La révolution française

Les Thermidoriens

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Réaction intérieure - Succès militaires - Le Comité de l’An III

La période qui suit la chute des Triumvirs n'a dans l'histoire de la Révolution ni le même accent ni le même intérêt. Les grandes scènes s'effacent avec les grands acteurs.

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Portrait du Dauphin Louis, fils de Louis XVI - Ecole française de la fin du XVIIIe siècle - Musée Carnavalet

Les fortes passions cèdent la place aux intrigues, aux marchandages, aux compromis. Au 9 Thermidor les meilleurs n'ont pas remporté la victoire, mais « un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes », un ramas de tripoteurs et de pleutres que le regard de l'Incorruptible faisait défaillir. Comment ces éléments composites vont-ils exercer le pouvoir qu'ils ont dérobé? Ils s'entendent d'abord, car pour gouverner il leur faut s'entendre. La plupart d'entre eux, sans l'avouer, voudraient maintenir le système révolutionnaire et le diriger selon leurs rancunes et leurs appétits. Ils ont compté sans l'opinion publique. Là est la grande surprise qui, au lendemain même de la tragédie, bouleverse leurs projets et brusque le cours des événements.

A Paris un enthousiasme exubérant transporte la bourgeoisie modérée ou royaliste, et tout ce qui reste encore de la société. Fréron, Barras et Tallien, quand ils paraissent dans les rues, sont accueillis par des tonnerres d'acclamations et couverts de fleurs. Cependant l'ivresse n’est pas d'abord unanime. Dans les faubourgs, les quartiers populeux, la masse reste inerte, tandis que les patriotes, surtout ceux issus des petites classes paraissent atterrés. Les Jacobins s'agitent; ils demeurent robespierristes. En province les meneurs républicains regrettent l'Incorruptible et craignent que sa fin ne déchaîne la contre-révolution. Aux armées l'impression est confuse. On n'y a pas oublié la vaillance de Saint-Just, ses hauts services. La chute de Robespierre, elle, éveille moins d'échos. Pour le soldat, Maximilien était le type même du « civil». Son désastre n'intéresse guère. Que Carnot teste au pouvoir, voilà l'essentiel.

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Le buste de Marat est précipité dans un égout, le 5 février 1795 - dessin anonyme - Musée Carnavalet

L'Europe est stupéfaite. Elle comptait sur Robespierre pour arriver a la pacification dont elle sent de plus en plus le besoin. Une péripétie aussi brutale l'étourdit. Tout de suite les chefs du complot hétéroclite, qu'il est commode d'appeler les Thermidoriens, du nom qui leur a été donné dès lors, reconstituent le gouvernement révolutionnaire. Les Comités de Salut public et de Sûreté générale sont renouvelés. Y entrent Thuriot, Tallien, Treilhard, les deux Merlin, Bourdon de l'Oise, Legendre et peu après Cambacérès. Les terroristes trop voyants, Billaud-Varenne, Barère, Vadier, Vouland démissionnent ou sont évincés. La Convention change de visage.

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Freron - gravure de Bonneville

La Montagne s'est vidée; les anciens Dantonistes s'assoient sur les bancs de la droite avec les débris de la Gironde. De fait l'Assemblée est devenue centriste. La Plaine, dont le concours fut déterminant, sort de l'ombre où elle a si longtemps croupi et réclame son dû. Pour la satisfaire, en quelques jours toute la politique du Triumvirat est liquidée abolition de la loi de prairial, abrogation des décrets de ventôse. Le Tribunal révolutionnaire est maintenu, mais son personnel entièrement changé. La municipalité de Paris disparaît.

Les prisons se rouvrent, dégorgeant peu a peu les suspects. Les prêtres réfractaires se hasardent hors de leurs cachettes. Les émigrés commencent a rentrer. La presse hier morte renaît tout à coup, débridée, multiforme.

