La révolution française

Robespierre et les Factions

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Hébert, Robespierre, et Danton - « Le Vieux Cordelier »

Hébert prend peur. Ils sont rares, ceux qui gardent leur sang-froid dans cette fin de 1793 Ceux-là, les Robespierre, les Saint-Just, les Le Bas, les Couthon, les Carnot, les Cambon mènent, d'une poigne qui ne fléchit pas, la barque périlleuse de la République. Mais tant d'autres tremblent dans leurs os ! Le « Père Duchêne » est du nombre, bien qu'il morde encore en tremblant. Lâchant ses complices, les Proli, les Desfieux, il réclame la mort des derniers Girondins vivants et, pendant qu'il y est, celle aussi de Mme Elisabeth. Enfin il porte un coup direct à Danton en faisant chasser des Jacobins son ami Thuriot.

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La marmite épuratoire des Jacobins - gravure satirique du temps

Le 27 brumaire (17 novembre), Robespierre lui répond. Mais de très haut, comme planant aux voûtes de la politique et comme si, excédé par ces glapissements d'hyène, il détournait les yeux pour ne plus regarder que l'Histoire. Par-dessus la tête d'Hébert, cette tête vile dont il a le dégoût, il répond aux extrémistes, aux athées, aux partisans de la guerre sans limites et sans fin, à ceux qui selon lui poussent la Révolution à l'absurde pour mieux la tuer. Il condamne tout excès il faut fuir autant que le modérantisme l'exagération des faux patriotes. La sagesse seule peut fonder une république. Pitt a la main dans nos troubles depuis 1789 et les destructeurs d'autels servent ses desseins. Beau discours à la vérité, juste de ton et qui va retentir par l'Europe.

Quatre jours plus tard, aux Jacobins, il s'explique de nouveau avec moins d'éclat, plus de Dans la vieille nef conventuelle, pleine à étouffer, Robespierre se lève. Sa mâchoire glissée en avant par une sorte de rictus, il ne paraît plus le chat léché qu'il fut jadis, mais un grand fauve dont la force ramassée, les ressorts intérieurs se calculent mal. Il se prononce contre les déchristianiseurs et menaçant, il conclut: «Une faction de l'étranger s'agite au milieu des sociétés populaires... Les Jacobins doivent être épurés », et il fait exclure les inculpés d'hier, Proli, Peyrera, Desfieux.

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Danton - croquis de David - collection particulière

Il descend alors de la tribune. Si Hébert et Chaumette voyaient plus clair, ils apercevraient déjà Némésis.

Robespierre use encore de ménagements vis-à-vis de Danton. Mais l'entente est précaire. Entre eux pas de vraie sympathie; ils ne peuvent se comprendre. Trop différents d'âme et de mœurs, ils se méprisent l'un l'autre, tout en préservant les anciens dehors d'amitié. L'homme étudié, composé, sans besoins, châtié dans ses propos comme dans sa mise, d'esprit lucide et de cœur froid, le puritain de la Révolution éprouve une aversion physique pour le jouisseur débraillé, cynique, qui bâcle les affaires d'Etat comme il bâcle sa vie, tour à tour violent et faible, généreux et vénal, capable de crimes et d'élans du cœur. Et lui Danton tient Robespierre pour un « eunuque», un «cuistre de chapelle», un «capon».

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Un numéro du journal " Le Vieux Cordelier"

Entre intimes, il se gausse de lui, avec une gouaille obscène. Voyant gros, il ne trouve en lui qu'hypocrisie et vanité.

Mais s'il doit y avoir un jour lutte ouverte entre les deux tribuns - et elle est probable -, l'épais Danton a chance de peser dans la balance politique d'un poids plus léger que le mince Robespierre. Celui-ci veille à tout, prépare assidûment sa voie et ses pièges. L'autre se fie à sa chance, à sa faconde comme il dit : « à sa gueule ». Un bon observateur pourrait prévoir sa défaite.

Ces heures grosses d'événements ont enfin tiré Danton de son marasme. Les affaires de corruption l'inquiètent, moins pour lui-même que pour ses amis dont plusieurs sont atteints. Car c'est son malheur que presque tous les députés véreux soient de son clan. Pour les sauver - et lui peut-être avec eux - il en est venu à souhaiter un renversement complet de la politique révolutionnaire. La Terreur, répète-t-il, est un système qui ne peut se prolonger au delà de la crise à laquelle il a fait face. Après tant d'autres, à son tour Danton rêve de clore la Révolution. Il prône l'indulgence, espérant y gagner Robespierre et, s'il n'y parvient pas, le paralyser. Diviser les Comités, reprendre sa place au Salut public, puis réviser la Constitution, libérer les suspects, abolir le Tribunal révolutionnaire, rouvrir les frontières aux émigrés, enfin conclure la paix, c'est le plan qu'il a formé et qu'il confie à l'ex-ministre Garat.

