 octobre 1789 - gravure populaire

Les arrêtés de l’Assemblée nationale sont-ils valides dès leur vote, ou bien doivent-ils recevoir, avant d’être appliqués, la sanction du roi du roi ? Question capitale encore qu’elle semble abstraite et qui, tandis qu’on rédigeait la Déclaration des droits, préoccupait les meilleures têtes. Les réformateurs modérés, disciples de l’école anglaise, Mounier, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre, Bergasse, Malouet - et dans la coulisse Necker - veulent donner au souverain le droit de veto absolu.

Les « patriotes », Bernave, Duport et Lameth, appuyés sur le Club breton et plus encore sur Paris, s’y opposent ; ils n’admettraient à la rigueur qu’un droit de veto temporaire et suspensif. Siyès va plus loin : à l’Assemblée de décider, au roi d’exécuter. Sa logique imperturbable l’entraîne souvent vers l’absurde. Mirabeau, plus réaliste, est pour la sanction. La Fayette essaie de concilier des vues si diverses. Il réunit chez son ami Jefferson les chefs des deux partis ; ils ne peuvent se mettre d’accord.

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Les têtes de deux gardes du corps sont portées en triomphe par les émeutiers - Journée du 6 octobre 1789 - gravure populaire

Déjà les gens du Palais-Royal malaxent l’opinion parisienne. Loustalot, Camille Desmoulins pérorent au Café de Foy contre le veto. Le veto... le peuple ne comprend pas ce mot savant. Certains croient qu’il s’agit d’un impôt, d’autres d’un aristocrate dangereux. Virieu raconte que deux campagnards parlent entre eux du veto, le premier dit à l’autre :

- Sais-tu ce que c’est ?

- Non.

- Eh bien ! tu as ton écuelle remplie de soupe ; le roi te dit : « Répands ta soupe », et il faut que tu la répandes.

N’importe, d’être mystérieux, le mot préoccupe davantage. Le marquis de Saint-Huruge, grand et gros homme, à la voix retentissante, aux yeux injectés de sang, brute aux gages d’Orléans et de l’Angleterre, se place à la tête d’une députation parisienne chargée d’exiger de l’Assemblée qu’elle refuse au roi le droit de sanction. « Les représentants indociles doivent être brisés et remplacés ! » Le 30 août, suivi de quinze cents hommes, il part du Palais-Royal pour Versailles, à dix heures du soir. La Fayette, averti, les fait arrêter par la garde nationale. Loustalot, bon semeur de trouble, voudrait qu’on assemble les districts. Ferme pour une fois, la municipalité s’y refuse. Les réunions du Palais-Royal sont interdites. Loustalot et Camille Desmoulins se cachent. Saint-Huruge est mis en prison.

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Offrandes faites à l'assemblée nationale par les dames-artistes, le 7 septembre 1789 - Dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Cependant, à perdre haleine, l’Assemblée discute le fameux droit de veto. Menacés à la fois par les tribunes, les gazetiers et la rue, de nombreux représentants perdent cœur. Necker, dans un mémoire officiel, s’étant prononcé pour un simple veto suspensif qui retarderait pour quatre ans d’application des lois désapprouvées par le souverain, on choisit ce moyen terme, en dépit de Mounier. Déjà les modérés, ou, comme on dit, les « monarchiens », par défiance de Paris se sont rapprochés de la droite et de la cour. Réunis chez Malouet, leurs chefs font demander au roi de transférer l’Assemblée à Tours. Montmorin et Necker trouvent l’occasion excellente : on ne craint pas d’opposition dangereuse. Mais, fatigué par la chasse, Louis XVI s’assoupit au conseil qui discute l’affaire. Quand il s’éveille, le ministre lui soumet la proposition. Il dit : « Non », lourdement. Necker n’ose pas insister.