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La fermeture du Club des Jacobins, le 12 novembre 1794 - gravure du temps

Filleul du bon roi Stanislas Leczinski, joli garçon à figure de faune, extrême en tout, très jouisseur et très cynique, mais parfois capable de gentillesse, Stanislas Fréron qui fut des plus violents Cordeliers, a passé en riant du terrorisme à la contre-révolution. Il excite et entraîne ses bandes de « muscadins » qui font sur les boulevards, dans les cafés, les lieux publics, la chasse aux Jacobins. Cependant la Convention se remet à travailler, soucieuse, semble-t-il, de ne pas encore s'abandonner a une réaction excessive. A la fin pourtant, aiguillonnés par les violences de rues, les Thermidoriens se lancent à l'assaut de la vieille Montagne.

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Madame Tallien - gravure de Boussod et Valadon

Le 12 fructidor (29 août), Lecointre, qui eut toujours la manie de la dénonciation, attaque à la tribune sept membres des anciens Comités Billaud-Varenne, Collot d'Herbois, Barère, Vadier, Amar, Vouland et David. Documents à l'appui, il accuse leurs abus de pouvoir et leurs crimes. Les terroristes se défendent hardiment, Bîllaud-Varenne rappelle son action au 9 Thermidor. La dénonciation de Lecointre est noyée sous les protestations furieuses des Montagnards. Le terrorisme reste debout.

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Attaque de Nimègue par les troupes françaises - dessin anonyme - B.N. Estampes

Le désordre alors est comble. La poudrerie de Grenelle saute, faisant soixante morts, et l'on accuse, sans vraisemblance d'ailleurs, les Robespierristes d'y avoir eu la main. Peu après un inconnu blesse Tallien d'un coup de pistolet. La réaction s'accentue. Les Comités, de plus en plus aux ordres des Thermidoriens, décident la fermeture du club des Jacobins, le vieux couvent où le cœur de la Révolution a battu pendant cinq ans (22 brumaire - 12 novembre). Fréron en personne y procède, accompagné de Tallien et de Thérésa Cabarrus, que tout Paris, voyant en elle l'inspiratrice a la fois de la clémence et de la frivolité, appelle aujourd'hui Notre-Dame de Thermidor.

Elle joue en effet - sans qu'il faille en exagérer l'importance - un rôle plus d'Armide encore que d’Egérie, non seulement près de Tallien, mais près de la plupart des chefs thermidoriens. A demi Espagnole, très brune, merveilleusement faite, avec de larges yeux couleur de café, des lèvres pourpres, elle répand autour d'elle un air de sensualité et de plaisir. Dans sa luxueuse « Chaumière » du Cours-la-Reine, bâtie pour la Raucourt, elle tient le premier salon qui depuis la fin de la Terreur se soit rouvert à Paris ; longtemps il va demeurer le plus influent, comme le plus douteux des centres où se réunira la société bigarrée issue de la Révolution.

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Bataille de Texel - La flotte hollandaise prise dans les glaces est conquise par les hussards de Pichegru - dessin de Swebach et Desfontaines - Musée Cranavalet

Le reflux politique, s'accentuant toujours, entraîne les ennemis de Robespierre et la Convention elle-même bien plus loin qu'ils n'avaient dessein d'aller. Tallien fait voter une amnistie qui libère beaucoup de suspects, mais envoie nombre de terroristes au Tribunal révolutionnaire. Carrier, dans le dégoût universel, monte à l'échafaud. Les lois sur le maximum, avec leur pénible appareil de recensements, de réquisitions et de visites domiciliaires, son t abrogée ; après la politique sociale s'écroule la politique économique de la Révolution.

Le moment semble alors venu d'en finir avec les anciens membres des Comités. Un Dantoniste, Clauzel, député de l'Ariège, réclame de nouveau une enquête sur les actes passés de Billaud-Varenne, Collot d'Herbois, Barère et Vadier. Là où Lecointre a échoué quatre mois plus tôt, il réussit. Proposée par Legendre, l'arrestation des chefs terroristes est votée à une immense majorité.

