La révolution française

La dictature de l’Incorruptible

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Le complot contre Robespierre - Tallien et Fouché

Le retentissement de cette fête de l'Etre Suprême est immense. Pour qui ne voit point les choses de près, la suprématie de Robespierre, qu'un travail savant n'a cessé d'étendre, s'est épanouie en une apothéose. Les cabinets d'Europe croient assister aux débuts d'un nouveau Cromwell. On pourra sans doute plus aisément s'entendre avec lui qu'avec des assemblées divisées, des comités changeants. Il y a en lui du bon, répète-t-on à Vienne comme à Londres. Il n'est pas pour une guerre extensive. Il a étouffé les factions, condamné l'athéisme, défendu la liberté des cultes... Seul il paraît capable de fonder un gouvernement stable et de rétablir l'ordre, base nécessaire de la paix.

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La fête de l'Etre Suprême aux Tuileries - gravure de l'époque

Dans leur désunion, leur fatigue, les coalisés n'espèrent plus l'écrasement de la France et en viennent à envisager une solution de compromis. Robespierre ne l'ignore pas. Il sait que les gazettes étrangères parlent de ses armées, de sa politique, qu'on l'appelle - souvent d'ailleurs par dérision - Maximilien 1er. Il proteste, est pourtant flatté. Ce pouvoir absolu qu'on lui prête, il ne le possède pas encore. Mais il en approche. Ne va-t-il pas être tenté de le saisir?

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Tallien - gravure par Dutertre

A la vérité, et bien qu'on ait, comme à l'envi, épaissi le mystère sur ses projets, la dictature, lui-même ne la souhaite pas. Il est satisfait de demeurer l'apôtre de la démocratie et le directeur de conscience de la nation. On a affirmé qu'il méditait de juguler la Terreur. Nul n'en sait rien, à vrai dire. En tout cas, point tout de suite ni sans paliers. Il ne méconnaît de ce système ni l’imbécillité ni l'abjection. Mais, véritable homo politicus, enfermé dans sa conception de l'intérêt final du pays, il doit estimer que ce régime est encore indispensable pour assurer l'avenir de la Révolution.

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Theresa Cabarrus - gravure au physionotrace d'après Quenedy

Au demeurant il ne saurait songer à arrêter la Terreur tant qu'il a pour assurer son pouvoir des précautions à prendre et des vengeances à exercer. Il est entouré d'envie et de haine. A la Convention, les Dantonistes et les Hébertistes qui peuplent encore la Montagne sont des adversaires déclarés ou honteux. Ces adversaires, il faut d'abord les décimer. Ce sera l'affaire des prochaines semaines. Ensuite il recomposera les Comités avec des hommes à lui et, appuyé sur Paris, sur le prolétariat nanti par l'application des lois de Ventôse, investi tacitement ou de façon explicite du pouvoir absolu par une France avide de détente. et de miséricorde, il pourra songer à écarter l'échafaud et, comme tous les chefs qui l'ont précédé dans ces fulgurantes années, à clore la Révolution.

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Couthon - peinture anonyme - Musée Carnavalet

Avertis par le sort des Hébertistes et des Dantonistes, par certains mots aussi tombés des lèvres pâles de Saint-Just, les ennemis de Robespierre se résignent mal à accepter son «pontificat ». Dès le 5 prairial (24 mai), un véritable complot est ourdi contre lui par neuf députés de la Montagne qui sont ou se croient spécialement visés par les triumvirs. En font partie Lecointre, Fréron, Barras, Courtois, Garnier de l'Aube, Rovère, Thirion, Tallien et Guffroy. Lecointre a rédigé un acte d'accusation contre Robespierre que tous doivent soutenir en séance.

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Le président d'un comité révolutionnaire, après la levée d'un scellé - gravure populaire anti-révolutionnaire

Plus tard ils se vanteront d'avoir été prêts à 1' «immoler en plein Sénat ». Parmi eux, à côté de comparses pris dans la lie de la Convention, se trouvent quelques hommes capables d'une action décisive. D'abord Tallien. Ce fils d'un portier de l'hôtel de Bercy, ancien prote, puis clerc de procureur, bon à tous métiers, à tous trafics, est devenu à la Révolution journaliste et orateur de clubs. Ignorant et paresseux, sans courage, probité, ni conscience, mais bouffi d'un cynique aplomb, beau parleur, il s'est glissé au greffe de la Commune, puis à la Convention.

