La révolution française

Le 9 Thermidor (27 Juillet 1794)

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9 Thermidor - A la Convention - La Commune contre l’Assemblée - Robespierre hors-la-loi

A la Convention, partout des groupes où l'on bourdonne et gesticule; intense travail de couloir. Les députés de la Plaine sont courtisés par les Montagnards. «Oh, les braves gens que les gens du côté droit ! » dit Bourdon de l'Oise à Durand-Maillane en lui prenant la main. Rovère, Tallien, Lecointre, Fouché, Barras glissent des uns aux autres, affairés, pressants.

Allégorie relative à la suppression du Tribunal Révolutionnaire - gravure du temps

Le dantoniste Thuriot, qui est du complot, a présidé d'abord, Collot d'Herbois l'a remplacé ensuite. Une heure a passé à la lecture fastidieuse de la correspondance et du procès-verbal. Très longue et élevée, revêtue jusqu'à mi-hauteur de draperies vertes à bord rouge, ornée de figures de sages antiques et des deux toiles sinistres qui rappellent les meurtres de Marat et de Lepeletier de Saint-Fargeau, avec, derrière le bureau, un éclatant trophée de drapeaux pris à l'ennemi, la salle n'est encore garnie qu'au centre. Les anciennes banquettes des Girondins restent vides. Vides aussi sur la Montagne les places où s'asseyaient Danton et ses amis. Robespierre est salué du public quand il entre, vêtu de son bel habit bleu de la fête de l’Etre Suprême.

Il semble très calme. Il s 'est assis aujourd'hui devant le centre, en face du bureau. Saint-Just le rejoint et lui dit quelques mots. Elégant lui aussi, en culotte gris de perle, gilet blanc, habit chamois, haute cravate de mousseline, des anneaux d'or aux oreilles, il se dirige ensuite vers la tribune. Aussitôt les députés encore épars regagnent leurs places.

Thuriot

Saint-Just déploie son rapport. A peine peut-il en lire le début. «Je ne suis d'aucune faction je les combattrai toutes...» Tallien lui coupe la parole pour « une motion d'ordre ». Sa voix triviale demande que l'Assemblée sorte enfin de l'équivoque, « que le voile soit entièrement déchiré». On l'approuve sur beaucoup de bancs. Resté à la tribune, Saint-Just veut continuer son discours. Billaud-Varenne s'est levé et Collot d'Herbois lui donne la parole. Rogue, sombre, avec une sincérité qui frappe la salle, il accuse les Jacobins de comploter l'égorgement de la Convention. Et, désignant sur la Montagne un des meneurs du club, il le fait arrêter aux acclamations des députés. Suit un réquisitoire haché que Le Bas essaie en vain d'interrompre. Billaud reproche à Robespierre «de n'être pas assez révolutionnaire». «L'Assemblée, s'écrie-t-il, périra si elle est faible. » Il est très applaudi :

- Je ne crois pas, poursuit Billaud-Varenne, qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister sous un tyran.

Augustin de Robespierre - par Ursule Boze - Musée Lambinet

Le cri attendu, le cri préparé : « A bas le tyran » ! emplit soudain la Convention. Robespierre va répondre: sa voix est brisée par le tumulte auquel se joint le bruit de la sonnette du président. L’œil à tout, en chef de la manœuvre, Tallien vient à la rescousse. Il faut frapper plus fort, aller plus vite, tout délai devant une assemblée aux courants si troubles peut mener au désastre. Il agite un long poignard:

- J'ai vu hier aux Jacobins se former l'armée du nouveau Cromwell et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein, si la Convention n'avait pas le courage de le décréter d'accusation.

Il propose l'arrestation du commandant de la garde nationale Hanriot. Billaud-Varenne réclame celle du président du Tribunal révolutionnaire Dumas. L'Assemblée les vote d'acclamation.

Robespierre demande toujours la parole.

- Non, non, crient les députés, à bas le tyran!

