La révolution française

Les Thermidoriens

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Germinal et Prairial

Avant même d'être délivrée du souci de Louis XVII, la République, suivant sa pente nouvelle, s'est débarrassée des terroristes.

La misère n'a cessé de croître dans les grandes villes, surtout à Paris. Tout manque à la fois, pain, bois, charbon, huile, légumes secs. Des queues sans lin s'immobilisent aux portes des boulangers, des bouchers, des marchands de toute espèce. De surcroît, l'hiver est long et rigoureux, au point de rappeler le fameux hiver de 1709. La Seine reste gelée plusieurs semaines, bloquant ainsi le grand chemin des vivres.

La queue au lait - lavis de Boilly - collection particulière

Des familles entières périssent de froid. Les rues s'emplissent de mendiants. Les suicides ne se comptent plus. Cette situation désastreuse a pour cause immédiate la ruine de la monnaie. L'argent a fui devant la marée énorme des assignats et le papier-monnaie s'effondre sans rémission.

Dans cette détresse naissent et s'amplifient des troubles quasi quotidiens. Ils sont exploités contre le gouvernement par les contre-révolutionnaires et les royalistes, mais aussi par les ultra-jacobins qui reprennent les méthodes et les moyens des Hébertistes pour discréditer la Convention et aboutir à la guerre des rues.

A Paris, où travaillent, avec ou sans lien, les agents anglais et les agents royalistes, la Convention a perdu tout prestige. Le peuple souffre trop. Les Montagnards évincés du pouvoir par les Thermidoriens préparent une insurrection de la faim. Déjà le 27 ventôse (17 mars) la Convention, assiégée par la foule, a dû recevoir des délégués des sections qui demandaient du pain. Sur l'assurance de Boissy d'Anglas que dix-neuf cents sacs de farine venaient d'être distribués, le tumulte s'est apaisé. Mais il reprend le 1er germinal (21 mars) et cette fois le faubourg Saint-Antoine réclame la mise en vigueur de la Constitution de 1793. Grande fermentation au dehors; des muscadins sont rossés aux Tuileries par des ouvriers sans travail.

Billaud-Varenne, Collot d'Herbois et Barère partent pour la Déportation, le 1er avril 1795 - d'après Girardet

Les Thermidoriens inquiets veulent réagir contre le nouvel Hébertisme. On hâte la discussion du rapport du Girondin Saladin contre Billaud-Varenne et ses collègues des anciens Comités. Robert Lindet les défend avec hauteur. S'il est des coupables, qu'on ne les cherche pas dans le Comité de Salut public de l'an II : il a sauvé la France, vaincu l'Europe, étonné le monde. Le vrai responsable, c'est la Convention tout entière, qui a sanctionné d'enthousiasme ses arrêtés. Qu'elle y prenne garde, la lâcheté peut la perdre...

Les Thermidoriens frémissent de colère. Lindet est trop logique. Carnot parle ensuite, avec moins de caractère. Il rejette tout sur Robespierre et Saint-Just, et, à son exemple, les accusés se déchargent sur les morts. Pourtant Collot d'Herbois a un beau mouvement : « Nous avons fait trembler les souverains sur leurs trônes, renversé le royalisme à l'intérieur, préparé la paix par la victoire; qu'on nous condamne Pitt et Cobourg auront seuls à s'en féliciter. » La Convention ne saurait l'entendre. Paris de plus en plus se crête. Dans les faubourgs de longs cortèges réclament la liberté des patriotes arrêtés.

Le procès de Fouquier-Tinville - lavis par Abraham Girardet - Musée Carnavalet

Une nouvelle «journée » a été prévue, sinon préparée par les Montagnards. Elle se produit le 12 germinal (1er avril). Un torrent irrésistible envahit l'Assemblée. La gauche applaudit, le président Thibaudeau et la majorité quittent la salle. Les Thermidoriens seraient perdus si leurs adversaires suivaient un plan. Mais ils tourbillonnent dans le tumulte et laissent passer l'heure. Revenus en force, les Thermidoriens saisissent l'occasion d'anéantir leurs ennemis. Ils frappent ce jour-là et les jours suivants. Billaud-Varenne, Collot d'Herbois, Barère et Vadier sont déportés sans jugement. Les principaux Montagnards, Amar, Léonard Bourdon, Cambon, Lecointre, Levasseur de la Sarthe, Bayle, Thuriot sont décrétés d'arrestation et pour la plupart expédiés au fort de Ham, ainsi que Pache et le « général Rossignol ». Pichegru qui est venu à Paris, prêt à seconder un mouvement royaliste, est nommé commandant de la force armée, avec Barras et Merlin de Thionville pour adjoints. Il dissipe les rassemblements.

