La révolution française

Robespierre et les Factions

(1)

La déesse Raison - La Compagnie des Indes

Depuis que Marat a disparu, que Danton de lui-même s'efface, Robespierre a champ libre a la Convention. Il la domine entièrement. Un tel succès l'a empesé davantage. Sa roideur a quelque chose de mécanique; il est lent à penser et à se mouvoir. Homme d'Etat par la continuité et la largeur des vues, il reste procureur par les moyens. Un rien l'ombrage et il ignore le pardon.

Saint-Just par David, collection particulière

En ce moment il paraît à tous le maître d’œuvre, le chef de l'immense chantier ouvert sur les gravois de l'ancienne France par la seconde Révolution. Mais un chef qui toujours doit veiller à maintenir sa puissance. Les deux Comités chargés de l'exécutif, Comité de Salut public qui de fait constitue le gouvernement, Comité de Sûreté générale qui par sa police jugule la nation entière, n'acceptent pas son autorité sans réserve ni sursauts. Au fond, sauf Saint-Just et Couthon dans le premier, Le Bas et David dans le second, 1'«Incorruptible », par ses allures de supériorité, son orgueil sourcilleux, s'est progressivement aliéné tous ses collègues. Billaud-Varenne est le plus dangereux, étant le plus convaincu, mais il y a encore Amar, Vadier, Cambon, Ruhi, Barère et, quand il sera revenu à Paris, Coilot d'Herbois. Robespierre tourne ou vainc le plus souvent leur résistance, car il leur fait peur.

La Liberté armée du sceptre de la Raison  foudroie le fanatisme et l'ignorance - gravure allégorique de Boizot et Chapuis

Il n'a pas seulement à manœuvrer sans relâche contre eux, il lui faut aussi agir dans les clubs, surtout le club-type, le parlement populaire, les Jacobins. Si, le 5 septembre, Chaumette et Hébert n'ont pas réussi à s'emparer du gouvernement, ils l'ont obligé du moins à entrer dans les voies les plus rigoureuses et depuis, logiques avec eux-mêmes, ils ne cessent de réclamer l'accentuation de la Terreur. Leur furieux, insensé Père Duchêne, la feuille la plus lue de France, par torrents (le mot est de Barras) inonde les communes, les sociétés populaires, les armées. Il exige, et sans relâche, plus de charrettes, plus de confiscations, il prétend détruire les dernières traditions spirituelles du pays, le condamner à l'athéisme, et, tous les suspects étant guillotinés ou allant l'être, jeter à l'échafaud le grand, l'éternel suspect, guillotiner Dieu.

Robespierre - lavis de Moreau le Jeune - Musée Lambinet

Robespierre réprouve ces folies. Attaché au régime révolutionnaire, au règne des Comités, il veut une politique où le mot d'ordre serait justice sévère, justice inflexible, mais non plus massacre. Sans s'interdire, s'il le faut, de le répandre, il préfère que le sang ait le temps de sécher. Le nivellement social auquel tendent les Hébertistes lui paraît au moins prématuré. Enfin, dévot de Rousseau et du Vicaire savoyard, il supporte mal l'entreprise antireligieuse poursuivie par Chaumette, Hébert et leurs acolytes, dans les départements comme à Paris.

Anaxagoras Chaumette est l'âme de cette tentative. Le 7 novembre, le président de la Convention a déclaré avec emphase que 1' « Etre suprême ne voulant pas d'autre culte que celui de la Raison, cette religion devenait la religion nationale ». Empressé, le procureur-syndic de la Commune saisit la balle et la lance aussitôt. Il fait décréter par la Commune qu'une grande fête civique inaugurera le nouveau culte le 20 brumaire (10 novembre) à Notre-Dame.

Mascarade anti-religieuse - dessin aquarellé attribué à Béricourt - Bibliothèque Nationale

En deux jours on a échafaudé dans le chœur de la cathédrale, sur une sorte de «Montagne », un temple dédié à la Philosophie et orné des bustes des sages. Derrière des théories de jeunes filles en blanc,. porteuses de guirlandes de chêne, des groupes d'enfants, de vieillards et de musiciens, une foule de clubistes emplit la nef. A l'arrivée des autorités de la Commune, la déesse de la Raison, Mlle Aubry, premier sujet de l'Opéra, le bonnet rouge coquettement posé sur ses cheveux, un manteau bleu flottant sur sa tunique, une pique à la main, sort à pas majestueux du temple et vient s'asseoir sur un siège de verdure pour recevoir les hommages des assistants. Tous tendent les bras vers elle et se mettent à chanter un hymne de Gossec, composé sur les i vers de Marie-Joseph Chénier

Descends, O Liberté, fille de la Nature!

Le peuple a reconquis son pouvoir immortel.

Sur les pompeux débris de l'antique imposture,

Ses mains relèvent ton autel...

Après l'exécution d'une scène lyrique réglée par le maître de ballet de l'Opéra sur le thème de la Marseillaise, la déesse monte en litière pour conduire ses fidèles aux Tuileries. Chaumette la présente à la Convention : « Législateurs, s'écrie-t-il, le fanatisme a lâché prise. Ses yeux louches n'ont pu soutenir l'éclat de la lumière...

