La révolution française

Les Thermidoriens

(6)

Les derniers jours de la Convention

Les derniers jours de l'Assemblée se traînent dans une lassitude morne. Elle se sait de plus en plus impopulaire. Une espèce d'inertie ouate ses gestes. Comme un nageur qui a vaillamment lutté contre des courants successifs et qui, à bout de force, s'abandonne, elle se laisse aller à la force supérieure des choses.

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Fête publique place de La Révolution - par Naudet - Musée Carnavalet

Les plus résolus, les plus fermes en ont assez. «Quatre années, toujours sous le feu des assassinats, ont épuisé nos facultés physiques et morales» écrit Dubreuil, Montagnard ami de Marat. Et le brave Merlin de Thionville, qui marchait si crânement à l'ennemi, avoue «J'ai si peu envie de conserver de la puissance que je vais devenir tout à fait paysan; il est bien temps que nous quittions la place.»

Le Comité de Salut public lui-même, c'est-à-dire le gouvernement, semble incertain, déprimé. Ce Comité de l'an III dont les services ont été éminents, si l'on veut voir surtout les résultats extérieurs, achève ses travaux dans une mollesse croissante, sous la présidence de Cambacérès. Chacun s'y occupe de ses affaires, et surtout de placer ses clients dans la future administration. On négocie vaguement avec l'Europe par agents subalternes, on vaque, l'esprit ailleurs, aux affaires courantes, on délibère de moins en moins, on signe surtout. Plusieurs actes législatifs importants sont proposés in extremis à l'Assemblée qui les vote presque sans débat.

Certes, à bien des moments de sa carrière, traversée de tant de paroxysmes, on aurait pu prédire que la Convention mourrait de mort violente. Mais non, après trois ans d'existence, la «terrible Assemblée», recrue de fatigue, va mourir dans son lit. Sa dernière séance, le 4 brumaire (26 octobre), est présidée par un obscur Montagnard de la Drôme, Génissieu. Elle méritait mieux que ce lourdaud qui s'empêtre dans l'ordre du jour. Les banquettes des députés et les tribunes du public sont à moitié vides.

Un jour bas descend sur les bustes des sages et l'éclatant bouquet de drapeaux troués ravis aux armées de l'Europe. Un secrétaire, d'une voix monotone, lit la correspondance. L'heure est comme oppressée. Sur ces hommes qui voudraient ne plus penser qu'à demain, pèsent sans doute à ce moment trop de souvenirs. Peut-être autour d'eux, dans cette salle des Tuileries où les paroles sont tombées au murmure, où les draperies vertes, rehaussées de pourpre, ont vu pâlir leur couleur, se sont glissées une à une les silhouettes de ceux qu'ils ont tour à tour aimés, haïs, applaudis, condamnés. Peut-être revoient-ils vaguement dans la pénombre ces grands disparus qui ont accompli une si rude besogne et, bien jeunes encore, pleins de force et de génie, ont basculé l'un après l'autre sur « la planche à Sanson ».

Tous sont là, comme pour une revue suprême, l'épais Danton au mufle couturé, à la voix d'airain, l'ardent Vergniaud, parfois couard et parfois généreux, l'énigmatique Marat aux yeux de basilic, le blême Saint-Just, révolutionnaire absolu et chevalier de la Mort, l'étroit Robespierre qui de rien s'élevant à tout, a longtemps courbé les têtes sous le grésil de ses phrases glacées. Tous ont commis des fautes, tous des crimes. Mais tous ont été animés du souffle de la patrie. Ils ont combattu, ils ont souffert, ils ont péri. Du moins n'ont-ils pas péri en vain. De leur sacrifice, quand on ne voit plus les événements que de très haut, dans un air ignorant du détail et délivré des miasmes, on s'aperçoit qu'une autre France est née, pour une carrière nouvelle et que nul n'osait présager.