L'assassinat de Féraud à la Convention - d'après Duplessis-Bertaux

Fouquier-Tinville est exécuté le 17 floréal (6 mai). Le Tribunal révolutionnaire ne survivra guère au fameux accusateur public. Lui aussi a fait son temps. Il sera supprimé le 12 prairial (31 mai).

Les Thermidoriens ont pu mater Paris en germinal; ils ne l'ont pas conquis et Paris bientôt se redresse, reprend le combat. Le matin du 1er prairial (20 mai) les murs de la ville sont couverts d'affiches anonymes invitant le peuple à s'insurger. Les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, peuplés d'ouvriers, se lèvent, puis les sections du centre. On y bat la générale et sonne le tocsin. A onze heures la Convention entre en séance sous la présidence du Girondin Vernier. Les tribunes étant hostiles, on les évacue. Dehors la troupe repousse la foule et rétablit l'ordre avec l'aide des muscadins. Mais la multitude s'enfle toujours, depuis les quais jusqu'à la rue Montmartre. Jailli du rauque gosier des femmes, le même cri, sans arrêt, passe sur les têtes, mat et lugubre comme un glas : «Du pain, du pain, du pain! » La porte de l'Assemblée est brisée, quelques centaines d'émeutiers envahissent la salle, armés de piques, de mauvais fusils, de couteaux.

Attaque du Faubourg Saint-Antoine - d'après Girardet

Le député Féraud, qui depuis deux heures lutte avec la foule, est abattu d'un coup de pistolet par une mégère, à demi folle. Achevé à coups de sabots, il est traîné dans un couloir, des furieux lui coupent la tête et, la portant dans la salle au bout d'une pique, la présentent à Boissy d'Anglas qui a remplacé Vernier à la présidence. Se jugeant perdu, il se lève, pâle mais digne, et l' « écarte d'une main, en détournant ses regards ».

Est-on revenu aux 5 et 6 Octobre i 789 ? On pourrait le croire. Jugeant la partie gagnée, les Montagnards font voter une série de mesures qui consacrent la chute des Thermidoriens.

Mais la plupart des émeutiers peu à peu ont quitté la salle, rentrant chez eux sous la pluie. Il est près de minuit. C'est le moment que choisissent Legendre, Tallien et Fréron, longtemps enfermés dans la salle du Comité de Sûreté générale, au pavillon de Marsan, pour cerner les Tuileries avec les sectionnaires fidèles, quelques troupes de ligne, un escadron de cavalerie. Ils repoussent les derniers manifestants et déblaient la Convention. Sans désemparer, ils tiennent une nouvelle séance. Tous les décrets qui viennent d'être votes par les Montagnards sont annulés. Désignés par Tallien et Thibaudeau, treize représentants, parmi lesquels Ruhl et Prieur de la Marne, sont arrêtés. L'Assemblée ne se sépare qu'à quatre heures du matin.

L'insurrection n'est pas terminée et le 2 prairial l'émeute recommence. Cependant elle a perdu sa flamme et l'Assemblée se borne à de belles promesses. Un fort contingent de troupes régulières et de cavalerie arrivant le 3 prairial, les députés se montrent plus fermes. Le 4, les Thermidoriens prennent l'offensive; ils font attaquer le faubourg Saint-Antoine qui doit se soumettre. Dès lors la répression s'abat, sommaire et brutale. En quelques jours huit mille arrestations. La Convention, saisie d'une rage de délation, inscrit sur une nouvelle liste des proscriptions trente et un représentants dont la plupart ont appartenu aux anciens Comités. Robert Lindet, Jean Bon Saint-André eux-mêmes sont décrétés d'arrestation. Carnot échappe de justesse. Une voix s'élève : «Il a organisé la victoire » Ce mot l'absout.