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Le président d'un comité révolutionnaire, cordonnier de son métier, attendant l'ouverture d'un scellé - gravure populaire anti-révolutionnaire

Il s'est vite mis en avant, malgré sa jeunesse (vingt-six ans), par sa violence lors du procès du roi qu'il a voulu priver d'avocats, dans la lutte contre les Girondins, enfin dans sa mission de Bordeaux. Il aurait dû essayer de sauver Danton, son chef et son protecteur, s'est terré quand il l'a vu perdu. Grand et brun, point laid malgré une tache de vin sur l’œil, des cheveux ébouriffés, un nez fureteur, des lèvres grasses, vulgaire de voix et de façons, goinfre et trousseur de filles, il s'est attelé au char de la belle Theresia Cabarrus et, percé tout à coup pour elle d'une furieuse passion, n'a plus été occupé que de sa sûreté, son luxe, ses plaisirs, lui a livré sa vie. Il tremble pour elle, car le 3 prairial Robespierre a signé l'ordre d'arrestation de l'enchanteresse. Pour sauver ce cou charmant, Tallien est maintenant prêt à tout.

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Robespierre -portrait par Joseph Boze - Musée Lambinet

Fréron qui pleure encore ses amis Camille et Lucile Desmoulins, et qui a failli, comme Barras et Bourdon de l'Oise, être entraîné dans le désastre des Dantonistes, Fréron, désinvolte bourreau du Midi, se sait mort Si Robespierre n'est pas abattu. Il pousse Lecointre à l'attaquer, lui souffle les termes de l'acte d'accusation. Barras, son complice de Toulon, tout corrompu et libertin qu'il soit, reste capable d'énergie froide devant l'événement. Sa première éducation le sert; il a été gentilhomme et soldat, Son large coffre, ses allures imposantes, sa confiance affichée en font l'homme de main de la conjuration.

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Billaud-Varenne - gravure

L'homme de tête en sera Fouché qui se joint à eux dès le début. Ses exploits hébertistes dans la Nièvre, le sang versé à Lyon lui ont fait à Paris une réputation d'ultra-terroriste. En réalité, il n'a pas de conviction politique, seulement une ambition sans frein, des appétits dévorants. Il compte bien arriver aux grandes affaires et quand il y sera parvenu, il étendra son audace jusqu'à des vues d'homme d'Etat. Sans paraître, infatigable fouine, il creuse en tous sens ses galeries dans le sol labouré et mouvant de la Convention. Maximilien le méprise. Fouché, lui, a peur de Robespierre. Mais la peur, au lieu de le paralyser, excite son génie. Il se faufile dans les partis, visite assidûment ses collègues de tout poil, active les haines, aigrit les colères, poursuit dans les couloirs, dans la presse, dans la ville, une campagne sagace pour miner Robespierre dans l'opinion. Les conjurés - quoi qu'ils puissent prétendre par la suite - ne pensent nullement à amortir ou faire cesser la. Terreur, ils entendent seulement abattre l'Incorruptible, Couthon et Saint-Just et accéder au gouvernement pour s'en servir à leur tour contre leurs ennemis. Chez eux aucune idée d'apaisement. Tous sont de la Montagne, tous sont des terroristes - ils ont fait leurs preuves - et de surcroît beaucoup sont des vendus.

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Arrestation de Cécile Renaud - Lavis de Duplessis-Berteaux - Musée Carnavalet

Le 20 prairial, Robespierre a promis pour les jours suivants des actes d'énergie. Il tient parole, par un projet de loi véritablement insensé qui prive les accusés de leurs dernières - et si minces - garanties légales, fait du Tribunal révolutionnaire un simple abattoir. Sans consulter le Comité de Sûreté générale, seul compétent dans l'affaire, il s'entend avec Couthon qui, le 22 prairial, propose une réorganisation complète de la justice. Le Comité de Salut public, au nom de qui Couthon prétend rapporter le projet, n'en a point délibéré, s'est remis de tout à Robespierre. Porté par deux huissiers à la tribune de la Convention, le paralytique dit de sa voix douce et claire: «Les tribunaux ne sont destinés qu'à punir les ennemis de la République... On ne doit prendre que le temps de les reconnaître. L'indulgence envers eux est atroce, la clémence est parricide. »

Le Tribunal révolutionnaire sera divisé en quatre sections pour aller plus vite en besogne. Les défenseurs seront supprimés. « Les conspirateurs ne doivent en trouver aucun. » Plus de procédure écrite, plus de témoins, sauf exception. Les jurés pourront se contenter de preuves morales. Enfin doivent être compris parmi les suspects «tous ceux qui auront cherché à égarer l'opinion et à empêcher l'instruction du peuple, à dépraver les mœurs et à corrompre la conscience publique».

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Hubert Robert à Sainte-Pélagie - Dessin de Hubert Robert - Musée Carnavalet

Pour servile qu'elle soit, la Convention ne peut entendre sans frémir l'exposé de Couthon. Elle essaie d'ajourner. Robespierre, agacé, se lève. Le projet, déclare-t-il, est fondé sur la justice et la raison. Il faut le voter séance tenante : « Citoyens, on veut vous diviser, vous épouvanter... Nous voulons bien mourir, mais que la Convention et, la patrie soient sauvées. » Il enlève le vote.