La salle est une étuve. Collot d'Herbois a quitté le fauteuil; Thuriot y revient. Les Montagnards s'agitent en forcenés, pour accentuer l'obstruction. La Plaine reste muette, comme interdite par le fracas qui l'assiège. Les tribunes publiques, d'où les robespierristes se sont esquivés en voyant le tour que prend la séance, semblent acquises aux conjurés. Saint-Just,. ses papiers à la main, se tient méprisant au pied de la tribune. Chez le jeune tribun, d'habitude si plein d'énergie, on trouve aujourd'hui une sorte de fatalisme morne, d'incompréhensible abandon. Pas plus que Maximilien, il n'a la force physique pour lutter contre ce mascaret d'imprécations, d'apostrophes et d'injures.

Couthon - par Bonneville - Musée Carnavalet

Il y faudrait les poumons, la gorge d'un Danton. Danton, son ombre est là, entre ces murs, qui rôde, inapaisée, et réclame ses victimes...

Barère, appelé à la tribune par de nombreux députés, a choisi tard, mais choisi. Il demande au nom des Comités la suppression de l'emploi d'Hanriot. Le maire et l'agent national de Paris répondront sur leur tête des troubles qui pourraient survenir dans la ville. L'Assemblée adopte son projet. Suit un instant de flottement. Tallien aperçoit le danger et bondit à la tribune. Il s'y campe, l'interdit à tout autre, entassant, sans se lasser, les phrases vides et sonores où il accuse la lâcheté de Robespierre au 10 Août, lui reproche l'arrestation des patriotes. « C'est faux » crie Robespierre. Il tente un effort surhumain pour se faire entendre. Mais la Montagne étouffe sa voix. Il ne faut pas qu'il parle, il ne parlera pas ! La sonnette de Thuriot retentit sans arrêt, impitoyable, et Tallien continue de pérorer. Robespierre a toujours éprouvé une espèce de crainte physique à l'égard de Tallien «Je ne puis le voir, disait-il, sans frissonner... » S'avançant au pied de la tribune, l'Incorruptible regarde vers la Montagne. Il n'y rencontre que des visages ennemis.

- On veut m'égorger, on veut m'égorger répète-t-il.

André Dumont lui lance

- Non c'est toi qui veux égorger l'opinion vie publique et la liberté !

Il se tourne alors vers la Plaine

- C'est à vous, hommes purs, hommes vertueux,

que je m'adresse, accordez-moi la parole que les brigands me refusent

Des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent contre lui.

- De quel droit présides-tu des assassins ? crie-t-il à Thuriot.

- Tu n'as pas la parole, tu n'as pas la parole ! répond Thuriot, à tue-tête.

On ne perçoit plus rien qui prenne sens. Le son continu et discord de la sonnette ajoute au bruit des pieds, des voix. On voit encore Maximilien, la sueur au visage, ouvrir la bouche, agiter ses minces lèvres. Mais pas un mot ne perce l'énorme rumeur.

Fauteuil de Couthon - Musée Carnavalet

A la fin, tout à fait aphone, il renonce, s'assied. L'obstruction a rempli son objet, il est anéanti. Un montagnard, Louchet, un droitier, Lozeau, également obscurs, proposent son arrestation.

- Aux voix, aux voix! crie l’Assemblée.

Augustin Robespierre court vers son frère et, lui saisissant la main, demande à partager son sort.

Maximilien, tremblant de colère, montre le poing à l'Assemblée : «Lâches, lâches !» Il va et vient devant la tribune, poursuivi d'exclamations et d'injures. Billaud-Varenne a repris la parole. Inlassable, il accuse Robespierre, il accuse Couthon.

Procès-verbal de la réunion du Conseil de la Commune, le 9 thermidor - Archives Nationales

Dans l'extrême confusion, personne ne l'écoute. Thuriot met aux voix l'arrestation des deux Robespierre. La Montagne, la Plaine, le côté droit se lèvent quasi-unanimité. On crie « Vive la liberté ! Vive la République ! » Maximilien hausse les épaules.

