La révolution française
Le 14 juillet
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Le roi à lAssemblée - Départ du comte dArtois - Louis consent à venir à Paris
LAssemblée use des heures torrides dans une torpeur traversée des bruits les plus violents et les plus faux. Quand survient le vicomte de Noailles, qui arrive de Paris. Les représentants lentourent. Il raconte avec émotion la prises des Invalides et la marche sur la Bastille. Une députation part pour demander au roi, une fois de plus, le retrait des troupes, seul moyen de calmer les Parisiens. A défaut de larchevêque de Vienne, qui ne voit point aux lumières, Clermont-Tonnerre lit la supplique de lAssemblée. Pendant cette lecture, Louis regarde fixement Mirabeau, comme sil le tenait pour responsable des événements. Froid, après avoir consulté ses ministres et les princes, il répond quil a approuvé la formation dune garde bourgeoise et ordonné que les troupes du Champ-de-Mars quittent Paris.

Le Roi arrivant à l'Hôtel de Ville, le 17 juillet 1789 - Dessin de Prieur - Musée Carnavalet
LAssemblée continue de siéger. Duport et dOrmesson lui annoncent, assez tard, la prise de la Bastille, le supplice de Launay et de Flesselles. Terrifiée, elle veut députer encore au château. Clermont-Tonnerre sy oppose : « Non, dit-il, laissons-leur la nuit pour conseil, il faut que les rois, ainsi que les autres hommes, achètent lexpérience. » Recrus de fatigue, assis ou couchés sur des tables, les représentants attendent le jour.
Louis a su lévénement dans la nuit. Le grand-maître de la garde-robe, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, lun des chefs de laristocratie libérale, qui revient de Paris, la fait réveiller pour lavertir. Louis demande nerveusement :
- Mais cest donc une révolte ?
- Non, sire, répond Liancourt, sentencieux, cest une révolution...

Page du journal de Louis XV - Juillet 1789 - Archives Nationales
Le philosophe perçant sous lhonnête homme, Liancourt représente à Louis lexaltation du peuple et le danger auquel il sexpose avec les siens, en ne marchant pas résolument au-devant de la nation. Ebranlé déjà par ce chaud appel, Louis est décidé par les instances de ses frères qui craignent à présent pour leur propre sûreté. Plus question de coup dEtat !... Il promet de se rendre dès le matin à lAssemblée.
Les représentants par-dessus tout redoutent lanarchie. Ils voudraient ménager ce qui peut rester encore dautorité. Une diatribe de Mirabeau sur la visite du comte dArtois à lOrangerie, « à ces satellites étrangers gorgés dor et de vin », a peu décho. Au contraire, on applaudit quand Liancourt annonce que Louis va venir à lAssemblée. Un prélat, lévêque de Chartres Lubersac, chargé pourtant des faveurs du prince, se charge de refroidir cette sympathie : « Quun morne respect, dit-il, soit le premier accueil fait au monarque dans un moment de douleur ! Le silence du peuple est la leçon des rois. »

Transfert des canons à Montmartre, le 15 juillet 1789 - Dessin de Prieur - Musée Carnavalet
Louis XVI paraît alors, sans gardes, avec ses frères. Debout, découvert, il déclare avec émotion, mais le ton sassurant à mesure, que lAssemblée nest pas en péril, quelle sest alarmée à tort, et quil vient dordonner aux troupes de séloigner de Versailles et de Paris.
- Cest moi, dit-il, qui ne suis quun avec la nation, cest moi qui me fie à vous. Aidez-moi dans cette circonstance à assurer le salut de lEtat.
LAssemblée lacclame avec transport, et derrière les murs la foule qui attend. Une véritable effusion de cur semble la rendre tout entière à son roi. Lorsque reprend le chemin du château, les députés, se donnant la main, forment une chaîne pour le protéger contre lenthousiasme du public. A pied, il regagne lentement la cour de Marbre dans un bruit joyeux de fanfares et le roulement sans fin des vivats...
Au conciliabule de Montrouge, on était convenu que dès le début de linsurrection le duc dOrléans viendrait offrir au roi sa médiation près de son peuple. Il serait fait lieutenant-général du royaume et Mirabeau deviendrait premier ministre. Suivant ce plan, dans la journée du 15 le duc monte au château et se présente à la porte du conseil. Breteuil léconduit. Le prince, trop lâche pour insister, se borne à écrire une lettre à Breteuil, le priant de demander au roi la permission de passer en Angleterre « si les affaires prenaient une tournure fâcheuse ».

Le Roi revenant au château, après sa visite à l'assemblée, est acclamé par la foule - le 15 juillet 1789 - Aquatinte de Janinet
Mirabeau tombe de son haut quand il apprend la dérobade de son complice. Méprisant, il dit alors ce mot merveilleux : « Il veut, mais ne peut, cest une eunuque pour le crime. »
Il est probable que dans ses paroles à lAssemblée, Louis XVI était sincère. Il renonçait à toute action qui pourrait provoquer la guerre civile. Mais Marie-Antoinette et sa camarilla le travaillent si bien quau conseil tenu le 16 à six heures du matin, tout est remis en question. Puisquune lutte directe contre la capitale est impossible, pourquoi la famille royale ne fuirait-elle pas à Metz pour y organiser le répression ? La reine et le comte dArtois prônent ce projet. Monsieur qui a plus de sens politique y répugne, et le maréchal de Broglie.
- Aller à Metz est facile, mais quy ferons-nous quand nous y serons ? demande le vieux capitaine.

