La révolution française

La Terreur

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Marie-Antoinette à la Conciergerie - Le Procès - La mort de la Reine (16 octobre 1793)

Après l'exécution du roi, Marie-Antoinette était demeurée au Temple avec ses deux enfants et sa belle-soeur Elisabeth. Quelques fidèles ont tenté de les faire évader.

Le ravitaillement des prisonniers de Saint-Lazare - par Hubert Robert - Musée Carnavalet

D'abord un officier municipal, nommé Toulan, Méridional au coeur chaud qui, muni d'un billet de la reine, entre en rapport avec Jarjayes et lui soumet un plan hasardeux. Des habits d'officiers municipaux seront cachés dans la Tour, la reine et Mme Elisabeth les revétiront le jour où Toulan sera de garde avec son collègue Lepitre, comme lui royaliste de coeur. Un faux lampiste viendra allumer les réverbères, les enfants déguisés lui seront remis, ils passeront pour les siens. Tout paraît d'abord succéder. Adtoit, Toulan fait pénétrer au Temple Jarjayes qui, ayant parlé a la reine, fournit les fonds nécessaires.

On se procure des voitures et des passeports; les fugitifs doivent gagner la Normandie puis l'Angleterre. Mais Toulan est dénoncé a la Commune et le projet avorte. Marie-Antoinette pourrait s'enfuir seule, elle refuse, veut partager le sort de ses enfants : « L'intérét de mon fils est le seul qui me guide, écrit-elle secrètement a Jarjayes, et quelque bonheur que j'eusse éprouvé a étre hors d'ici, je ne peux pas consentir a me séparer de lui. »

Exécution de Marie-Antoinette - gravure populaire

Une perquisition rigoureuse est pratiquée de nuit au Temple par Hébert. Leurs derniers souvenirs sont soustraits aux prisonniers. Les efforts pour leur délivrance n'en continuent pas moins.

Le baron de Batz, singulier personnage au cerveau débordant d'idées, royaliste fougueux, financier sans vergogne, s'il n'a pu sauver Louis XVI le 21 janvier, n'a pas renoncé a sauver sa famille. A son tour, ce diable d'homme, aidé de l'officier municipal Mîchonis et d'un épicier appelé Cortey, capitaine dans la garde nationale, s'introduit au Temple, le jour où Michonis est de service a la Tour. Les princesses, revêtues de capotes d'uniforme, doivent sortir l'arme au bras avec le dauphin dans une patrouille conduite par Cortey. A onze heures du soir, le moment parait venu. Mais, avertie par une lettre anonyme (provenant sans doute des Tison, espions qu'elle a placés au Temple), la Commune envoie l'un de ses membres, le cordonnier simon, inviter Michonis a lui remettre ses pouvoirs et a se rendre à l'Hôtel de ville. Michonis ne peut qu'obéir, Batz s'enfuit; une fois de plus le complot a avorté.

Le baron de Batz - dessin anonyme - Musée Carnavalet

Le 1er juillet, sur le bruit que Marie-Antoinette « traite son fils en roi », le Comité de salut public décide que l'enfant sera séparé de sa mère. Les Commissaires de la Commune procèdent aussitôt de nuit, a l'exécution. La reine essaie de résister. Courant au lit de son fils, elle couvre de son corps l'enfant qui, effrayé, s'éveille. ses plaintes, ses larmes sont vaines; les municipaux la menacent d'employer la force.

- Tuez-moi donc ! crie la malheureuse.

A la fin, il lui faut céder. Mme Elisabeth et Madame Royale lèvent et habillent le petit garçon. Emmené par les commissaires, il est remis aux mains de simon que Chaumette lui a fait donner comme «instituteur», et avec qui désormais il vivra a l'étage au-dessous, dans le logement jadis occupé par Louis XVI. Sa mere ne l'apercevra plus que par une fente étroîte du mur, quand il montera avec son gardien pour se promener sur la terrasse de la Tour. De temps en temps elle a de ses nouvelles par la charité de municipaux plus bienveillants...