- La République, dit-il, elle est perdue, car les brigands triomphent.

Le jeune Le Bas se précipite, d'un généreux élan :

- Qu'on m'arrête aussi, je veux partager l'opprobre de ce décret

Fréron réclame sa proscription, celle de Saint-Just et de Couthon, qu'il accuse « d'avoir voulu monter au trône sur les cadavres des représentants ». Et l'Assemblée vote, à l'unanimité.

Couthon, caressant son petit chien, montre ses jambes inertes et sourit « Je voulais arriver au trône, moi ! »

Violente, confuse, la séance a été si courte qu'à peine est-il deux heures. Les tribunes se sont vidées. Les cinq proscrits restent assis assez longtemps l'un près de l'autre sur un banc. Aux acclamations de l'Assemblée, Collot d'Herbois, qui a repris la présidence, ordonne leur arrestation. Un appariteur s'approche de Maximilien et lui présente l'ampliation du décret. L'Incorruptible y jette les yeux avec indifférence et se remet à causer avec son frère. Sur un nouvel ordre, les huissiers évitent d'obéir. Les accusés semblent à tous encore formidables. il faut faire chercher les gendarmes. L'un d'eux hisse l'infirme Couthon sur son dos. Les autres prisonniers suivent. L'Assemblée, s'étant ajournée jusqu'à sept heures, disperse l'instant d'après.

Proclamation de la Commune, le 9 thermidor - Musée Carnavalet

Robespierre est vaincu. Défaite définitive ? Tout dépend encore de la Commune de Paris. Une émeute comme celle du 31 Mai peut délivrer Robespierre et ses amis. Même si elle ne se produit pas, le Tribunal révolutionnaire peut les acquitter comme il a acquitté Marat et les renvoyer en triomphe à la Convention. Prodigieux suspens: doivent l'emporter les plus audacieux ; vont-ils être du côté de la Convention ou du côté des proscrits?

Quand, un peu avant trois heures, la nouvelle arrive à l'Hôtel de ville, le maire Fleuriot Lescot et l'agent national Payan, tous deux intelligents et énergiques, exhortent leurs collègues et déclarent la Commune en état d'insurrection. Ensuite ils rédigent une proclamation au peuple pour l'engager à se soulever avertissent les Jacobins, ordonnent de fermer les barrières, de faire battre le rappel dans les sections et de sonner le tocsin. De son côté, très agité, Hanriot mobilise ses chefs de légion; mais bientôt, comme un niais, il se fait arrêter au Comité de Sûreté générale, installé dans l'hôtel de Brionne.

La générale, battue dans plusieurs quartiers, y a produit la fermentation ordinaire. Les classes populaires paraissent incertaines. Les Comités des sections ouvrières prêtent serment à la Commune. Les sections bourgeoises se rangent autour de la Convention. Les gardes nationaux sont pareillement divisés. La joie éclate dans les milieux aisés qui voient dans la chute de Robespierre la fin de la Terreur. Les Jacobins se déclarent en permanence et députent à l'Hôtel de ville. Les Comités, après avoir fait dîner les cinq députés arrêtés, les envoient sous bonne garde dans des prisons séparées. Robespierre au Luxembourg, son frère à Saint-Lazare, Couthon à Port-Libre (ex-Port-Royal), Saint-Just aux Ecossais Saint-Victor, Le Bas à la Conciergerie. Les guichetiers refusent de les recevoir. Ils errent alors pendant près d'une heure de prison à prison. Robespierre finit par être conduit à la Mairie où il est reçu avec effusion.

