La révolution française

Le 9 Thermidor (27 Juillet 1794)

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A l’Hôtel de Ville - Le suicide de Robespierre - Dans l’anti-salle du Comité de Salut Public - L’échafaud

Pendant ce temps les députés délivrés par la Commune gagnent un à un l'Hôtel de ville. Longtemps Robespierre hésite, préférant demeurer à la Mairie. Il n'a jamais été l'homme des coups de main; il a laissé faire le 10 Août à Danton, le 31 Mai à Marat.

L'Enfer Révolutionnaire - tableau allégorique de Taunay - Musée Carnavalet

Il ne se rend que lorsqu'il connaît le décret de mise hors la loi qui, en vérité, ne lui laisse pas d'autre alternative. Il vient alors siéger avec ses collègues au Comité d'exécution créé par la Commune et qui s'est arrogé le gouvernement provisoire. Le temps s'y perd à pérorer. Robespierre et ses amis pensent tenir la victoire. Paris, ils n'en doutent pas, se déclare pour eux.

Ils ont tort. Ils se croyaient sûrs d'un mouvement de masse: il ne se produit pas. Les ouvriers de Grenelle sur qui l'on comptait ne bougent, ni les soldats du camp des Sablons. Les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, travaillés par des émissaires du Comité de Salut public, demeurent inertes. Les sections; envahies par des éléments modérés, se montrent tièdes. Presque partout les militants perdent pied.

L'attaque de la Maison Commune par les troupes de la Convention - gravure par Monnet et Helmann

La mise hors la loi des accusés et de la Commune a bouleversé les esprits. Aux carrefours les représentants de la Convention lisent à la lueur des flambeaux la proclamation de l'Assemblée. L'effet en est saisissant. Il y a quelques échauffourées. Des délégations des sections se croisent, allant la plupart à la Convention, quelques autres à la Commune. Paris grouille dans une fièvre anxieuse, mais qui de plus en plus tourne contre les insurgés. Le conseil général peu à peu se disloque. Le tocsin bat à peine, les tambours s'éteignent quartier après quartier. Dans cette courte nuit d'été, lourde, mais sans pluie, on piétine, on tue les heures, on attend.

Les troupes de la Convention font irruption dans la pièce où Robespierre tente de se suicider - gravure anglaise d'après Michael Sloane relative à une version de l'époque

Bientôt sur la place de Grève, il n'y a plus que quelques douzaines de sectionnaires, quelques compagnies de canonniers, éclairés de loin en loin par des torches mouvantes. Dans la nuit on peut encore s'y tromper, les croire nombreux, ardents. Les triumvirs et leurs amis, réunis au premier étage de la Maison commune, longtemps s'y trompent.

Barras jusqu'ici n'a guère pensé qu'à mettre la Convention en état de défense. Comme il traverse l'antichambre du Comité du Salut public, il voit Billaud-Varenne, épuisé, couché sur un matelas et qui regarde le plafond.

Robespierre - médaillon - collection particulière

- Que fais-tu donc? dit-il au nouveau général. C'est à la Commune qu'il faut marcher, elle devrait être déjà cernée. Vous laissez à Robespierre le temps de nous égorger !

Inspiration capitale : elle frappe Barras, qui n'est point sot. Il rentre à l'Assemblée et, avec Fréron, demande l'autorisation d'investir l'Hôtel de ville. Le décret voté, deux colonnes sont formées, l'une commandée par Barras qui marche par la rue Saint-Honoré, l'autre avec Legendre et Léonard Bourdon par les quais. Nulle part elles ne se heurtent à la moindre résistance. Les rues se sont vidées.

Vers une heure et demie du matin la place de Grève elle-même est déserte et rendue au silence. De minute en minute la confiance s'est affaissée aussi bien chez les derniers membres du Conseil général que dans le Comité d'exécution. Trois envoyés du club des Jacobins, après d'inutiles discours, viennent de quitter l'Hôtel de ville quand soudain, dans la grande salle du Conseil, on entend coup sur coup deux détonations...

L'arrestation de Robespierre - gravure du temps

Du salon de l'Egalité, Robespierre et les siens ont vu partir les dernières troupes. Eux qui peu d'instants avant s'imaginaient vainqueurs, se sentent perdus. Les soldats de la Convention n'ont qu'a' venir les prendre. Ils sont hors la loi, avec la Commune. Le peuple de Paris les a abandonnés.

