La révolution française

La Terreur

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Les Proconsuls - Carrier et les noyades de Nantes

En province, la Terreur s'embarrasse moins de procédure, elle frappe à larges coups de faux. A Lyon, Collot d'Herbois et Fouché sont les moissonneurs. Collot est un homme vigoureux, à forte encolure, à physionomie dure, aux yeux sombres, aux cheveux noirs. Il parle avec abondance et emphase, d'une voix forte qui parfois se voile; il n'ignore rien des recettes de la diction. Ecrivain dramatique et acteur, il a été souvent sifflé et même dans les tournées n'a pu se faire un nom. Comme tant d'autres aigris, son insuccès l'a jeté dans les bras de la Révolution. Alors s'ouvre sa vraie carrière. Quand le 10 août l'a mis en avant, Paris l'envoie à la Convention. Il est des plus farouches Montagnards. Introduit par l'Hébertisme au Comité de Salut public, avec Billaud-Varenne il représente l'opinion terroriste la plus accentuée. Près d'eux, Robespierre, Saint-Just sont des modérés. Brusque, exalté, tout en éclats, Collot n'a pas de balance et l'ivresse du vin double souvent chez lui l'ivresse du sang.

Les noyades de Nantes - gravure de Duplessis-Bertaux

Fouché est d'une autre trempe. Petit bourgeois, « confrère » de l'Oratoire mais non prêtre, il a fait un bon professeur de sciences aux collèges de Juilly, Arras et Nantes. Il est instruit, laborieux, très intelligent. Il est né policier. Cet être pâle, glabre, aux cheveux jaunes et plats, dont la bouche est si mince, les yeux si glauques et froids, bordés de rouge comme ceux des fouines, a l'habileté, la souplesse, et s'il le faut, l'énergie. Sa mémoire, son instinct sont rarement en défaut. Il sait le fort et le faible de chacun, suit le vent qui souffle, change d'opinion à mesure, courtise les gens utiles, écrase les faibles. A la Convention, aux Jacobins, tout en évitant de heurter Robespierre, il a fait l'extrémiste. Maintenant à Lyon il va laisser jouer à Collot le premier rôle, tous deux bien d'accord au reste, aucun d'eux ne modérant l'autre. La répression de la révolte lyonnaise par Couthon, jugent-ils, a été « molle ». Eux vengeront la République et le « martyr » Chalier en une colossale boucherie. De décembre à février, on mitraille, on fusille par colonnes entières dans la plaine des Brotteaux. Dix-huit cents victimes. Pourtant, par ces «régals donnés aux patriotes» comme dit Collot, ni lui ni Fouché n'entendent priver la « petite Louison ». La guillotine fonctionne chaque jour avec régularité. De Paris, le Comité de Salut public encourage à leur besogne les deux proconsuls.

A Marseille, Fréron et Barras ordonnent l'exécution de deux cent quarante suspects. Vivant dans un faste étalé, ils multiplient les exactions, les vols. Quand Toulon sera repris aux Anglais, eux aussi joueront de la mitraille, sans merci.

Collot d'Herbois - dessin de Bonneville - Musée Lambinet

A Bordeaux, grasse ville de négoce et de plaisir, les représentants Ysabeau et Tallien font, comme ils disent, « raccourcir les anti-patriotes » et « saigner fortement la bourse des riches égoïstes ». Tallien s'excusera plus tard de n'avoir que cent huit têtes à son actif. C'est en effet de la modération, même de la faiblesse. En revanche, il pille largement l'argenterie des églises pour fournir au luxe de sa maîtresse, l'ex-marquise de Fontenay, fille du banquier Cabarrus. L'influence de cette femme belle et légère, au demeurant secourable, va l'incliner peu à peu vers des voies moins inhumaines.

Fusillades de Lyon - gravure de Duplessis-Bertaux

Saint-Just et Le Bas se partagent à Strasbourg le proconsulat. Ils s'y occupent avant tout de l'armée tombée dans une extrême indiscipline après un revers à Wissembourg. Ils répriment son désordre, la nourrissent et l'habillent, au moyen de dures réquisitions. Irréprochables dans leur vie privée, ils établissent leur dictature sans trop de rigueur.