Louis XVII est séparé des siens et remis à Simon - d'après Pelligrini

Le 2 août, elle est conduite en fiacre du Temple a la Conciergerie où elle sera détenue jusqu'a sa mise en jugement. Elle évite de voir sa belle-soeur et sa fille pour ne pas s'attendrir. Au guichet, comme elle s'est heurtée le front assez rudement, un commissaire lui demande si elle s'est fait mal; elle le regarde avec un navrant sourire :

- Oh non, rien à présent ne peut plus me faire mal...

A la Conciergerie, elle est amenée dans une pièce du rez-de-chaussée, sans cheminée, s'éclairant sur la cour des femmes. Couchée sur un lit de sangle, a peine abritée par un vieux paravent, elle est surveillée jour et nuit par deux gendarmes. Tout exercice lui est refusé. Assise sur une chaise de paille, elle raccommode ses hardes ou tricote sans aiguille, a l'aide d'un cure-dents.

Rougeville - portrait du temps

Dans cette agonie luit pourtant un dernier espoir. Batz a promis un million a qui sauverait la reine. Un aventurier qui parait être venu aux Tuileries le 20 juin pour défendre la famille royale, Gonsse de Rougeville, parvient, grâce encore a Michonis, a pénétrer dans la prison de Maries Antoinette. Il lui jette un oeillet qui cache dans ses pétales un papier roulé. Elle y peut lire ces mots : « J'ai des hommes et de l'argent. » Elle répond avec la pointe d'une épingle:

« Je suis gardée à vue, je ne parle à personne; je me fie à vous; je viendrai. »

Le message est remis à Gilhert, l'un des deux gendarmes de garde, depuis quelque temps achetés. Rougeville reparaît le surlendemain avec Michonis et ils règlent avec la reine tout le détail de l'évasion, qui doit s'effectuer dans la nuit du 2 au 3 septembre. Les concierges Richard, la femme de journée Marie Harel sont dans le secret.

Le cordonnier Simon - croquis de Gabriel - Musée Carnavalet

L'affaire est tout près de réussir. A l'heure fixée, sans doute accompagnée de Michonis et Rougeville, la reine sort de son cachot, elle traverse la pièce où sont les gendarmes, pénètre dans la loge du concierge, passe par deux guichets. Encore une grille à franchir et elle gagnera la cour du Mai, puis la rue. Elle sera libre... Hélas, à ce moment, pris de peur ou voulant faire payer plus cher sa complicité, Gilbert arrête la fugitive.

Malgré ses supplications, les promesses des deux sauveteurs, chuchotées dans la nuit, car le poste de garde est à deux pas, il se refuse obstinément à lui laisser passer la grille. La malheureuse voit s'effondrer ainsi sa dernière chance de salut. Michonis et Rougeville s'esquivent et le gendarme reconduit la reine dans son cachot. Au moins pourrait-il se taire, mais de crainte que la tentative d'évasion ne s'ébruite, il prend les devants et dénonce pour n'être pas dénoncé. Dans un rapport à son colonel, il révèle l'affaire de l'oeillet et met en cause Rougeville et Michonis.

Interrogatoire de Marie-Antoinette - d'après Bouillon

Le prernier a pu fuir, mais Michonis est arrêté. Deux membres du Comité de sûreté générale, Amar et sevestre viennent interroger Marie-Antoinette. Harcelée de questions, elle répond évasivement, attentive a ne rien dire qui puisse incriminer personne. Les Richard sont chassés de la Conciergerie. Michonis, qui se défend bien, n'est d'abord condamné par le Tribunal révolutionnaire qu'a la détention jusqu'a la paix. Plus tard on le joindra aux « Chemises rouges » et il sera compris dans la boucherie du 29 prairial.

"La veuve Capet" : Marie-Antoinette à la Conciergerie - par Prieur - Musée Carnavalet

Autour de la reine la sutveillance devient très stricte. On l'a changée de cachot et transférée dans l'ancienne pharmacie, sombre et humide on en a renforcé les portes, aveuglé ou grillé les fenétres. Le nouveau concierge Bault et sa femme traitent la prisonnière avec moins d'égards que leurs prédécesseurs. Elle est assez mal nourrie. On ne laisse plus arriver juqu'a elle les fruits et les fidurs apportés par des femmes de la Halle, dont beaucoup n'ont cessé de lui témoigner un intérêt touchant.

