La révolution française
Robespierre et les Factions
(3) Disparition des HébertistesLhiver de 1794 est affreux. Le peuple manque de tout. Il se bat devant les boulangeries, les boucheries. Plus de beurre ni dufs, de légumes frais ou secs. Le maximum a fait disparaître les denrées les plus communes, comme le bois. Les trafiquants s'en donnent à cur joie. Mais partout des pillages. Partout aussi des fermetures d'ateliers par défaut de matières premières, des grèves pour obtenir un relèvement des salaires. Paris n'est plus qu'une multitude tourmentée par la faim et que traversent de sauvages remous. Las de manger de l'herbe, certains proposent d'égorger les suspects dans les prisons, de les faire rôtir et de les dévorer. Une telle misère favorise l'action des Hébertistes. Ils dénoncent comme responsables les « endormeurs des Comités », les corrompus de la Convention, ils demandent d'autres charrettes. C'est l'échafaud qui sauvera tout.

A gauche et à droite : types d'assignats - Musée Lambinet
Au centre : Certificat relatif à la remise de cartes d'alimentation - Musée Lambinet
Une nouvelle « journée », un nouveau 5 septembre brisera la résistance de l'Assemblée et des Comités. Le moment semble propice: Robespierre et Couthon sont alités et vont garder la chambre pendant près d'un mois.
En minorité aux Jacobins, les Hébertistes s'appuient sur le club des Cordeliers qu'ils tiennent par Vincent et Ronsin, comme ils tiennent l'armée révolutionnaire. Ils croient avoir aussi avec eux les ouvriers des faubourgs, mieux encore les bandes mouvantes des sans-travail. Leur plan est simple : l'affaire commencera par un massacre dans les prisons, l'invasion de l'Assemblée suivra.
Mais depuis l'expérience de septembre les choses Ont bien changé. L'ère de la rue a passé, le pavé n'est plus roi. Les trublions ont à présent devant eux non une Assemblée débile, mais le solide gouvernement des Comités à qui la loi du 14 frimaire (4 décembre 1793), véritable charte de la Terreur, a imposé ses formes et ses règles. Au moins Hébert et sa bande devraient-ils agir par surprise, mais ils laissent percer leurs intentions et traîner leurs préparatifs et Saint-Just, rappelé par Robespierre de la frontière, les prévient.
Le 8 ventôse (26 février) il monte à la tribune. Le menton dressé sur sa cravate de linon, la voix âpre et hautaine, il prononce au nom du Comité de Salut public, plus encore au nom de Robespierre qui lui a donné blanc-seing, un discours capital. D'abord l'apologie de la Terreur : elle est légitime, elle doit être maintenue comme un système régulier et nécessaire, un régime permanent. Point d'impunité pour les grands coupables « qui veulent briser l'échafaud parce qu'ils craignent d'y monter».

Carte de secours gratuits
Ici, il regarde Danton. Puis, relevant ses larges yeux pensifs, il propose de donner à la Révolution une portée inattendue. Les biens des ennemis de la République seront confisqués et distribués aux patriotes indigents. Les Comités de Salut public et de Sûreté recevront à cet effet tout pouvoir. Qu'est-ce à dire? En raison même de la poussée hébertiste, Saint-Just, encore plus que Robespierre, croit nécessaire d'accomplir ce qu'il appelle la Révolution totale et d'assurer au gouvernement, au moyen d'une véritable loi agraire, une garde prétorienne formée des prolétaires enfin nantis.
Jusqu'ici ils ont été oubliés; rien d'étonnant à ce qu'ils marchent avec les gens d'outrance et de désordre. La bourgeoisie, les paysans ont fait leur main sur les biens nationaux. Au tour des sans-culottes pauvres : ils auront les biens des suspects, la fortune de trois cent mille familles. Ainsi, juge-t-il, Hébert dépassé perdra d'un coup sa clientèle. La République assise sur le vrai peuple, celui des « malheureux », n'aura plus à craindre les excitations anarchistes qui peut-être n'ont d'autre objet que de préparer, que de légitimer la contre-révolution.