S'ils veulent échapper à leurs ennemis, il leur faut mourir. Quelques instants, très courts, d'un débat muet. Le premier, Le Bas se résout. C'est un Spartiate. Il se tire un coup de pistolet et tombe. Robespierre l'imite aussitôt, mais sa main est moins ferme. Au lieu de se faire sauter la cervelle, il se fracasse seulement la mâchoire. Des municipaux courent à lui, le soutiennent. Quelques cris s'élancent :

- Robespierre vient de se tuer

« Achevez-moi ! » aurait dit Maximilien. On le couche sur une table dans le salon de l'Egalité. Son frère Augustin, au désespoir, car il l'a toujours aimé, essaie encore de haranguer les assistants, mais nul n'écoute. Les chefs de la Commune ne songent qu'à leur sûreté, Saint-Just reste immobile, comme étourdi par un coup trop fort. Coffinhal s'enfuit droit vers l’état-major qui touche à la Maison commune. Furieux contre Hanriot qu'il a délivré et que sa bêtise, son agitation vaine ont empêché d'agir, le colosse s'élance sur lui, le soufflette d'invectives et le précipite par une fenêtre dans une cour intérieure garnie d'ordures. Hanriot y tombe de douze mètres de haut et s'y assomme à peu près. Coffinhal s'échappe ensuite avec quelques autres.

Exécution de Robespierre et de ses amis - gravure populaire

A ce moment débouche sur la place de Grève l'une des colonnes parties du Carrousel, celle que conduit Léonard Bourdon. Entourée de torches, elle traîne des canons. Un Conventionnel s'avance vers la Maison commune et lit le décret de mise hors la loi. Augustin Robespierre, décidé lui aussi à mourir, a passé par une fenêtre sur la corniche de pierre du monument. Il y court un instant, sans souliers, puis se jette à bas et se brise sur le perron.

Bourdon, craignant un guet-apens, hésite à entrer dans l'édifice. Un mouchard du Comité de Salut public, ami de Tallien, Dulac, avec quelques gardes nationaux défonce la porte centrale et par le grand escalier monte à la salle du Conseil. N'y sont plus qu'une trentaine de municipaux ahuris qui tiennent encore vaguement séance. La troupe les arrête. Dulac entre dans le salon de l'Egalité et le secrétariat, y voit Robespierre étendu, le corps de Le Bas par terre, Dumas qui essaie de se cacher sous une table, tandis que Saint-Just, Payan, Fleuriot semblent résignés à leur sort. Couthon s'est fait porter au haut de l'escalier, mais quand les forces conventionnelles montent, il roule sur les marches et se blesse au front. Barras, arrivé à son tour, le fait conduire à l'Hôtel-Dieu. Robespierre est transporté sur une planche par six pompiers au Comité de Salut public, les autres sont envoyés au Comité de Sûreté générale. Fleuriot-Lescot essaie de s'échapper, mais est repris.

La tête de Robespierre présentée au peuple - gravure du temps

Ainsi, à la fin de la nuit du 9 au 10 thermidor, s'achève la défaite de la sécession robespierriste. Elle est due aux mesures prises par les chefs des Comités qui ont su s imposer à la majorité des sections. L'envoi des représentants dans Paris et la mise hors la loi ont annihilé les efforts de la Commune. On reste étonné de la faiblesse montrée par Robespierre et Couthon, de l'inertie incompréhensible de Saint-Just. On dirait qu'ils ont pris un opium qui les a subitement terrassés et livrés à leurs adversaires.

L'anti-salle du Comité de Salut public où Robespierre a été transporté était naguère un des salons de la reine. A la lumière jaune des bougies, le plafond de Mignard distribue vaguement des déesses. Les murs jadis blancs sont sales, les rehauts d'or dégradés. Les deux fenêtres donnant sur le jardin, sans rideaux, montrent des masses indistinctes. Le ciel d'été commence à blanchir.

Masque mortuaire de Robespierre - Musée Tussaud

Maximilien, sur la table d'acajou, recouverte d'un cuir vert, où il a été déposé, ferme les yeux.

Sa mâchoire fracassée pend) noire de sang séché. Par moment il halète, peut-être déjà pris par la fièvre. Sous sa tête on a placé une boîte de sapin qui a contenu du pain de munition. Lui, naguère si coquet, gît là dans ses vêtements froissés, habit de la fête de l'Etre Suprême, chemise tachée, ouverte sur le cou, manchettes en loques, culotte de nankin déboutonnée, bas blancs rabattus sur les talons.