Lettre de Marie-Antoinette à son frère Leopold II, le 8 septembre 1791 - Archives nationales

Après quelques semaines d'hésitations, le 3 octobre, Billaud-Varenne, au nom du Comité de salut public, fait donner l'ordre à Fouquier-Tinville d'entamer sa procédure. La Commune va l'aider. Le maire Pache, le procureur Chaumette, son substitut Hébert et deux membres du conseil général se rendent au Temple et, abusant de l'ingénuité du petit prince, avec la complicité de son « instituteur » simon, lui font signer un interrogatoire où il accuse sa mère de l'avoir dépravé. Simon l'avait-il au préalable enivré, comme on l'a prétendu? Il n'était point nécessaire. Simon, grossier et brutal, mais point méchant au fond, s'est rendu entièrement maître de l'esprit de l'enfant. s'il lui a appris des chansons et des mots orduriers, du moins ni lui, ni sa femme ne l'ont maltraité. Ils lui ont même témoigné de l'affection. Que Simon ait servi Hébert dans cette machination immonde, suffit pourtant à le condamner.

Femme de la Halle - par David - Musée de Lyon

Le lendemain les mêmes individus, accompagnés de David, au nom du Comité de Sûreté générale, essaient d'obtenir une déclaration analogue de Madame Royale. La jeune fille proteste, indignée. Les misérables vont jusqu'à la confronter avec son frère, puis ils font subir la même épreuve à Mme Elisabeth. Ainsi préparé, le procès peut s'ouvrir. Le 14 octobre, à neuf heures du matin, Marie-Antoinette comparaît devant le Tribunal révolutionnaire. Au fond de la Grand'Chambre dénudée, théâtre naguère des lits de justice, sous les bustes de Brutus, Lepeletier et Marat, se tiennent le président Herman et les juges en habit et manteau noirs, cravate blanche, chapeau à plumes, avec au cou, accroché à un ruban tricolore, le médaillon, insigne de leurs fonctions.

Le cachot de la reine à la Conciergerie - gravure du temps

Les jurés occupent une estrade entre les fenêtres. Le public, où se trouvent bien des rocheteurs et des drôlesses, contenu par une sorte de bat-flanc, s'entasse face aux juges. Aux pieds de ceux-cl, s'accoudant à une table soutenue par des griffons, l'accusateur public Fouquier-Tinville remue des papiers.

Lettre de Marie-Antoinette à Madame Elisabeth, écrite le 16 octobre 1793, à 4 heures et demi du matin - Bibliothèque Nationale

Après qu'Herman, beau garçon louchant sous ses plumes noires, a fait prêter serment aux jurés, dans sa robe de deuil, ses cheveux couverts d'un simple bonnet tuyauté qu'elle a arrangé elle-même, la reine pâlie par de continuelles pertes de sang, s'assied sur le fauteuil réservé aux accusés. Les deux défenseurs qui lui ont été assignés, Chauveau-Lagarde et Tronson-Ducoudray, se placent près d'elle.

- Votre nom?

- Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche, veuve de Louis Capet, ci-devant roi des Français...

Dans sa travée la foule pousse un long soupir. La reine de Versailles est là, qui ramène sur ses épaules maigries un petit châle de laine noire. Dans sa misère elle garde de la hauteur, ou plutôt elle a revêtu comme une armure cet air séparé qui retranche des hommes et ne les laisse pas jouir de vos peines.

Le greffier d'une plate voix d'audience, lit l'acte d'accusation dressé par Fouquier-Tinville. Les témoins sont appelés ensuite.