Arrivée du roi à Paris, le 17 juillet 1789 - Gravure du temps
On abandonne lidée. Alors, si lon reste, il faut rappeler Necker, dont le renvoi a servi de prétexte à linsurrection victorieuse, Necker, que lAssemblée na cessé de réclamer et qui seul peut inspirer confiance à lopinion. Louis sy résout ; il lui écrit, en copiant le brouillon préparé par son frère Provence.
Cet acte est le signal dune première et significative désertion. Le soir même, voyant leur règne fini, oubliant tout, devoir, gratuite, intérêt de la couronne, pour ne songer quà eux-mêmes, le comte dArtois, les princes de Condé et de Conti, les ducs de Bourbon et dEnghien, La Vauguyon, Calonne, Lambesc, Luxembourg, Coigny, les Marsan, les Rohan, les Vaudreuil, les Castries, les artisans du coup dEtat avorté, Breteuil comme Barentin, les plus intimes, Madame de Polignac comme labbé de Vermond, quittent la France. Tous ces favoris du trône, qui ont abusé de sa munificence au point que la monarchie est en train de mourir, dès que les premiers éclairs raient le ciel, fuient lorage, insoucieux de ce que vont devenir derrière eux leurs maîtres et bienfaiteurs.
Leur abandon se farde de jactances. Ils partent le cur plein de haine contre la nation, plein de rancune aussi contre le roi, ne rêvant que vengeance et représailles et ne sen cachant pas. Cette débandade honteuse que la peur ne saurait excuser est un coup de Jarnac à la monarchie. Elle la désempare en ouvrant partout des brèches impossibles à combler dans son personnel et ses défenses. Elle démoralise les souverains et pour lavenir les compromet, presque les condamne aux yeux du pays.

Vive le Roi ! Gravure d'après Debucourt manifestant la popularité de Louis XVI après la prise de la Bastille
Bien quil lui en coûte, lAssemblée veut se concilier cet effrayant Paris. Au demeurant elle a réfléchi. En prenant la Bastille, pensent et disent beaucoup de députés, qua-t-il fait sinon les sauver de la dissolution, peut-être même de bien pis ? Déjà une légende sébauche autour du 14 Juillet : Launay et ses soldats ont mitraillé par traîtrise un peuple désarmé. La forteresse était peuplée d« intéressantes victimes ». Dans les cahots, on a trouvé des squelettes enchaînés... Mensonges trop utiles pour être sans calcul et quencouragent à lenvi les chefs de lAssemblée.
Pour navoir pas Paris contre soi, il faut le flatter, lui rendre hommage. Pour couper court à de nouvelles folies, il faut approuver celles dhier. Aussi une délégation dont font partie Bailly, La Fayette, Lally-Tollendal, Mounier, Siyès, Talleyrand, Barère, prend-elle la route de la capitale. Elle est reçue avec « un empressement naïf et franc, des bénédictions, des cris de « Vive la nation ! Vive le roi ! Vivent les députés ! » Mais quatre-vingt mille citoyens sont armés de piques et de fusils, des rues barricadées et garnies de canons, partout des sentinelles, des patrouilles, une atmosphère de guerre civile.
Les députés se rendent à lHôtel de ville où siège le Comité permanent, fort occupé à ses diverses tâches, dont la plus lourde est dassurer les subsistances. La Fayette et Lally-Tollendal parlent dabord. Ils félicitent les « héros » parisiens, vantent le générosité du roi. Pas un mot des victimes. Bien mieux, pour se rendre populaire, larchevêque de Paris Juigné propose daller chanter un Te Deum ! Tous sembrassent, tous pleurent. Les gardes-françaises sont portés aux nues. Clermont-Tonnerre célèbre leur vaillance. On est en pleine extase démagogique.
Flesselles étant mort, la municipalité doit recevoir un nouveau chef. « Plus de prévôt des marchands, un maire ! » demande la foule massée dans GrandSalle autour du Comité permanent et des députés. Bailly est acclamé maire de larchevêque pose sur sa tête une couronne de fleurs. La Fayette est porté au commandement de la milice bourgeoise ; il accepte en saluant de lépée. Puis, en troupeau, dans une confusion charmante, on se rend à Notre-Dame pour le Te Deum. Larchevêque offre son bras à cet abbé Lefebvre qui a distribué la poudre, Bailly donne le sien à Hulin. Dieu dûment remercié davoir permis un massacre, Paris se répand dans les rues, se pare de cocardes bleues et rouges et court visiter la Bastille.
Necker rappelé, la prise de la forteresse non seulement impunie, mais célébrée, voilà le roi de France, ce monarque hier si haut, si puissant, bien humilié. Ce nest rien encore. LAssemblée veut quil se dégrade davantage, quil aille à Paris. Bailly vient len prier. Louis XVI résiste à peine. Il semble avoir perdu le sens. Il dit du malheureux Launay, massacré à son service : « Il a bien mérité son sort ! » Peut-être veut-il désarmer ses ennemis ? Mais est-ce le moyen ? Seule la reine voit clair. Elle soppose avec vivacité au voyage, puis, quand il est décidé, avec sa femme de chambre Mme Campan, elle brûle ses papiers les plus secrets, réunit dans un coffret ses diamants pour les emporter au premier signal.
Louis, plein dappréhension, se confesse, communie et par écrit nomme son frère Provence lieutenant-général du royaume « au cas où il ne reviendrait pas ». Quittant la reine accablée, en carrosse, accompagné du maréchal de Beauvau, des duc de Villeroy et de Villequier et de deux gentihommes libéraux, le comte dEstaing et le marquis de Nesle, il fait la route très lentement, au pas des huit chevaux. Deux cent quarante députés le suivant en voiture. A chaque village, des paysans armés de fourches et de faux viennent se joindre au cortège. La milice de Versailles lescorte jusqu'à Sèvres. Là elle est remplacée par la milice de Paris.
Il arrive à deux heures seulement, sous un ciel oppressant. A la barrière, entouré des électeurs, Bailly, vêtu de noir, avec un petit collet sur lequel tombent ses longs cheveux sans poudre, une large écharpe en sautoir, lui présente les clefs de la ville sur un plat de vermeil.
- Sire, dit-il, ce sont les mêmes qui ont été présentées à Henri IV. Il avait reconquis son peuple, ici le peuple a reconquis son roi.