Dans la pièce voisine, on mange, on boit, on parle à voix haute. Des membres des Comités y prennent un hâtif repas. Depuis longtemps ils sont à jeun. Incessamment renouvelée, une foule passe dans l'anti-salle, avide de voir le tyran tombé, et qui l'outrage avec des rires « Sire Votre Majesté souffre ! » dit l'un, singeant le courtisan. Un autre

« Mais il me semble que tu as perdu la parole ! » Et celui-ci : « Eh bien, tu vas porter ta tête à la petite fenêtre ! » Un misérable enfin lui crache sur le front.

Comme le sang de sa blessure, à un mouvement qu'il a fait, recommence de couler, Maximilien l'étanche avec le sac de peau blanche qui a contenu son pistolet et qu'il garde dans sa main. Un peu plus tard, un employé du Comité de Salut public lui tend quelques morceaux de papier avec lesquels il s'essuie.

Des gendarmes amènent Saint-Just, Dumas et Payan. Saint-Just, le visage tiré, mais calme et la mise encore soignée, continue de regarder de haut ce qui l'entoure. Dumas semble rêveur. Payan sourit, indifférent. On écarte les curieux qui leur cachent Robespierre.

- Retirez-vous donc, qu'ils voient leur roi dormir sur une table comme un homme!

Devant son ami, Saint-Just ne peut contenir une expression de souffrance. Robespierre ne bouge pas. On fait asseoir les trois hommes dans l'embrasure d'une croisée. Ils demandent de l'eau et boivent. Saint-Just, regardant le tableau des Droits de l'Homme appendu sur le mur, dit : « Voilà pourtant notre ouvrage ! » Il parle encore, mais n'est entendu que du gendarme assis à son côté.

Le jour s'est levé, pur et clair. Les jardins resplendissent sous la lumière neuve. Il fait déjà chaud. Un chirurgien militaire, aidé d'un médecin civil, vient panser Robespierre, sur l'ordre Elie Lacoste, « pour le mettre en état d'être puni ». Ils lui lavent le visage, extraient les dents brisés, les éclats d'os, fouillent dans cette bouche tuméfiée et brûlante. Maximilien n'a pas un gémissement. Un bandage lui soutient le menton : «Voilà, dit un plaisant, qu'on met le diadème à Sa Majesté ! » Et les insultes continuent.

"Ouf !" - gravure du temps marquant le soulagement populaire à la chute de Robespierre

Pendant cette atroce attente, supportée avec stoïcisme, comme il se penche à grand'peine pour desserrer la boucle de ses genoux, un assistant, commis des bureaux de Carnot, lui rend ce service. Robespierre le regarde d'un œil pensif et dit avec peine, doucement:

- Merci, monsieur...

A six heures la Convention suspend sa séance pour la reprendre à neuf. Vainqueurs, les conjurés veulent faire tomber au plus vite la tête des vaincus. Ils en ont peur encore. Tallien le demande et Billaud-Varenne aussi « Ne sont-ils pas hors la loi? » Quelqu'un ayant proposé de porter Robespierre sanglant dans la salle même de la Convention, Thuriot proteste :

- La place marquée pour lui et ses complices est la place de la Révolution. Il faut que les deux Comités prennent les mesures nécessaires pour que le glaive de la loi les frappe

sans délai.

Les légistes qui peuplent la Convention ne sauraient tuer sans des écritures, des visas, des cachets. Le Tribunal révolutionnaire, qui, Fouquier-Tinville en tête, vient présenter ses félicitations et demander des ordres, siégera par exception cet après-midi de décadi. Les proscrits sont transportés à la Conciergerie et enfermés dans des cachots. Hanriot les rejoint ensuite. Des gendarmes l'ont découvert au fond de la courette pleine d'immondices où Coffinhal l'a jeté. Il est affreusement souillé. Un peu après les conspirateurs - car on les appelle maintenant ainsi - comparaissent devant le tribunal pour l'interrogatoire d'identité. D'abord Robespierre, puis Couthon, Hanriot, eux aussi sur des brancards, Dumas, Saint-Just, Payan et Augustin Robespierre. Fouquier-Tinville, ami de Fleuriot-Lescot quitte l'audience quand celui-ci comparaît. Suivent sept membres de la Commune et quelques comparses parmi lesquels Simon, l'ancien gardien du petit Capet. La fournée au total est de vingt-deux.

