La révolution française

Le 9 Thermidor (27 Juillet 1794)

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La séance du 8 Thermidor - Les fers sont au feu

Quand, le 8 thermidor, vers midi, Robespierre paraît à la Convention, le public des travées l'applaudit longuement. Gardes du corps habituels de Maximilien, hommes de la Commune, Jacobins éprouvés s'y mêlent à des agents de police. Cette grande journée où l'on sait que l'Incorruptible, après sa longue absence, doit révéler ses intentions a fait accourir les députés. Salles et couloirs sont combles et la foule devant les Tuileries s'entasse peu à peu.

Le régime de Robespierre - gravure allégorique antirévolutionnaire

Collot d'Herbois préside la séance. Droit dans sa petite taille, soigneusement poudré, Robespierre se glisse entre les groupes compacts et monte à la tribune. Long, diffus, obscur, balancé à donner le vertige, avec de beaux mouvements d'ailleurs, des périodes de haut style, son discours, limé et poli pendant sa retraite, tourne entièrement autour de lui-même. Il se campe en victime, en persécuté.

Des scélérats ligués par de bas intérêts conspirent contre lui sans cesser de l'aduler; les Comités après l'avoir caressé le menacent. Il les menace à son tour, dans un vague effrayant. Avec dédain, il rejette l'accusation de dictature voilà six semaines qu'il a abandonné ses fonctions. Les excès de la guillotine, qu'on veut lui reprocher sont dus à ses pires adversaires; on épouvante à tort les ex-nobles et les prêtres. Mais tout de suite il se prononce pour un gouvernement révolutionnaire plus actif, plus opérant que jamais et, ayant attaqué tour à tour Cambon et son système financier, Carnot et l'organisation militaire, le Comité de Sûreté générale et sa horde d'agents véreux, il conclut de sa voix sans couleur mais qui tranche: « Il faut punir tous les traîtres, renouveler le Comité de Sûreté générale, soumis dès lors au Comité de Salut public lui-même épuré et qui gouvernera sous l'autorité de la Convention. »

Pendant plus de deux heures, les yeux abrités par de grosses lunettes, il a parlé dans un silence presque absolu, avec de-ci, delà, un geste mince de la main. On n'applaudit pas tout de suite. Les députés sont stupéfaits. Nul ne s'attendait à un tel discours, ni Couthon, ni Saint-Just, et moins encore les membres des Comités qui ont cru à une réconciliation ou à une trêve, et qui se voient tout à coup marqués pour le bourreau. L'effet est grand pourtant. La Convention, une fois de plus subjuguée, vote l'impression et l'envoi du discours à toutes les communes de France. Mais soudain une opposition se dessine.

Cambon - gravure au physionotrace d'après Quedeney

Cambon prend la parole. Ça a été de la part de Robespierre une imprudence d'attaquer sans bases ce Méridional fougueux, plein d'énergie et d'âpreté, d'ailleurs d'une probité certaine. La face colorée, l’œil noir, Cambon lance à la Convention : «Avant d'être déshonoré, je parlerai à la France ! » Robespierre l'a accusé d'avoir miné les finances, d'être un fripon. Cela est faux crie Cambon. Et il ajoute «Il est temps de dire la vérité tout entière : un seul homme paralyse la Convention et cet homme, c'est Robespierre ! »

Des applaudissements éclatent sur la Montagne, quelques-uns même au Centre. Robespierre veut répondre. Il remonte à la Tribune. Mais les murmures, les interjections l'assaillent. Il est au bout de sa résistance nerveuse : on l'entend bredouiller « On me menace, on veut ma mort ! » Sur quoi un des secrétaires, le dantoniste André Dumont lui jette au visage : « Tu demandes la mort, scélérat, tu l'as méritée mille fois ! »Salle et tribunes sont en pleine houle. Alors Billaud-Varenne se lève.

Le discours de Maximilien, la réplique de Cambon, après tant d'hésitations, l'ont déterminé. Prenant l'offensive, il demande que le discours soit soumis aux Comités avant d'être imprimé.

- Quoi, s'écrie Robespierre frissonnant de colère, on enverrait mon discours à l'examen des membres que j 'accuse.

Panis, le septembriseur Panis parle des listes de proscription et somme Robespierre et Couthon de désigner les députés qu'ils mettent en cause. D'autres voix montent; un comparse, Charlier, crie : « Aie donc le courage de nommer ceux que tu accuses ! » Et la Montagne entière rugit : « Nomme-les ! Nomme-les ! »

André Dumont - croquis de Gabriel - Musée Carnavalet

Interdit, l'esprit noyé d'amertume et de mépris, Robespierre se tait. La meute de plus en plus l'entoure, aboyant en désordre. Amar et Thirion parlent tour à tour pour défendre les Comités. L'Assemblée vote

elle rapporte l'envoi aux communes.

Maximilien s'est laissé battre, il a perdu sa majorité et par sa hauteur, sa maladresse, lié contre lui la conspiration encore éparse. Pourtant il ne semble pas le comprendre, car, la séance levée à cinq heures, il rentre rue Saint-Honoré chez Duplay, calme et même gai :

- Je n'ai plus à compter sur la Montagne, dit-il à ses amis, mais la masse de la Convention m'entendra.