Massacre dans le Fort Saint-Jean à Marseille - gravure de Girardet et Berthault

L'ancien ami de Danton, l'Alsacien Ruhl se tue d'un coup de pistolet. Les trois déportés, Billaud-Varenne, Collot d'Herbois et Barère, ont été rappelés d'Oléron pour l'échafaud. Mais les deux premiers sont déjà en mer, allant vers la Guyane. Toujours malin, Barère réussit à s'esquiver. Il est de ceux que les révolutions n'empêchent pas de vieillir heureux. A peine un an plus tard Collot d'Herbois expirera dans un accès de fièvre chaude. Billaud-Varenne, d'une tout autre âme, vivra longtemps à Sinnamari, puis à Saint-Domingue. Il mourra sous la Restauration, pauvre et perdu dans la savane, en républicain à qui l'âge ni l'infortune n'ont apporté de faiblesse. Dur, cruel, terrible au temps de son pouvoir, du moins toujours sincère, il a été en quelque sorte l'ascète de la Révolution. Exilé, il refusera tout aise, tout bien-être, s'en ira achever ses jours dans une cabane en pleine brousse, disant «Je ne veux déranger personne, le vent des montagnes emportera ma vie. » Et il expirera en répétant la phrase fameuse du Dialogue de Sylla et d'Eucrate: «Mes ossements du moins reposeront sur une terre qui veut la liberté, mais j'entends la voix de la postérité qui m'accuse d'avoir trop ménagé le sang des tyrans. » Ce géant a su finir dans la grandeur.

Un des principaux Thermidoriens, celui-même qui fut sans doute le plus profond ennemi de Robespierre, Fouché, est enveloppé dans la proscription des Montagnards. A la Convention il a suscité trop de haines et s'élèvent contre lui les plaintes véhémentes, les accusations trop vraies des habitants de Nevers, de Moulins, de Lyon. Son procès est ouvert en séance le 22 thermidor (9 août 1795). Legendre a beau parler pour lui - et Tallien - l'Assemblée, après une intervention de Boissy d'Anglas, le condamne. Pourtant on ne l'arrête pas. Barras dans la coulisse le sauve il y a entre eux bien des affaires et des complicités. Mais Fouché doit s'enfuir pour un temps. Ce n'est qu'au 13 Vendémiaire qu'il reparaîtra.

Partie de Paris, la réaction thermidorienne a gagné la province de proche en proche pour

s'épanouir dans les départements du sud en une véritable contre-révolution. A la Terreur rouge succède la Terreur blanche, plus féroce que la première, et qui fait répandre presque autant de sang. A Lyon et à Roanne, la «Compagnie de Jésus » ou «de Jéhu», où sont entrés beaucoup d'émigrés, le soir du 15 floréal (4 mai 1795), envahit les prisons emplies de Jacobins et en massacre une centaine, dont six femmes. A Montélimar, Sisteron, Avignon, Nîmes, on «nettoie» pareillement les geôles. A Tarascon une bande d'hommes masqués précipite soixante Jacobins du haut du château devant de nombreux spectateurs, surtout émigrés rentrés et prêtres, assis en bonne place sur des chaises. A Aix, les « Enfants du Soleil » avec la complicité de représentants de la Convention, parmi lesquels Isnard, revenant du fédéralisme, massacrent vingt - neuf prisonniers et mettent le feu à la prison.

A Toulon, des ouvriers de l'arsenal et des matelots se sont insurgés, et ont marché sur Marseille pour délivrer les patriotes détenus au Fort Saint-Jean. Isnard dirige contre eux la répression.

Une cinquantaine d'hommes sont sabrés au Beausset par les hussards. Les échafauds se dressent à Toulon; l'arsenal et la flotte se vident, ouvriers et marins s'enfuient épouvantés. Le 17 prairial (5 juin) les Enfants du Soleil font au Fort Saint-Jean une horrible boucherie, tirant à mitraille sur les prisonniers, quand le pistolet ou le sabre ne vont pas assez vite. On finit par enfumer les cachots. On a tout dit sur la Terreur rouge. C'est une double souillure pour la Convention que, l'ayant laissé se produire, elle n'ait pas empêché de s'étaler ensuite la Terreur blanche. Celle-ci va durer plus d'un an. La Terreur rouge a eu pour excuse l'invasion étrangère et une conviction de salut national. La Terreur blanche n'en a pas.