A six heures du soir seulement, la toilette funèbre faite, trois charrettes sortent de la cour du Mai. Jamais encore - le décadi est jour de chômage - Paris n'a vu pareille foule. Les balcons, les fenêtres sont garnis de têtes. Sur tout le parcours, la joie s'étale, bruyante et barbare; on chante, on rit, on couvre les condamnés de bas quolibets. La lente procession dure plus d'une heure et demie. Hanriot et Robespierre jeune sont dans la première charrette, tous deux à demi morts. Dans la seconde Maximilien, assis près de Dumas, baisse sa tête bandée de linges rougis. Dans la troisième Couthon, piétiné par les autres, gît comme un sac. Les blessés, secoués par les pavés bossus, souffrent cruellement. Sur le passage de Robespierre, que les gendarmes montrent aux curieux de la pointe de leur sabre, on hurle : « A mort le tyran ! »

Devant la maison Duplay le cortège par ordre s'arrête.

Des femmes, les «aboyeuses de la guillotine », dansent une ronde effrénée autour des charrettes. Un adolescent, trempant un balai dans un seau rempli de sang de bœuf, en balafre à plusieurs reprises les volets fermés.

Indifférents à la liesse populaire, les condamnés se taisent. Seul Dumas semble furieux. Saint-Just, les yeux pensifs, hautain, très beau, n'a jamais été davantage l'« archange de la mort », celui qui disait à la tribune : «Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle .» Comme Robespierre il a accepté son destin. Ce qui arrive est un accident saris importance. D'avoir approché un instant de leur rêve, même Si ce rêve a échoué, ils sont satisfaits. Couthon est porté le premier sous le couperet. Ensuite Augustin Robespierre. Puis Hanriot, un œil tombant sur la joue, tuméfié, boueux, horrible. Maximilien attend son tour, couché à même le sol, son habit bleu noué sur ses maigres épaules. Il monte sans aide sur l'échafaud. Brusquement le bourreau, pour lui dégager le cou, arrache son bandage. La douleur lui fait pousser un cri strident. La mâchoire pendante, barbouillé de sang, il est jeté sur la planche. Fleuriot-Lescot meurt après lui, le dernier.

Presque aussitôt, à la Convention restée en permanence, le président Tallien déclare : «la tête des conspirateurs vient de tomber». Il ne peut poursuivre, dans la tempête des vivats. Il finit pourtant par dire avec emphase « Allons nous joindre à nos concitoyens, allons partager l'allégresse commune. Le jour de la mort d'un tyran est une fête de la fraternité ! » Et il lève la séance.

Guère plus de trois mois après Danton, accomplissant sa prophétie, Robespierre l'a rejoint. Sa fin a été plus sinistre. Jusque sous le couteau Danton a dominé ses insulteurs. Robespierre a suivi un chemin unique de souffrances et d'outrages. Mais plus faible de corps, il s’est montré plus fort d'âme. Pas un instant il n'a fléchi. Il n'a pas même espéré. Mort dans un détachement, un repli farouches, il en prend un relief imprévu.

Ayant traversé toute la Révolution dont il reste l'une des volontés conductrices et le doctrinaire le plus complet, Robespierre, Protecteur manqué, n'a été qu'un tyran éphémère. Il a cru aux principes, aux idées, à la Vertu. Sa sincérité, sa probité ne peuvent être mises en doute. Sa tare fut l'orgueil. Quand cet orgueil eut été blessé, Maximilien devint aveugle et rejeta les satisfactions que ses adversaires lui offraient à genoux. Caractère mystérieux qui n'a de parallèle dans aucune époque, il a échappé aux contemporains, il nous échappe à nous-mêmes: on se trompera toujours en le jugeant.

Les Comités ont ordonné une rafle générale des membres de la Commune. Les sections s'y empressent. On procède à un tri hâtif. Fouquier essaie de sauver une partie des prisonniers qu'on amène par douzaines au Comité de Sûreté générale. Quelques-uns sont courageux, d'autres très lâches, s'excusent, supplient. Le plus grand nombre n'a rien compris aux événements, a été emporté dans leur cataracte. Le Comité décide que tous sont coupables. Le 11 thermidor soixante et onze condamnés montent à l'échafaud et douze le jour suivant. Alors la guillotine enfin se repose. Le 14 la Convention suspend le Tribunal révolutionnaire et Fouquier lui-même est arrêté. C'en est fini du règne du sang.