Marie-Antoinette sur la charette qui l'emmène à l'échafaud - croquis de David

Le représentant Lecointre, qui commandait en second la garde nationale de Versailles aux 5 et 6 octobre, rend compte de «l'orgie » des gardes du corps. Hébert accuse Marie-Antoinette d'avoir conspiré jusque dans sa prison. Il insiste sur la dépravation du petit Capet. Calme, elle écoute les mots de mensonge et d'ordure qui veulent la souiller et n'atteignent pas l'ourlet de sa robe. Pas un tressaillement, pas une rougeur. Dégoûté sans doute, le président Herman n'ose relever l'imputation d'immoralité. Un juré la rappelle :

- Citoyen président, je vous invite à vouloir bien observer à l'accusée qu'elle n'a pas répondu sur le fait dont a parlé le citoyen Hébert, à l'égard de ce qui s'est passé entre elle et son fils.

La reine alors se lève et, le bras tendu vers l'auditoire, elle dit d'une voix plus haute et qui frappe les murs avant de frapper les coeurs :

- Si je n'ai pas répondu, c'est que la nature se refuse à répondre à une pareille question faite à une mère... J'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici.

Adieu de Marie-Antoinette à ses enfants, inscrit sur son livre de prière - Bibliothèque de Châlons-sur-Marne

Sans l'avoir cherché, elle a atteint le sublime. Le public frémit, crispé, palpitant, retourné. Herman, Fouquier et les juges se regardent. Hébert blémit et se tait. Les débats s'arrêtent un moment.

Herman reprend l'interrogatoire sur la fuite à Varennes. La reine y répond avec mélancolie :

- Qui vous a fourni ou fait fournir la fameuse voiture dans laquelle vous êtes partie avec votre famille?

- C'est un étranger.

- De quelle nation?

- Suédoise.

- N'est-ce point Fersen, qui demeurait à Paris rue du Bac?

- Oui...

Il est trois heures. L'audience est suspendue jusqu'à cinq. La reine prend un bouillon et s'entetient avec ses défenseurs. Ils semblent croire que, faute de preuves, elle ne pourra être condamnée qu'à la déportation.

Dans ce cas, dit-elle, je ne crains que Manuel.

A la reprise de l'audience parait ce Manuel qui a tant fait pour abattre la monarchie au 10 août, qui s'est rougi les mains en septembre mais s'est un peu racheté au p~ocès du roi. Il évite avec soin de charger l'accusée.

L'astronome Bailly, ancien maire de Paris, tiré de la Conciergerie où lui-même attend la mort, ne parle guère que de lui et de l'affaire du Champ-de-Mars. Une nommée Millot, domestique, déclare «avoir entendu dire au ci-devant comte de Coigny que la reine avait fait passer deux cent millions à son frère l'Empereur ». Un nommé Labenette, journaliste, affirme que la veuve Capet, qui ne l'a jamais vu, a envoyé trois hommes pour l'assassiner... Passent ensuite les témoins de la Conciergerie, les concierges Richard, les gendarmes Dufresne et Gilbert. Ils déposent brièvement sur l'affaire de l'oeillet. Seul Gilbert insiste sur l'entente de la reine avec Michonis.

Il est onze heures du soir. Herman lève l'audience. Marie-Antoinette épuisée se met debout à grand'peine.

- Je n'y vois plus, je n'en peux plus, dit-elle, je ne saurais marcher.

Elle dit encore « J'ai soif. »

Personne n'ose l'entendre. Enfin un officier de gendarmerie, plus courageux, lui apporte un verre d'eau. Elle le rèmercie seulement des yeux. Il lui offre ensuite le bras pour regagner son cachot.

L'audience est reprise le lendemain, à la même heure que la veille. Le défilé des témoins recommence. L'amiral d'Estaing, qui n'a jamais aimé la reine, rend pourtant hommage à sa conduite au 5 octobre :

- J'ai entendu des conseillers de cour dire à l'accusée que le peuple de Paris allait arriver pour la massacrer et qu'il fallait qu'elle partît, à quoi elle a répondu avec un grand caractère « Si les Parisiens viennent ici pour m'assassiner, c'est aux pieds de mon mari que je le serai, mais je ne fuirai pas. »

Le greffier ouvre un petit paquet cacheté par la reine lors de son départ du Temple. Il contient de pauvres reliques, qu'il lui faut reconnaître :

Des cheveux...