Certes ils ne le savent pas, ces conventionnels du dernier jour, dont beaucoup sont médiocres ou usés dans leur fibre, dont les chefs mêmes sont inquiets d'un avenir qui glisse de leurs doigts. Mais ce qu'ils sentent au-dedans d'eux-mêmes, c'est qu'un des moments suprêmes de l'histoire humaine tombe au fond du sablier, et qu'une chose très grande, qu'on l'aime ou la déteste, est en train de disparaître.

Il est deux heures et demie. L'ordre du jour est épuisé. Le président Génissieu se lève et dit d'une voix peut-être émue, qui dans la longue salle semble petite : «Je déclare que la séance est levée. Union, amitié, concorde entre tous les Français, c'est le moyen de sauver la République. »Il se tait là-dessus. Thibaudeau relève son insuffisance : «Déclare donc que la Convention a rempli sa mission ! » lui crie-t-il. Et Génissieu, confus, de réparer sa maladresse: «La Convention nationale déclare que sa mission est remplie et sa session terminée ! » Les députés debout crient : «Vive la République !» Ainsi finit la troisième et la plus célèbre Assemblée révolutionnaire.

Pour bâtir une nouvelle France sur les décombres de l'ancienne, la Convention a fourni un travail prodigieux. son œuvre intérieure, compte tenu des difficultés extraordinaires où elle se débattait, est immense, mais rien ne saurait se comparer à la grandeur de son effort pour repousser l'invasion de l'Europe dévoratrice. Pénétrée du patriotisme le plus noble, elle s'est dressée sur la frontière, sauvage mais héroïque, insufflant à ses soldats, à ses généraux imberbes, un enthousiasme si pur, si fort, que les meilleures armées de l'Europe devaient fléchir et ont fléchi devant eux. La gloire des armées révolutionnaires estompe les crimes de la Terreur, les drapeaux vainqueurs de la République cachent sous leurs plis le sang coulé de ses échafauds. C'est un cri venu du cœur que poussera beaucoup plus tard, en 1825, à la Chambre, le royaliste Berryer devant d'aveugles ennemis de la Révolution: «Je n'oublierai jamais que la Convention a sauvé mon pays ! »

L'heure de la justice ne sonnera pas de sitôt pour la Révolution. Il y a eu en elle, autour d'elle trop de haines. Elle a aussi, surtout, lésé, bouleversé trop d'intérêts. Jamais peut-être cette époque ne sera jugée avec le détachement qui seul garantit l'impartialité. Même aujourd'hui, elle exalte ou convulse les âmes. Le volcan reste trop chaud. Combien faudra-t-il attendre encore pour que sa pente ne brûle plus les pieds ?

La Révolution qui, face à l'univers ancien, a créé un univers nouveau, aussi surprenant dans l'ordre des idées qu'a pu l'être dans l'ordre terrestre l'Amérique pour les contemporains de Colomb, la Révolution a été en elle-même un monde pétri de contradictions, où le pire se mêle étroitement au meilleur. Elle a été animée dans ses âges divers par les sentiments les plus hauts et les plus vils. On l'a vue tour à tour héroïque et lâche, sanguinaire et patiente, sublime dans les aspirations, misérable dans les réalités. Aussi est-elle une expérience singulière dans l'histoire des hommes; on n'a jamais marié de façon si souveraine la cruauté et la vertu.

La Révolution a achevé œuvre capétienne, le lent travail des rois dont elle confisquait l'héritage. Après Richelieu, après Louis XIV, par un effort géant, en six années elle a conduit la France vers ces bornes auxquelles la nation aspirait depuis dix siècles. S'il est dans les archives de la Révolution de sombres pages, il en est aussi, et beaucoup, d'immortelles. C'est par là que l'Histoire aujourd'hui, quand la passion politique ne la souille pas, doit peser ses mérites, c'est par là qu'au total, non seulement les Français, mais tous ceux qui, dans le monde, gardent le culte de la patrie et la foi dans la liberté, l'honoreront demain.

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