Maintenant les décrets du 4 août et des jours suivants sont soumis à la ratification du roi. Afin de gagner du temps sans refuser sa sanction, Louis les discute, suggère des modifications, en particulier sur l’abolition des redevances personnelles et de la dîme. Duport proteste dès le lendemain à la Constituante. Le roi, mis en demeure, croit se tirer d’affaire par une argutie : les décrets ne seront pas promulgués, mais publiés. Chaque tribunal au corps administratif en recevra une copie imprimée. L’Assemblée se félicité à l’étourdie. L’imprimerie royale compose bien les arrêtés, mais n’en laisse pas sortir un seul exemplaire. Le tour est joué, pense la cour...

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Le veto absolu et le veto suspensif - gravure populaire

En prévision de troubles possibles quand Paris s’apercevra de la mauvaise volonté du roi, par crainte d’une marche des gardes-françaises sur le château, plus encore peut-être pour ménager à la famille royale le possibilité de gagner Metz si les choses se gâtaient trop, le 14 septembre l’ordre est envoyé au régiment de Flandre, qu’on croit toujours fidèle, de quitter Douais pour venir à Versailles. Avec les Suisses et les gardes du corps, on pense qu’on pourra ainsi parer à tout.

Les impôts ne rentrent plus. Necker, sans recettes, sans crédit, se débat vainement. Il a proposé un emprunt de trente millions. L’Assemblée le condamne à échouer en réduisant l’intérêt. Avec l’aide de Mirabeau et de Talleyrand, il en fait voter un autre qui ne réussit pas mieux que le premier. Alors il se décide à une mesure extrême. Le 24 septembre il reparaît, réclamant une contribution extraordinaire du quart de tous les revenus. Mirabeau, cette fois encore, le soutient. Il tâche de réunir autour de la Révolution les intérêts bourgeois qui s’en écartent et sans le secours desquels il la juge condamnée. Dans un mouvement célèbre, il s’élève contre la banqueroute dont le spectre de plus en plus prend corps et visage :

- Gardez-vous de demander du temps, le malheur n’en accorde jamais !... La banqueroute, la hideuse banqueroute est là, elle menace de consumer vous, vos propriétés, votre honneur, et vous délibérez !...

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Le Marquis de Saint-Huruge - d'après Prieur

La contribution est votée. Le roi envoie sa vaisselle à la Monnaie. Peu de gens l’imitent. Mgr de Juigné offre l’argenterie des églises. Necker donne cent mille livres. Mais il a désormais l’esprit sombre et sans foi. Son système pourrait suffire en une période ordinaire. Il ne saurait apporter que des expédients à une révolution.

Paris est en pleine effervescence. Il y a trop de prêtres et de tout parage autour des souverains. Leurs projets ont tôt transpiré. Prudhomme et Loustalot les dénoncent dans leurs Révolution de Paris. Ce petit journal, né la veille du 14 juillet, à certains jours tire à deux cent mille exemplaires. La presse a pris tout à coup un pouvoir exorbitant. Un jeune sectaire, d’ailleurs probe, comme Loustalot, est lu dans toute la France. Mirabeau compte plus dans l’opinion par son Courrier de Provence que par son rôle à l’Assemblée. Le financier genevois Clavière est son porte-plume principal. Mais il en a beaucoup d’autres, et pour ses articles, et pour ses discours, prestidigitateur éblouissant qui emprunte partout ses gobelets. Un ex-maître de pension, Gorsas, a lancé l’indigeste Courrier de Versailles.

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"Monsieur Veto" - gravure populaire

Barrère, petit magistrat de la sénéchaussée de Bigorre, édite le Point du Jour ; Brissot, plein de talent, mais dont les avatars sont singuliers, le patriote français ; le Suisse Marat, ancien médecin des gardes du comte d’Artois, qui, pauvre et pourri, dégoutte de poison, publie l’Ami du peuple. Il s’y fait le redresseur de torts universel, l’accusateur fielleux et convaincu de tous les gens en place, le chien enragé de la démagogie. Camille Desmoulins, ironique, sans conviction réelle, heureux de jouer un rôle même abject, gamin qui jouit d’allumer des incendies sans se douter qu’il y périra, épanche sa verve corrosive dans les Révolutions de France et de Brabant. On lit aussi les Annales patriotiques de Cara et Mercier, la Chronique de Paris, patronnée par Condorcet et Rabaud-Saint-Etienne. Un peu plus tard paraîtront l’Orateur du peuple de Fréron, le Père Duchêne d’Hébert.