- Ils viennent, dit Marie-Antoinette, de mes enfants morts et vivants et de mon époux.

Un papier sur lequel sont des chiffres :

- C'est une table pour apprendre à compter à mon fils.

Une bague, un petit miroir, une miniature de Mme de Lamballe, un morceau de toile brodé d'un Sacré-Coeur...

Fouquier-Tinville fait remarquer que beaucoup de conspirateurs portent ce signe contre-révolutionnaire.

S'avance l'ancien ministre de la Guerre La Tour du Pin, arrêté depuis le 31 août. Après s'être incliné devant Marie-Antoinette comme il l'eût fait à Versailles, il atteste qu'elle ne fut pour rien dans les massacres de Nancy.

Une question grave alors est posée.

- L'accusée, à l'époque de votre ministère, ne vous a-t-elle pas engagé à lui remettre l'état exact de l'armée française.

- Oui, murmure La Tour du Pin.

- Vous a-t-elle dit quel usage elle voulait en faire?

- Non.

- N'était-ce point pour le faire passer au roi de Boheme et de Hongrie? demande Herman à l'accusée.

Elle répond avec adresse?

- Comme cela était public, il n'était pas besoin que je lui en fasse passer l'état. Les papiers publics auraient pu assez l'en instruire.

Mais nul ne la croit, elle le sent. Il n'est guère niable qu'elle ait prévenu l'Autriche des dispositions de l'armée française. Un murmure hostile s'élève dans les rangs des spectateurs. La cause est entendue, le président n'insiste pas. Mais un peu plus tard une lâche déposition du Girondin détenu, Dufriche-Valazé, vient contirmer la révélation arrachée à La Tour du Pin.

Des témoins de détail défilent encore à la barre. Sans grand intérêt, ils accusent les dépenses excessives de la cour, les accaparements de denrées faits pour écarter le peuple de la Révolution, les rapports des prisonniers du Temple avec leurs surveillants. La journée s'écoule ainsi. Michonis, interrogé de nouveau, dépose avec sang-froid. Il déclare ne pas connaître Rougeville, ne l'avoir amené à la Conciergerie qu'en badaud curieux. Il est simple, habile, assez digne. Aussi bien a-t-il fait le sacrifice de sa vie et se sait-il dans des griffes qui ne s'ouvriront plus.

Au cours de cette interminable audience, de nombreuses questions sont adressées à Marie-Antoinette. Sur sa prétendue collusion avec Bailly et La Fayette pour la fuite à Varennes, sur la soumission de Louis XVI à sa volonté, sur une lettre qu'elle aurait écrite à d'Affry : « Peut-on compter sur vos Suisses, feront-ils bonne contenance lorsqu'il en sera temps? » Sur une boîte d'or qu'en remerciement elle aurait remise à Toulan... Elle répond à tout, l'esprit présent, nie, ne se souvient pas, évite les paroles dangereuses. Sa nervosité ne se trahit que par le pianotement de ses doigts sur le bois de son fauteuil. Elle se défend pied à pied, patiente, la voix égale, comme si elle cherchait à fortifier le fil ténu de ses jours...

Sans nourriture depuis le matin, il lui faut souvent, à la demande du président, se lever pour satisfaire l'assistance qui exige de la voir. Un instant, excédée, elle exhale cette plainte magnifique :

- Le peuple sera-t-il bientôt las de mes fatigues?

Non, il faut longtemps aux hommes, quels qu'ils soient, pour se lasser de la haine.

Un peu avant minuit Herman avertit Chauveau-Lagarde et Tronson-Ducoudray

- Sous un quart d'heure les débats finiront; préparez votre défense.

Pour répondre à tant de chefs d'accusation, les avocats n'ont qu'un quart d'heure ! Tandis qu'ils se concertent à voix basse, le président demande à Marie-Antoinette :

- Ne vous reste-t-il plus rien à ajouter pour votre défense?