Le lendemain matin, au Comité de Salut public, Billaud-Varenne, qui s'est tu à la Convention, reproche vivement. à Robespierre de n'avoir pas soumis au préalable son texte au Comité et l'accuse de vouloir guillotiner la Convention. L'Incorruptible proteste. La scène est violente. Le même jour, à la Convention, Bourdon de l'Oise revient sur la loi votée la veille; elle donne, dit-il, le droit aux Comités de traduite devant le Tribunal révolutionnaire des membres de la Convention sans que celle-ci ait été consultée. Profond remous dans l'Assemblée qui, sur la motion de Merlin de Douai, décide de maintenir son privilège.

Le lendemain Couthon relève avec amertume cette marque de défiance. Bourdon de l'Oise perd pied. Alors Robespierre lui porte une botte oblique. La Convention doit frapper les scélérats qui essaient "À former un parti d'opposition dans la Montagne. Bourdon se récrie. Très ardent, souvent ivre, cet ancien procureur a du courage. Mais Maximilien l'assomme: Je n'ai pas nommé Bourdon. Malheur à qui se nomme lui-même!

Puis il passe à Tallien qu'il accuse d'intriguer contre le Comité. Et Tallien, dont Billaud-Varenne à son tour flétrit l'impudence, s'effondre à son tour. Merlin de Douai s'excuse platement, sa motion est rapportée. La Convention s'agenouille. La loi du 22 prairial peut lui être appliquée demain.

Dans la grande salle du pavillon de Flore, le 25 prairial les deux Comités de gouvernement se réunissent en séance plénière. Robespierre y est entouré d'adversaires. D'abord on le sait, les membres du Comité de Sûreté générale, Amar, Vouland et Vadier. Mais d'autres animosités s'accusent, celle par exemple de Carnot et de ses deux adjoints Jmdet et Prieur. Saint-Just et Robespierre ne cessent de battre en brèche Carnot dont ils redoutent l'influence sur les armées. Quant à Billaud-Varenne et Collot d'Herbois, ils soupçonnent de plus en plus l'Incorruptible d'aspirer au pouvoir personnel. Comme toujours Barère ondoie et navigue, bien décidé à soutenir le vainqueur.

Avec le seul Couthon pour appui, Saint-Just étant retourné à l'armée du Nord, Robespierre prend hardiment l'offensive. Il accuse ses collègues de faire le jeu des contre-révolutionnaires et demande l'application de la loi du 22 prairial pour neuf représentants : Tallien, Fouché, Bourdon de l'Oise, Dubois-Crancé, cinq autres; Il se heurte à une opposition résolue. La Convention n'est déjà que trop mutilée, lui dit-on; on ne peut penser à l'affaiblir encore. Robespierre se retire, « plein de dépit et de rage », mais le lendemain, devant le seul Comité de Salut public, il revient à la charge. Veut-on, oui ou non, réduire les nouvelles factions ou « périr par leurs manœuvres »? Billaud-Varenne coupe ses phrases emmaillotées

frapper nos collègues. C'est ainsi que faisaient les Hébertistes. Nous sommes ici six qui professons le dogme de l'intégrité de la représentation nationale. Je .te déclare que tu n'arriveras à elle qu'à travers nos cadavres sanglants.

Ainsi, avec force et, semble-t-il, de manière irrévocable, Billaud se prononce dans le Comité contre Robespierre.

Billaud-Varenne n'a pas encore quarante ans. Roclielois, ancien confrère de l'Oratoire, faiseur ensuite de pamphlets, un instant secrétaire de Danton, il est entré dans la Révolution par la porte basse de la Commune du 10 Août, a rougi ses semelles aux flaques de Septembre. Court de taille, pâle de visage, les cheveux tombant sur son haut collet d'habit, le front bas, les yeux enfoncés et immobiles, la bouche secrète, la contenance sérieuse, avec un certain air de prêtrise, il est très dur, très probe, très patriote, profondément républicain. Paris l'a envoyé à la Convention; il a siégé à la Montagne, sans pitié pour le roi, sans pitié pour la Gironde. D'essence il est impitoyable. Sans doute a-t-on en lui le type le plus achevé de l'homme de gouvernement sous un régime de force. Il travaille beaucoup, parle peu.

Il a estimé, admiré, servi, peut-être aimé Robespierre. Par scrupule révolutionnaire, il a cherché à éviter au Comité une scission qui préjudicierait à la République. Il a résisté longtemps aux adjurations des conspirateurs montagnards pour qui son mépris est sans bornes. Mais à présent qu'il voit les triumvirs aller d'un pas si rapide vers un pouvoir absolu, il se croit obligé de marcher contre eux pour sauver la Convention et le gouvernement terroriste dont il a été l'un des premiers artisans. Toutefois il espère encore une réconciliation qui rétablirait l'unité des vues entre patriotes, et jusqu'à la fin il y tendra de toutes ses forces. Ce n'est vraiment que le 8 thermidor, quand Robespierre aura, dans son entêtement, été aux extrêmes, qu'avec une sorte de désespoir, il se joindra à ses ennemis pour l'accabler.

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