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Cambacérès - peinture anonyme - Musée de Chartres

La fin de la campagne de 1794, sur tous les fronts est glorieuse. L'Espagne perd Fontarabie, Saint-Sébastien, Figueras et Rosas. Sur les Alpes, Autrichiens et Piémontais sont réduits à la défensive. Au nord-est, Cobourg a été remplacé dans le commandement de l'armée impériale par Clerfayt. Pichegru vainc les Anglais et menace la Hollande, tandis que Jourdan, malgré une forte défense, franchit l'Ourthe. L'élan de nos troupes est irrésistible. Clerfayt croit prudent de se retirer derrière le Rhin. Le 15 vendémiaire (6 octobre) les Républicains entrent à Cologne; Marceau prend Coblentz et Kléber Maestricht. L'armée de Sambre-et-Meuse longe la rive gauche du Rhin, tandis que l'armée du Nord, avec Moreau, remplaçant Pichegru malade, bat les Anglo-Autrichiens en plusieurs rencontres et emporte Nimègue.

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Sieyès - dessin de Labadye - B.N. Estampes

Devant pareils succès, il n'est point question de prendre des quartiers d'hiver. Pichegru passe sur la glace le grand réseau fluvial qui protégeait la Hollande. Les Anglais s'enfuient en Hanovre. Moitié conquis, moitié livré, le pays entier tombe par grands morceaux au pouvoir des Français. La flotte emprisonnée au Helder est enlevée par quelques escadrons de hussards. Cette armée dépenaillée, mais que sa fierté fait resplendir, entre en triomphe à Amsterdam.

Dans l'Ouest de la France où les guérillas de la Chouannerie tiennent toujours tête aux colonnes républicaines, la Convention a adopté une politique de conciliation. Hoche négocie avec Charette et Sapinaud à La Jaunaye. Amnistie entière est accordée aux rebelles qui seront remis en possession de leurs biens; les églises seront rouvertes. De grosses sommes sont distribuées aux principaux chefs. Un semblable traité est signé à La Mabilaye avec les insurgés bretons. Stofflet se soumet peu après. Ni lui ni Charette ne sont de bonne foi. Ils comptent reprendre la guerre dès qu'ils le pourront. Paix de dupe pour la Convention, elle n'en a pas moins sur les populations de l'Ouest un effet de détente qui préludera pour l'avenir à la véritable pacification.

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Merlin de Douai - gravure de Bonneville

Le gouvernement, confié en principe aux trois Comités de Salut public, de Sûreté générale et de Législation, mais en réalité au Comité de Salut public, reste fort et armé de tous les pouvoirs.

Cambacérès, de façon presque continue, va présider le Comité de l'an III, qui, s'il a moins d'éclat dans l'histoire que le Comité de l'an II, est encore un grand comité. Ancien magistrat de la Cour des Comptes de Montpellier, l'homme a quarante ans; replet, le teint mat, les yeux brillants, les traits nobles, coiffé à l'oiseau, c'est un Méridional froid, de langue et de maintien cérémonieux. Ambitieux et prudent, plus que prudent, lâche, très sensuel, sans aucune moralité, il est d'esprit pénétrant, doué d'une vaste mémoire, d'une faculté d'assimilation remarquable. Envoyé par l'Hérault à la Convention, il a hurlé avec les loups et voté la mort du roi, puis il a paru s'absorber dans le travail législatif, la confection soigneuse du nouveau code.

L'ancien orléaniste Merlin de Douai, maigre et sec, avec une bouche et des yeux de poisson, un long nez, une voix déplaisante et fausse, est petit devant ceux qu'il craint et insolent avec les faibles. Il a flatté Robespierre et Le Bon et proposé la loi des suspects. Eminent juriste, il ne s'occupe pas de la légitimité des causes, il les plaide, selon la tendance du jour et sa propre utilité. Peut-être aime-t-il trop le travail et le gouvernement pour avoir une conviction personnelle. Il n'a guère encore touché aux affaires extérieures et c'est lui pourtant qui, avec une dextérité réelle, va tenir le premier rôle dans la diplomatie du Comité de l'an III.