La reine répond :

- Hier, je ne connaissais pas les témoins; j'ignorais ce qu'ils allaient déposer : eh bien personne n'a articulé contre moi aucun fait positif. Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis XVI et qu'il fallait bien que je me conformasse à ses volontés.

Elle semble avoir encore confiance dans l'issue... Le plaidoyer, présenté avec adresse et courage par ses deux défenseurs, accroît peut-être cette suprême illusion. Ils sont écoutés en silence dans la salle éclairée par quelques bougies et dont les extrémités, les plafonds restent pleins de nuit. Ils se sont partagé la défense. Tronson-Ducoudray doit répondre à l'accusation de complicité avec les ennemis de l'intérieur; son confrère doit défendre la reine du chef d'intelligence avec l'étranger. Chauveau-Lagarde surtout parle avec noblesse : « Rien, dit-il en achevant, ne saurait égaler l'apparente gravité de l'accusation, si ce n'est peut-être la ridicule nullité des preuves..."

Son confrère et lui seront arrêtés au sortir de l'audience.

Sous couleur de résumer le procès, Herman prononce un nouveau et violent réquisitoire. Puis il énonce les questions soumises aux jurés, qui entrent en délibération.

Les hommes chargés de rendre un si grave verdict en sont bien incapables. Nulle pensée haute, nulle idée générale n'atteindra jamais leurs cerveaux. Ils sont possédés par des passions étroites, dures et stériles. Pour savoir, pour comprendre, ils manquent du reste par trop de recul. A un siècle et demi de distance, est-il loisible à des Français dédaigneux des partis de se prononcer avec plus de chances d'équité sur un procès demeuré ouvert jusqu'à nous et qui, l'imagination et les sentiments aidant, n'est pas près de se clore ? On peut l'essayer dans l'unique intérêt de l'Histoire.

Oui, en conscience, Marie-Antoinette est coupable. Mais beaucoup moins des crimes qu'on lui impute que de fautes qui tiennent d'abord à son origine et à son tempérament. Son influence a été capitale - désastreuse - sur les événements. C'est elle qui en réalité a perdu la monarchie.

Exécution de Marie-Antoinette - gravure de Monnet et Helmann

Aux heures critiques, devenue le vrai roi, elle ne s'est jamais montrée française et, adoptant la politique du pire, a combattu ou trahi tous ceux, Turgot comme Vergennes, Necker comme Mirabeau, La Fayette comme Barnave, qui s'étaient successivement dévoués à la royauté menacée. Ignorante et versatile, sans jugement, elle n'a jamais cessé, d'accord avec cet autre étranger, Fersen, de pratiquer un jeu double qui, ne tenant compte ni de l'évolution des idées, ni du conseil des circonstances, ni des intérêts du pays, a fini par révolter la nation.

Ses torts sont lourds, mais avant tout vis-à-vis de la royauté et l'on comprend assez que des royalistes avertis et sincères n'aient jamais pu lui pardonner. Pour des républicains la question est tout autre. Ils devraient ~e pas oublier que sans la reine, la République n'eût pu être proclamée.

Ce que devrait faire le jury dans ce matin d'automne 1793, s'il avait le moindre instinct de grandeur ou d'humanité, c'est, puisque Marie-Antoinette a déjà tant souffert, avec un tel courage, la renvoyer à Vienne comme certains l'ont proposé naguère à la Convention. Quelqu'un y a-t-il seulement pensé? Nous ne le saurons jamais. La délibération, tenue secrète, dure une heure, ce qui indique qu'il a dû se produire au moins 'une ébauche de discussion.

L'audience enfin est reprise.

- Antoinette, dit Herman, voilà la déclaration du jury.

Elle est unanime et affirmative sur toutes les questions. Fouquier-Tinville requiert alors la peine capitale. Marie-Antoinette ne peut réprimer un léger mouvement et reste un instant « comme anéantie par la surprise ». Après avoir consulté les juges, le président annonce la condamnation. Il est quatre heures et demie du matin.