Hanriot - d'après Levachez

La Commune toutefois n'est pas sans inquiétude. Elle multiplie les appels aux sections, ordonne l'appréhension des principaux des Comités et la délivrance d'Hanriot. Echarpes au vent, Fleuriot-Lescot et Coffinhal, second d'Hanriot, haranguent la foule, les soldats et les artilleurs assemblés sur la place de Grève. Commandée par Coffinhal, une colonne part pour le Carrousel. Chargées à mitraille, des pièces s'alignent le long des grilles. D'autres menacent l'hôtel de Brionne. Le sabre à la main, géant déchaîné, Coffinhal s'élance dans les bureaux, réclamant à hauts cris, au nom du peuple, Robespierre et ses collègues. Il ne trouve qu'Hanriot et ses aides de camp. Tout est dans une étonnante confusion. Sectionnaires, canonniers de la Commune, gendarmes et soldats de la Convention, enchevêtrés dans les cours des Tuileries et voyant paraître et disparaître leurs chefs comme muscade, ne comprennent plus rien. Dans la nuit tombante Hanriot se fait acclamer par la foule. Il déclare bien haut que le Comité de Sûreté a reconnu son «innocence». Dans ces quelques minutes il pourrait tout. A cent pas, à peine gardés, les Comités, l'Assemblée, qui a repris séance, sont à sa merci. D'un geste, il les annihilerait. C'est l'instant essentiel, d'une journée si chargée de péripéties. Mais cette brute n'en profite pas, ni Coffinhal, pourtant homme de décision. Aveuglement étrange : il semble qu'ils aient souffert du manque d’un appui moral. « Mes amis, crie Hanriot, lâchant la proie offerte, suivez-moi à la Commune !»

Troupe et canons derrière lui repartent pour l'Hôtel de ville. La Convention, qui fut tout

près de périr, est sauvée...

Les nerfs fouaillés par le tocsin, les représentants ont écouté tour à tour Merlin de Thionville, Legendre, Barère, Fréron, qui leur ont prêché l'énergie. Lecointre a distribué dans la salle des pistolets et des cartouches. Bientôt on entend dans le. Carrousel les pas des chevaux, le bruit des armes, le roulement des canons : on apprend l'arrivée de Coffinhal et la délivrance d'Hanriot; Lacoste annonce celle de Robespierre, de ses collègues, de Dumas, mis en liberté par ordre de la Commune. Collot d'Herbois assis au fauteuil, dit aux députés d'un ton caverneux: « Citoyens, voici l'instant de mourir à notre poste ! »

Il doit être sincère. Autour de lui, on crie « Vivre libre ou mourir ! » La plupart des Conventionnels s'apprêtent à finir en Romains. Mais l'attaque prévue ne se produit pas. Les Comités profitent du répit pour faire adopter des mesures qui seront décisives. Le commandement de la garde nationale est donné à Barras. Douze députés l'assisteront dans sa tâche. Ils s'affublent aussitôt d'écharpes, de sabres et de chapeaux à panaches, et partent en troupe pour aller dans Paris lire la proclamation votée par l'Assemblée sur la proposition de Barère, et qui met « hors la loi » les députés accusés et leurs complices, soit la municipalité et la Commune tout entières. Hors la loi: excommunication sans merci pour un peuple aussi légaliste, coup de massue dont Saint-Just a assommé naguère les Girondins. L'en voici à son tour frappé avec ses amis : l'identité reconnue puis sans délai la mort.

Les Comités comptent que la mise hors la loi paralysera l'insurrection. Ils ne se trompent pas. Ces trois petits mots décident du destin de Robespierre. Les sections vont choisir pour la loi contre l'émeute, pour la Convention contre la Commune. L'Incorruptible, qui a représenté depuis des mois le pouvoir régulier, n'est plus qu'un rebelle.

Son piédestal a disparu, il est dès lors condamné. Si du moins les insurgés prenaient l'offensive ! Mais ils temporisent tandis que les Comités agissent. Barras a expédié aux sections l'ordre de diriger sur le Carrousel la moitié de leurs troupes et de leurs canons. La plupart obéissent. Dans sa grande majorité, la force armée Parisienne demeure fidèle à la Convention. Certains des gardes nationaux mêmes qui ont suivi Coffinhal font défection et rejoignent les Tuileries.