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Boissy d'Anglas - dessin de Labadye - B.N. Estampes

Merlin est honnête, encore qu'il doive sa fortune à l'achat des biens d'Eglise. Rewbell ne l'est pas. Avocat lui aussi à la Révolution, vrai Chicaneau d'Alsace, très arrogant, très brutal, ne voyant que son profit, il déteste la royauté, les nobles, les prêtres, les militaires, n'aime que la France et dans la France l'Etat et le rôle que lui-même y peut jouer.

Boissy d'Anglas est un libéral, de caractère droit et généreux. Sa figure peut paraître assez terne: coiffé en poudre, de gros sourcils sur des yeux graves, tout protestant de tenue et d'allure, il prend au sérieux la vie, la politique et ses responsabilités. Sorti aussi du barreau, il parle assez bien, dans le genre prolixe du temps. Ayant eu le courage de ne pas voter la mort du roi, il a été des plus décidés dans la Plaine à marcher contre les triumvirs. On l'estime à la Convention et dans les Comités et l'estime y est assez rare pour qu'elle donne du rehaut

Ce n'est pas de l'estime qu'on a pour Sieyès, c'est une admiration, qui date des premiers jours de la Constituante et que son effacement voulu n'a pas amortie. Cette taupe de génie (le mot est de Robespierre), qui s'est contentée de « vivre » pendant la Terreur, au printemps de 1795 soudain éboule sa galerie et, clignotant au jour, reparaît. Il va prendre tout de suite une place à part chez les gouvernants de l'an III. Le Comité de Salut public s'est partagé les affaires à l'imitation du Comité précédent. La section diplomatique reste pendant une année aux mains de Cambacérès, Sieyès, Merlin de Douai et Rewbell. Leur pensée première est d'obtenir à la paix, qu'on sent proche, la ligne du Rhin jusqu a son embouchure. C'est le retour à la thèse des frontières naturelles. Carnot est plus modéré : son but est d'obliger l'Autriche à nous reconnaître la limite de la Meuse. La cession de la rive gauche du Rhin et de la Belgique est une tout autre affaire. Mais l'opinion du pays, surtout l'opinion de l'armée, associe de plus en plus l'idée de la Révolution à celle des limites de la Gaule.

La Convention est entraînée vers ce plan, le Comité le fait sien et Carnot lui-même, les victoires aidant, finit par l'accepter.

A l'intérieur, le Comité guide l'Assemblée vers des mesures successives d'apaisement. On sursoit à la vente des biens des parents des émigrés; les prêtres et ci-devant nobles condamnés à la déportation sont libérés. Le 3 ventôse an III (21 février), Boissy d'Anglas fait décider la liberté des cultes. Plus de traitement pour les prêtres, le port du costume religieux reste interdit. Du moins le culte est-il autorisé de fait. Si l'on ne rend pas dès maintenant les églises aux curés, on ne tardera pas à s'y résoudre, sous prétexte de les mieux surveiller.

Ainsi l'essai de schisme national tenté par la Constituante est abandonné par la Convention. Elle maintient une espèce de culte décadaire, à prétentions civiques, qui s'exprime surtout par des fêtes et qui durera longtemps. L’église constitutionnelle, sous l'inspiration de Grégoire se réorganise tant bien que mal, plutôt mal. Un grand nombre de prêtres jureurs rétractent leur serment pour revenir au giron catholique. Dans toute la France, églises et chapelles entrouvrent leurs portes, la foule s'y presse et quelques cloches, longtemps muettes, et qui, mises à l'abri, ont survécu aux réquisitions militaires, recommencent, timidement, de sonner...

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