Cette presse, dans son ensemble, est encore monarchiste. Deux journalistes seuls se proclament républicains : Brissot et Desmoulins. Mais on y attaque sans ménagement la reine et son entourage, on y menace les accapareurs, le plus souvent prétendus, qui resserrent les grains et affament le peuple. Il est vrai que ce peuple manque de tout. La crise économique s’approfondit sans cesse. Tant de nobles, de riches ayant quitté Paris pour l’étranger ou la province, la clientèle de luxe s’est tarie. Magasins et ateliers ferment ; le chômage s’étend à toutes les industries. Une multitude de domestiques sans emploi errent par la ville où Bailly et la municipalité ont grand’peine à assurer d’indigentes distributions de pain.

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Trois gazettes du temps : "Revolution de Paris", "l'Ami du peuple", "Le courrier de Versailles"  Archives Nationales

La commune de Paris élue en juillet a été dépossédée par les districts qui ont nommé une nouvelle Assemblée, celle des Trois Cents, encore mesurée et bourgeoise. On y trouve des savants comme Lavoisier, Jussieu, Cassini, Condorcet, des juristes comme Bigot de Préameneu , Lacretelle, Royer-Collard, des prêtres comme l’abbé Fauchet, des banquiers comme Kornmann et Lecoulteux, des administrateurs comme Mollien.

On y rencontre aussi - indice moins rassurant - le brasseur Santerre, l’un des principaux « vainqueurs de la Bastille ». Dès leur entrée en fonctions, les Trois Cents sont en butte aux manœuvres, même aux attaques des districts dont pourtant ils émanent. Chacun de ceux-ci est devenu comme une commune à part avec des comités, des clubs, où les excitateurs, pamphlétaires ou avocats obscurs, tel Jacques Danton, font la loi. Ils s’opposent aux décisions de l’Hôtel de ville, veulent en tout les soumettre au référendum. La ville bout ainsi de façon constante sur les soixante feux de ses soixante quartiers.

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Le banquet des gardes du corps, le 1er octobre 1789 - Dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Sur une population si tendue et malheureuse, la nouvelle de l’arrivée à Versailles du régiment de Flandre a l’effet d’un coup de fouet. Les districts députent à l’Hôtel de ville. Bailly s’informe près du ministre. La Tour du Pin le rassure par un état qu’on affiche : il n’y a que 2.600 soldats dans toute la région en plus des Suisses et des gardes du corps.

La presse patriote n’en est pas apaisée. Elle attaque à la fois la cour et l’Assemblée, Bailly et La Fayette. Loustalot écrit ! « Tenons-nous sur nos gardes... Il faut un second accès de révolution ; tout s’y prépare. » Marat demande la dissolution de l ‘Assemblée qui vient d’élire pour président Mounier, « un traître », dit-il. Le marquis de Villette réclame le retour de la famille royale à Paris. On comprend assez pourquoi. A Versailles, Louis jouit d’une espèce d’indépendance. Il est encore chez lui. A Paris il serait au pouvoir de la Révolution.

Les chefs du club breton, Lameth, Duport et Bernave, poussent les gardes françaises à aller en attendant à Versailles se substituer pour entourer le roi aux gardes françaises à aller en attendant à Versailles se substituer pour entourer le roi aux gardes aristocrates. Le duc d’Orléans, une fois de plus, paie à coffres ouverts. Mirabeau, furieux qu’on ne l’ait pas fait ministre, prophétise à la Marck : « Le roi et la reine périront et la populace battra leurs cadavres. » Louis XVI détrôné, Philippe d’Orléans à sa place, il serait maître du gouvernement. Choderlos de Laclos, qui sait orchestrer les émeutes comme des ballets, est chargé de préparer la poudrière.