A Arras et Cambrai, Joseph Le Bon, ancien Oratorien, curé constitutionnel marié, installe le plus affreux terrorisme. Lui aussi, tout jeune encore, est un espèce de fou, issu de fous, qui suit assidûment les exécutions, stimule le zèle des délateurs, admoneste les juges d'un ton égal et doux qui épouvante. Son collègue l'avocat André Dumont, dans la Somme, l'Oise et l'Aisne, emprisonne par centaines les suspects, mais répugne à tuer.

Monument expiatoire élevé aux Brotteaux, en 1795, à la mémoire des victimes de Lyon - gravure du temps

Carrier, lui, à Nantes, n'y répugne pas. Dans ce centre du commerce avec les îles et de la traite des noirs, il est arrivé à la fin de septembre, Conventionnel obscur dont personne encore n'avait, parlé. C'est un homme nerveux, irascible, que la constante idée de la mort a désaxé. Très grand, maigre, brun, la face plate et vide, le front fuyant, la bouche convulsive, ses bras de singe toujours gesticulant lui donnent l'air d'un pantin désarticulé. Cet Auvergnat, ancien procureur, est probe et le demeurera. Mais, buvant déjà en Auvergne, il a glissé depuis à l'ivrognerie décidée. Dans le terrorisme appliqué aux provinces, Carrier peut être tenu pour un esprit original. La guillotine est lente, la fusillade - dont on a fort usé déjà - fait trop de bruit. Or il faut déblayer les prisons de Nantes qui regorgent et où s'est insinué le typhus. Pour les vider, la Loire est là, si large, par endroits si profonde, et dont les tourbillons sont si « officieux ».

Carrier - dessin anonyme - Bibliothèque Nationale

Comme on ne peut noyer tous les prisonniers à la fois, on choisit parmi eux, on établit des préséances. D'abord les prêtres condamnés à la déportation. Pour la première fois, à la fin de brumaire, quatre-vingt-dix sont conduits, dévêtus et les mains liées derrière le dos, dans une gabarre à trappe jusque devant Paimboeuf. Là la trappe joue, ils coulent. Cet essai de « déportation verticale», comme dit agréablement l'inventeur, ayant bien réussi, encouragé par son principal complice, le créole Gaullin, Carrier le renouvelle en frimaire.

D'autres noyades suivent, sept en tout qui font deux milles victimes, au bas mot, car on n'en a pas tenu registre. Prêtres, religieuses, unis en « mariages républicains », « brigands » vendéens, fédéralistes, aristocrates, femmes, enfants même, la « baignoire nationale » restera sans conteste le chef-d’œuvre de la Terreur.

Cachet de Carrier - collection particulière

On guillotine aussi. Carrier là retombe au banal, mais il se sert en virtuose du « rasoir républicain». Quand, dénoncé par Jullien fils à Robespierre, il sera rappelé à la Convention (18 pluviôse - 6 février 1794) il aura fait tuer, en quatre mois, cinq mille personnes.

On doit dire, sans y trouver pourtant de décharge pour Carrier et ses acolytes, que les atrocités commises par les Vendéens à Tiffauges, à Machecoul, ont dû faire perdre la tête aux patriotes de l'Ouest : il y a eu là d'horribles scènes: prisonniers fusillés, blessés à qui les femmes crèvent les yeux, soldats jetés vivants dans les puits, sous des monceaux de pierres, cadavres sans pieds, sans mains, éventrés, qui jonchent les chemins, filles violées puis tuées... Dans le peuple on se raconte avec effroi, en les amplifiant encore, ces monstruosités, d'autant que les « brigands »détruisent par système les denrées nécessaires, affament les villes qu'ils n'ont pu dévaster et piller.

Fusillades de Nantes - dessin aquarellé attribué à Béricourt - Bibliothèque Nationale

Si la fièvre terroriste monte à son paroxysme à Nantes, elle s'étale en bien d'autres lieux, à Toulouse, à Albi, à Cahors, dans la Loire... Du sang partout ! Danton en semble halluciné. «Ah! c'est trop de sang versé ! dit à Desmoulins l'homme de Septembre. Regarde : la Seine coule du sang ! » Et Robespierre lui-même, le rigoureux Robespierre, murmure devant des intimes : «Quoi, toujours du sang ! »

Moloch a faim; il veut sans cesse de nouvelles et plus nombreuses victimes. Le fleuve pourpre va continuer de couler pendant des mois, jusqu'à ce que la France entière en soit teinte, qu'elle se taise et fasse la morte, comme une bête qui, ayant trop souffert, s'affale enfin, épouvantée, matée.