Hébert - dessin de Bonneville - Musée Lambinet
La Convention a-t-elle sondé le profond dessein de Saint-Just et de Robespierre ? Sur l'heure il ne semble pas. Elle ne le comprendra que plus tard. A présent, ne voyant guère que le moyen de balayer les deux factions hébertiste et dantoniste, elle acquiesce, livre aux Comités l'arme monstrueuse exigée par Saint-Just. Comment lui résister? Ce jeune homme pâle, inflexible, est aujourd'hui son maître, bien plus que Robespierre lui-même ne l'a jamais été. « Il y a en lui du Charles IX », disait Maximilien. Mais Charles IX n'était qu'un enfant fiévreux, fuyant devant ses fantômes.
Saint-Just a une autre taille, une autre ampleur. Peut-être est-il après tout la figure dominante de ce temps. Un tyran parfait, un être de métal, sans pitié, sans remords, à l'occasion héroïque, qui peut plier comme une lame, mais ne s'émoussera pas. Là est le secret de sa prise soudaine sur l'Assemblée. Il n'a point de sentiments personnels, aucun scrupule, mais aucun vice Volonté, courage, foi, il réunit toutes les qualités des fanatiques. Robespierre peut encore parfois sourire; Saint-Just ne sourit jamais. Il est affreusement décapé et pur.

Saint-Just - dessin anonyme - Musée Carnavalet
La principale faiblesse des révolutions, c'est que leurs chefs n'accordent pas assez leur vie à leurs principes, qu'ils demeurent des hommes agités de besoins et rongés d'envies, quand ils devraient se hausser hors d'eux-mêmes et ne plus vivre que pour ce qu'ils croient lintérêt général. Cette espèce de désincarnation, Robespierre l'a accomplie et Saint-Just à son tour, avec plus de rigueur encore. ils en gardent, malgré le sombre de leur carrière, un singulier relief et un ascendant qui dans toute cette période ne sera pas égalé.
Ainsi attaqués, les Hébertistes, que le système de Saint-Just doit priver de leur base, réagissent brusquement. Le 14 ventôse (4 mars) aux Cordeliers, Hébert accuse les Comités, il accuse le ci-devant Amar, l'intrigant Carnot, le ministre Deforgues, dont Danton fut le patron, le général Westermann. Sans nommer Robespierre, il l'incrimine comme le défenseur de Desmoulins. Et il finit par un cri de guerre: « L'insurrection, oui, l'insurrection, et les Cordeliers ne seront pas les derniers à en donner le signal! » Le lendemain 15 ventôse ses amis essaient de soulever le peuple. Mais les sans-culottes, charmés par l'idée de la manne qui, grâce à Saint-Just, va leur tomber du ciel révolutionnaire, ne les suivent pas.

Barère - croquis de Gabriel - Musée Carnavalet
L'échec des extrémistes est complet. Sans attendre, le Comité de Salut public contre-attaque. Barère et Tallien font décider par la Convention - que les conspirateurs seront poursuivis. Lâchés par leurs troupes, les chefs hébertistes s'abandonnent. Pour les tirer daffaire Collot d'Herbois tente de réconcilier Jacobins et Cordeliers. Hébert se rétracte, puis Carrier. Collot lui-même, rendu à la prudence, ne tarde pas à les désavouer. Robespierre et Couthon sont enfin sortis de leur lit.
Tant qu'a duré leur absence, le Comité de Salut public n'a pas pris de mesures décisives. Mais le 23 ventôse, à peine rétablis, ils assistent à la séance avec Billaud-Varenne qui revient de mission. Saint-Just fait approuver le rapport qui demandera à la Convention l'envoi des principaux Hébertistes au Tribunal révolutionnaire. Il les accuse de conspiration royaliste. Fouquier-Tinville, appelé au Comité, reçoit ses ordres. Dans la nuit, Hébert, Momoro, Ronsin, Vincent sont arrêtés. Paris demeure indifférent. Bien plus, la Commune, très humble, députe à la Convention pour la féliciter.

Mandat d'arrêt de Danton et de ses amis - Archives Nationales
Le Tribunal révolutionnaire frappe. Tous, sauf un mouchard, sont condamnés à mort. Sous le soleil de mars dont la place de la Révolution se dore, passant devant un peuple goguenard que transporte une gaieté de carnaval, les Hébertistes gagnent l'échafaud. Pour mieux voir, des royalistes ont payé fort cher leurs places. Hébert, le « Père Duchêne » est hué: il se lamente. Il a eu dans son cachot des accès de désespoir. Les autres meurent mieux. L'une des factions qui menaçaient le gouvernement révolutionnaire a disparu. A la vérité Robespierre n'a joué qu'un tôle second dans sa catastrophe. Les Hébertistes ont été abattus par Saint-Just et par les Comités. Mais c'est Maximilien qui doit en bénéficier.
Désormais l'Incorruptible n'a plus devant soi, pour le séparer du pouvoir entier; qu'une poignée de corrompus.