L’imprudence de la cour va y porter l’étincelle.

Le régiment de Flandre, arrivé le 23 septembre, tambours battants, à Versailles, a été reçu sur la place d’Armes par la municipalité et la garde nationale et il a prêté en leur présence serment de la Nation, au Roi et à la Loi. Les officiers sont fêtés par leurs camarades de la garnison dans plusieurs dîners. L’un deux est offert par les gardes du corps, le jeudi 1er octobre, dans la salle d’opéra du château. Trois cents convives, parmi lesquels on compte des officiers de dragons, des Suisses et l’état-major de la garde nationale. Le menu est copieux, les vins recherchés et abondants. Un orchestre joue. La salle ruisselle de lumières. Les loges sont remplies de gentihommes et de dames. La fête est très gaie, très bruyante. Au second service on porte la santé de la famille royale. Elle est acclamée avec chaleur. On omet la santé de la Nation. De simples soldats du régiment de Flandres et des Suisses sont entrés ; on leur offre à boire. Tout à coup, dans une loge, paraît la reine, suivie de Louis XVI et du dauphin. Un vivat assourdissant la salue. Marie-Antoinette, radieuse, descend dans la salle, son fils dans les bras, et fait le tour des tables dans une tempête de cris enthousiastes. Spontanément, semble-t-il, la musique se met à jouer l’air de Grétry :

O Richard, ô mon roi,

L’univers t’abandonne :

Sur la terre il n’est donc que moi

Qui m’intéresse à ta personne...

Il est repris en chœur, avec attendrissement, amour. Après le départ des souverains, d’assez nombreux officiers et soldats, aux applaudissements des loges, retournant à leur chapeau la cocarde tricolore, en font une cocarde blanche, celle du roi. Trop animés par le vin, certains s’écrient : « A bas l’Assemblée ! Nous sommes au roi seul ! » Les gardes du corps tirent l’épée, l’orchestre joue la « Marche des uhlans », air préféré de la reine. Quelques convives escaladent les loges, d’autres vont à la cour de Marbre et acclament sans fin Louis XVI qui se penche au balcon doré.

Cette provocation, si folle, n’est pas unique. Le 3 octobre, nouveau banquet offre cette fois par les gardes du corps aux officiers de la garde nationale. On y parle ouvertement de mater Paris et de chasser l’Assemblée. Les dames de la cour distribuent à l’envie des cocardes blanches, voire des cocardes noires, autrichiennes. La reine ne cache ni son approbation ni ses espérances. « Je suis enchantée de la journée de jeudi », dit-elle en recevant une députation. Car en l’absence de Louis XVI, qui passe ses journées à chasser, c’est elle qui avec courage, avec fierté, mais nerveusement, sans mesure, se charge du métier de roi.

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Boutons de l'époque révolutionnaire - collection particulière

Avertis par le Courrier de Versailles, les meneurs de Paris bondissent sur le prétexte qui leur est offert et, grossissant jusqu'à l’absurde l’insulte faite à la nation, précipitent la « journée » projetée par les orléanistes. Danton vocifère aux Cordeliers. Marat s’écrie : « O morts, levez-vous ! » ce qui fait dire à Camille Desmoulins qu’il imite « trompettes du Jugement ». Districts, clubs et journaux exigent la proscription des cocardes blanches et le renvoi du régiment de Flandre. Puis, la disette étant la mère des émeutes, on prend soin d’arrêter les bateaux de farine qui arrivent chaque jour des moulins de Corbeil.

Le dimanche 4, une foule au ventre creux s’étouffe au Palais-Royal. Des femmes en troupe, ouvrières sans travail, et aussi poissardes, filles publiques, parcourent les rues, criant qu’elles iront chercher du pain chez le roi et le ramèneront à Paris. Elles hurlent : « Mort à la reine ! Mort aux aristocrates ! » Des gardes françaises et même quelques gardes nationaux font chorus. On se tue à la porte des boulangeries...

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