Vue de la Bastille au moment de sa destruction - Dessin de Bertaux - Musée du Louvre
Singulières, même insolentes paroles. « Je ne sais si je dois entendre », murmure Louis à loreille de Beauvau. Puis son carrosse repart, suivant la Seine. La Fayette le précède, sur un cheval blanc, en habit ordinaire, mais panache au chapeau et lépée nue. Depuis les portes de la ville jusqu'à la place de Grève, une double haie de gardes nationaux armés de fusils, dépées, voire de lances et de bâtons. Derrière, une multitude où sont confondus bourgeois, ouvriers, vieillard, enfants, femmes de tout plumage.
On y voit jusqu'à des moines, rangés sous la bannière de leur ordre. De loin en loin, flottent des drapeaux inconnus où le bleu et le rouge, couleurs de Paris, sont mariés au blanc, couleur de la monarchie. Quelques vivats, peu nourris. Il y a plus dacclamations pour La Fayette et pour Bailly que pour le roi. On crie surtout : « Vive la nation ! » De-ci, de-là, des gardes-françaises traînent les canons pris aux Invalides et à la Bastille. Immobile, lil atone, sans paroles, Louis a lair déjà dun prisonnier.
La porte de lHôtel de ville est tendue dun transparent où lon lit : Louis XVI, père des Français, et roi dun peuple libre. Comme Louis descend de voiture, Bailly lui offre une cocarde tricolore :
- Votre Majesté veut-elle bien accepter le signe distinctif des Français ?
Le roi nose refuser ; il prend la cocarde et lattache à son chapeau. Puis il monte lescalier sous une voûte dacier formée, selon le rite maçonnique, dépées croisées. Dans la GrandSalle, sous le tableau où Porbus a peint les échevins agenouillés devant Louis XIII, il subit, assis sur un trône et entouré par les électeurs, trois longues harangues : celle de leur président, Moreau de Saint-Méry, une autre dEthis de Corny, une dernière de Lally-Tollendal, dithyrambes flatteurs, mais qui lui notifient que cest du seul vu des Français quil tient à présent sa couronne. Une statut lui sera dressée sur les ruines de la Bastille que déjà lon commence de démolir.
Quand le tour du roi est venu de parler, trop inquiet, trop ému, trop mortifié, il a balbutie... Bailly sauve la situation en lamenant à une fenêtre pour le montrer au peuple. Il y reste plus dun quart dheure, très applaudi. Puis, à voix sourde, il confirme la création de la garde bourgeoise et lélection du maire. Un peu plus haut, se forçant, il dit enfin ces mots : « Mon peuple doit toujours compter sur mon amour. »
Cette « amende honorable » dun roi à son peuple (le mot est de lAméricain Jefferson) sachève enfin. Le retour, aussi lent, est moins sombre. On acclame davantage le roi. On boit à la santé. Il ne se tranquillise pourtant que lorsquil arrive à Sèvres où ses gardes du corps lattendaient. En le voyant reparaître, à neuf heures du soir, Marie-Antoinette se jette à son cou. Elle lavait cru perdu, avait passé la journée à écrire le discours quelle prononcerait devant lAssemblée pour émouvoir sa pitié en faveur de ses enfants. Cette pointe de joie passée, elle aperçoit linsigne tricolore au chapeau de Louis et sécarte : « Je ne savais pas, dit-elle, avoir épousé un roturier ! »