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Camille Desmoulins - miniature anonyme - collection particulière

Il reparaît à l'Assemblée, il revient aux Jacobins. Déjà, faisant écho à Maximilien, il a attaqué Hébert. En retour, quand le 13 frimaire (3 décembre) les Hébertistes mettent Danton en difficulté devant le club, qui procède à l' « épuration » de ses membres, Robespierre le défend « La cause des patriotes est une; ils sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton, mais vu dans sa famille, il ne mérite que des éloges. Sous les rapports politiques, je l'ai observé; une différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, quelquefois avec colère et, s'il n'a pas toujours été de mon avis, conclurai-je de là qu'il trahissait la patrie? Non, je la lui ai toujours vu servir avec zèle. Danton veut qu'on le juge; il a raison; qu'on me juge aussi. Qu'ils se présentent, ces hommes qui sont plus patriotes que nous ! ». Ce peu de phrases le reflète. Supérieur, un peu dédaigneux; il ne couvre pas Danton, avoue qu'il le surveille, mais il ne permet pas encore qu'on y touche. Il tire d'affaire son rival par une magnanimité sous condition qui Si elle sauve diminue.

Leur ami à tous deux, Camille Desmoulins, par sa légèreté, ses bonds désordonnés de libelliste, va gâter leurs rapports. On a trop plaint ce misérable, ce dévoyé, bègue au moral comme au physique, crevant de talent et d'appétits, le ci-devant « procureur de la Lanterne », qui s'est pourléché devant les morts comme un chacal faufilé sur les traces des grands tueurs. Nul avec tant de dons n'a mieux gâché sa vie. Maintenant, engraissé, il aspire à suspendre une course où il s'est lancé des premiers et dont l'accélération l'effare. Comme Danton, patron et ami de toujours, il a pour plan d'anéantir les Hébertistes, de renouveler les Comités et par là d'isoler Robespierre. Comment va-t-il agir ? Par le pamphlet, car il n’est qu’un pamphlétaire, un journaliste excellent, plein de verve, de trouvailles moqueuses, d'un esprit et d'une fougue irrépressibles. Il n'a plus d'organes Les Révolutions de France et de Brabant depuis longtemps sont défuntes. Alors, et vite, il fonde une feuille nouvelle. « Demande qu'on soit clément, lui a dit Danton, je te soutiendrai. »

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Motif révolutionnaire - gravure en couleur

Le 15 frimaire (5 décembre) paraît le premier numéro du Vieux Cordelier, hommage indirect à Danton et apologie enflammée de Robespierre. Le succès est éclatant. On s'arrache partout, à gros prix, le pamphlet. Les lampions - orduriers du Père Duchêne en pâlissent. Le deuxième numéro connaît un semblable succès. Desmoulins perd toute prudence; le numéro suivant est une attaque, d'ailleurs de beau style, de la tyrannie révolutionnaire. Non sans bonheur, imitant Tacite, il stigmatise le régime même de la Terreur, l'ignominie des dénonciations sur lesquelles il repose et raille l'incompétence et l'arbitraire des Comités. Retentissement immense et colère dans les milieux patriotes. Le Comité de Salut public un instant chancelle.

En guise de contre-offensive, les Hébertistes promènent en pompe dans Paris la tête du jacobin Chalier, envoyée de Lyon par Collot d'Herbois. Le même soir, 1er nivôse (21 décembre), l'ancien acteur, secouant ses cheveux crépus, admoneste les Jacobins « Si j'étais arrivé trois jours plus tard à Paris, je serais peut-être décrété d'accusation... Vos collègues, vos amis, vos frères vont être sous le poignard ! » Sur sa mission à Lyon il ose dire « Nous avons fait foudroyer deux cents conspirateurs d'un coup et on nous en fait un crime : ne sait-on pas que c'est encore une marque de sensibilité? » Il tonne contre les Dantonistes. Excités par son exemple, Momoro et Hébert assaillent Philippeaux, Bourdon de l'Oise, Fabre d'Eglantine. Dès lors les événements galopent. Robespierre se voit débordé à la fois par les Hébertistes et par les Indulgents.

Cependant le Comité de Sûreté générale, compulsant les papiers de Delaunay, se croit sûr de la culpabilité de Fabre d'Eglantine dans l’affaire de la Compagnie des Indes. Robespierre, qui en doutait encore, l'exécute aussitôt aux Jacobins. La confusion grandit; les Hébertistes déchaînent sur le club orage après orage. En dépit d'une intervention de Danton, Desmoulins est exclu des Jacobins. Bien qu'irrité par ses imprudences, Robespierre fait rapporter la décision.

Quelques j ours plus tard Fabre d’Eglantine est arrêté par ordre du Comité de Sûreté générale. Danton d'abord essaie de le défendre à la Convention, mais Billaud-Varenne s'écrie « Malheur à celui qui a siégé à côté de Fabre et qui est encore sa dupe! » Et Danton se tait.

A cette heure la décision de Robespierre est prise. Tiré de ses hésitations, il indique devant l'Assemblée (17 pluviôse - 5 février) la ligne de conduite qu'il va tenir désormais « Les ennemis du peuple français se sont divisés en deux factions. Elles marchent au même but ce but est la désorganisation du gouvernement populaire, la ruine de la Convention, c'est-à-dire le triomphe de la tyrannie.

L'une de ces deux factions nous pousse à la faiblesse, l'autre aux excès, l'une veut changer la liberté en bacchante, l'autre en prostituée... » Sa conclusion, encore qu'il la voile, paraît avec évidence. Il faut détruire les Hébertistes et les Dantonistes. Il a flotté longtemps : quoi qu'on dise, il est homme. Mais il a trop de sens politique pour douter maintenant que sa suprématie est menacée aux deux ailes, et que, s'il veut continuer de tenir le gouvernail, il doit faire cause commune avec les Comités. Il se redresse, rendu à la logique de son rôle et, sans éclat, assuré dans l'inexorable.

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