Dans la séance il ne voit qu'un coup fourré ; il pense convaincre la Plaine. Seulement il ne s'occupe pas assez d'elle ce soir-là; il la laisse à ses conciliabules pense et aux intrigues adverses. Après dîner, il va aux Jacobins et s'y fait acclamer. Satisfait, rassuré, il rentre rue Saint-Honoré et se couche tranquille.

Robespierre - dessin de David - collection particulière

Cette nuit où sans doute il dort, on ne sait sur quels rêves, les conjurés de la Montagne, eux, ne dorment pas. Tallien a reçu de sa maîtresse, la belle Thérésa, ce billet « Je vais demain au Tribunal révolutionnaire. Je meurs avec le désespoir d'être à un lâche comme vous. » Pour elle il osera. Avec Barras et Fréron, il a jure à dîner sur une bouteille de champagne « d'en finir avec l'ennemi ». Fouché court de cachette en cachette pour affermir les volontés, aiguillonner les haines. Demain doit tout sauver ou tout perdre. Lui; Tallien, Bourdon de l'Oise et Legendre redoublent d'efforts afin de persuader les chefs de la Plaine de se joindre à eux pour abattre enfin Robespierre. Que leur promettent-ils au

juste? On ne sait. Ils sont au point où l'on promet n'importe quoi. Sans doute renient-ils leur passé, s'engagent-ils formellement à abolir la Terreur. Sans ce gage essentiel, les modérés ne se décideraient point. Or, après d'interminables discussions, ils se décident... « Il n'était pas possible, dira Durand - Maillane, de voit tomber soixante ou quatre-vingts têtes par jour sans horreur. Le décret salutaire ne tenait qu'à notre adhésion, nous la donnâmes et dès ce moment les fers furent au feu. » On se met d'accord sur la suppression immédiate des lois de Ventôse et de Prairial, sur l'enterrement de la menace à la propriété.

Lorsque, passé minuit, Billaud-Varennes et Collot d'Herbois reviennent des Jacobins, où ils ont été fort

malmenés, ils trouvent dans I la salle du Comité de Salut public plusieurs de leurs collègues attardés sous leurs abat-jour verts. Carnot, Lindet et Prieur compulsent dossiers et plans. Barère ROBESPIERRR.

griffonne d'une main rapide une nouvelle «carmagnole». Quelques membres du Comité de Sûreté générale, convoqués dans la journée, vont et viennent. Rédigeant à un bureau isolé le fameux discours dont le Comité l'a chargé, Saint-Just l'envoie feuille à feuille à son secrétaire pour le recopier.

Collot, marchant sur lui dans la salle à demi obscure, lance d'un air égaré

- Tu prépares notre décret d'accusation ?

- Oui, Collot, répond Saint-Just; tu ne te trompes pas, j'écris ton acte d'accusation...

Il se tourne vers Carnot et ajoute

- Tu n'y es pas oublié non plus.

Collot poursuivant ses attaques, Saint-Just déclare qu'il lira le lendemain son rapport au Comité et qu'il le déchirera s'il n'est pas approuvé. Fréron, puis Cambon, puis Lecointre essaient en vain d'entrer dans la salle du Comité. Pour priver Robespierre de ses armes, ils voudraient faire arrêter Hanriot, le maire Fleuriot-Lescot et l'agent national Payan. Mais les huissiers les repoussent. Dans la salle la dispute peu a peu se détend. On discute des moyens de mettre la force armée parisienne aux mains des Comités. Saint-Just proteste et raille «les extravagants, toujours prêts a improviser la foudre ».

Robespierre guillotinant le bourreau après avoir guillontiné tous les Français - gravure du temps

La longue veillée dure jusqu’à l'aube sans que Saint-Just, écrivant toujours, se départisse de son calme. A ce moment, il sort, après avoir assuré qu'il reviendra soumettre son rapport. On tire les rideaux. C'est le jour et déjà le soleil. Billaud-Varenne, Collot d'Herbois et Barère font appeler le maire et l'agent national pour les maintenir dans leur devoir. Ceux-ci ne cachent guère leur dévouement au Triumvirat. On les garde longtemps, Si bien qu'ils ne peuvent regagner l'Hôtel de ville qu'a neuf heures. A ce moment les Comités n'ont pas encore coupé les ponts avec Robespierre. Mais les conjurés de la Montagne vont s'en charger, suivant une tactique établie par Tallien et Fouché, et dont l'obstruction, une obstruction brutale, acharnée doit être le principal et le plus efficace moyen.

A dix heures les Comités sont réunis au pavillon de l'Egalité. Ils attendent Saint-Just qui ne reparaît.

Couthon, lui, est revenu. On discute de nouveau, et de nouveau on s'aigrit. Couthon s'élève avec force contre la destitution d'Hanriot. Il crie à la contre-révolution, et le ton montant, il échange des injures avec Carnot.

Il fait chaud, le ciel est gris, mais sans trace d'orage.

Vers midi un huissier de la Convention entre, porteur de ce billet de Saint-Just : «L'injustice a flétri mon cœur. Je vais l'ouvrir tout entier à la Convention nationale.»

Délibérément il renie sa promesse. En l'absence de ses adversaires, il s'apprête a lire son réquisitoire. Ce manque de parole de Saint-Just précipite tout. Ses collègues s'élancent: «Allons démasquer ces traîtres, crie le vieux Ruhl, ou présenter nos têtes a la Convention! »