Nous avons abandonné les idoles inanimées pour la Raison, pour cette image animée, chef d’œuvre de la Nature. » L'aimable danseuse saute à bas de son palanquin et va embrasser le président qui la place à son côté. Cependant l’ex-capucin Chabot fait voter que désormais Notre-Dame portera le nom de Temple de la Raison. Le cortège en reprend le chemin, une foule de députés le suit. Avec un peu plus de désordre, la cérémonie recommence devant eux.

Voilà les Français dotés d'une déesse légale. La Raison... Rien d'étonnant dans le pays de Descartes. Hélas, la raison n'est point la sagesse. Ce n'est pas la grande Athéné qui sourit pensive et la main sur sa lance, mais une petite divinité de basoche, qui toujours discute, un sec fétiche pour qui les sentiments ne sauraient compter. Avoir choisi ce froid simulacre pour remplacer la religion la plus tiède de l'histoire est d'une enfance qui fait hausser les épaules à Robespierre et froncer les lèvres boursouflées de Danton.

Qu'on aie patience, ce culte va s'échauffer; il prête aux orgies et tout de suite aura ses saturnales.

Dans leur généralité la Convention et les Comités sont probes. Mais comme dans tout parlement, surtout par temps troublés, d'assez nombreux députés ont cédé à l'attrait du profit et à la séduction des « affaires ». En septembre, le Comité de Sûreté générale doit éliminer quatre de ses membres soupçonnés à bon droit de favoriser les traitants et les banquiers.

L' «affaire de la Compagnie des Indes » se produit peu après. Marionnettes aux mains toujours agiles du baron de Batz, les représentants Delaunay d'Angers, Chabot, Bazire, Julien de Toulouse, pour mieux spéculer à la baisse sur ses actions, ont attaqué la Compagnie à la tribune. Ils l'accusent d'avoir commis des fraudes au détriment du Trésor et aussi d'avoir prêté de l'argent à Louis XVI. L'Assemblée fait mettre le scellé sur ses caisses et ordonne sa liquidation.

Delaunay, chargé du rapport - la Convention a de ces naïvetés - rédige un projet de décret trop avantageux pour la Compagnie. Fabre d'Eglantine, qui s'y est montré contraire, le fait amender en faveur de l’Etat. Mais quand peu après le texte définitif paraît au Bulletin desLois, l'amendement a disparu. Fabre, en sa qualité de membre de la Commission d'enquête, a reçu la minute des mains de son collègue Chabot et l'a signée sans la lire, expliquera-t-il. Inattention suspecte, car l'ex-secrétaire de Danton à la Justice est lui-même un aigrefin qui n'a cessé de tripoter dans les marchés de fournitures et d'agioter pour ou contre les sociétés financières. Il a été, il est encore le mauvais génie de Danton.

Derrière le tribun, dans ses pas, son ombre, partout on voit se profiler sa face mousseuse et fausse, bonne pour Greuze, en attendant le bourreau. Effrayé par les diatribes qu'aux Jacobins Hébert et les siens lancent contre les corrompus de la Convention, plus anxieux encore de sentir rôder autour de lui le soupçon de Maximilien, Fabre tout à coup prend les devants et croit habile de dénoncer aux principaux membres des deux Comités, un complot tramé contre la République par les extrémistes et les agents de l'étranger. Il dénonce le banquier austro-belge Proli, ses associés Desfieux et Pereyra, leurs protecteurs ordinaires Chabot et Julien de Toulouse, enfin Hérault de Séchelles. Le beau magistrat sceptique et jouisseur, qui a trahi Feuillants et Girondins et s'est tant bien que mal maintenu au Comité de Salut public quand son ami Danton en était évincé, a pris en effet pour intime Proli, l'espion de Vienne, à qui il a dû dévoiler bien des secrets du Comité. Il y soutient le système de guerre à outrance défendu par Anacharsis Clootz et les Hébertistes et combattu par Robespierre.

Les Comités, très frappés des révélations de Fabre d’Eglantine, ne touchent point encore à Hérault. Mais ils ordonnent l'arrestation immédiate de quelques extrémistes subalternes.

L'ex-capucin Chabot est peu après violemment attaqué aux Jacobins par Hébert et ses amis. Il perd contenance, se voit perdu. Que faire, sinon imiter Fabre d'Eglantine et pour se blanchir dénoncer à son tour. Il court à Robespierre, puis au Comité de Sûreté générale. Il avoue le chantage exercé sur la Compagnie des Indes, reconnaît qu'afin de s'assurer le concours de Fabre il a reçu 100.000 livres de Delaunay. Il se venge en même temps de ses accusateurs en donnant Hébert et sa bande pour stipendiés par le baron de Batz. Bazire, collègue de Chabot, très véreux aussi, vient étayer ses déclarations. Et lui met en cause Danton...

Hommage au génie de la Liberté - gravure symbolique d'après Launay

Les Comités dès lors ne doutent plus de la collusion des Hébertistes avec les contre-révolutionnaires et ces étrangers aux poches pleines qui veillent autour des centres moteurs. Chabot a beau arguer de sa bonne foi et soutenir qu'il n'a feint d'accueillir les offres de Batz que pour mieux servir la République : les Comités décident son arrestation et celles de Delaunay, Julien de Toulouse, Batz, Desfieux, Proli, Percyra et des Frey. Mais ils ne touchent ni à Danton, ni à Fabre d'Eglantine, ni à Hébert peut-être ne se croient-ils pas encore assez forts...