Sans paraître voir ni entendre, en automate, la reine marche vers la porte de la salle. Devant la barrière qui la sépare des assistants elle relève la tête « avec majesté » et sort d'un pas aussi libre, aussi léger que jadis, quand elle glissait sur les marqueteries de Trianon. Elle ne prononce pas un mot. Ramenée à la Conciergerie, elle mange un peu et demande de quoi écrire.

Et elle écrit...

Elle écrit, soulevée au - dessus d'elle-même par quelque main divine, un admirable adieu... Elle écrit à sa belle-soeur Elisabeth, qu'elle n'aimait guère jadis, dont la niaiserie bigote l'a rebutée, mais qu'elle estime, à qui aujourd'hui elle livre sa pensée dernière et confie ses enfants. Rien de plus simple, plus nu, que ces lignes qu'une larme parfois décolore et qu'on ne relira jamais sans avoir les yeux mouillés.

« C'est à vous, ma soeur, que j'écris pour la dernière fois. Je viens d'être condamnée, non pas à une mort honteuse, elle ne l'est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère.

« Comme lui innocente, j'espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments. J'ai un profond regret d'abandonner mes pauvres enfants... Que mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément : qu'il ne cherche jamais à venger notre mort. »

Maintenant cette phrase, si triste :

« J'ai à vous parler d'une chose bien pénible à mon coeur. Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de peine. Pardonnez-lui, ma chère soeur. Pensez à l'âge qu'il a, et combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu'on veut, et même ce qu'il ne comprend pas. »

Elle, elle n'a pas à pardonner, elle est sa mère et elle l'aime.

« Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle de mes pères, celle ou ai ete élevée et que j'ai toujours professée; n'ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas s'il existe encore des prêtres de cette religion, et même le lieu où je suis les exposerait trop s'ils y entraient une fois, je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j'ai pu commettre depuis que j 'existe. »

Et ceci qui sans doute s'adresse à Fersen :

« J'avais des amis : l'idée d'en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des plus grands regrets que j 'emporte en moifrant. Qu'ils sachent du moins que, jusqu'à mon dernier moment, j'ai pensé à eux.

« Adieu, ma bonne et tendre soeur; puisse cette lettre vous arriver! Pensez toujours à moi. Je vous embrasse de tout mon coeur, ainsi que mes pauvres et chers enfants. Mon Dieu ! qu'il est déchirant de les quitter pour toujours !

« Adieu, adieu, je ne vais plus m'occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre de mes actions, on m'amènera peut-être un prêtre; mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un mot et que je le traiterai comme un étranger. »

Cependant le tambour bat le rappel dans les rues. La garde nationale entière est bientôt sur pied. La circulation des voitures est interrompue. Une foule immense se masse autour de la Conciergerie; le perron du Palais de Justice est couvert de curieux; des ouvriers, des gamins ont escaladé les toits...

La reine s'habille soigneusement de blanc, jupon, camisole de piqué, fichu de mousseline unie, ses meilleures hardes. Des rubans noirs au bonnet, aux poignets pour marquer son deuil.

Elle coupe elle-même ses cheveux. Exténuée, transie, car il fait froid, elle s'étend ensuite sur sa paillasse et, les pieds enveloppés d'une couverture, s'endort pour peu d'instants.

Elle est réveillée par l'entrée du curé constitutionnel de Saint-Landry, Girard, qui vient lui offrir ses services. Elle le remercie, n'accepte pas son ministère, mais consent à ce qu'il l'accompagne à l'échafaud.

A onze heures elle est conduite au greffe. Sanson lui lie les mains derrière le dos. Puis, entre deux files de gendarmes, elle sort dans la cour. Devant l'ignoble tombereau aux roues crottées, au plancher boueux, attelé d'un cheval de labour, qui va la conduire à la place de la Révolution, la reine a un mouvement de recul. Quoi, pas même la décence du supplice du roi !

Elle se résigne, monte et s'assied sur l'un des bancs, le prêtre à côté d'elle en habit civil. Sanson et son aide, tricorne à la main, gardent un maintien respectueux.

Quand la voiture se met en marche, entre les haies serrées de gardes nationaux, la foule se tait. Les premières clameurs, les premières insultesne commencent que dans la rue Saint-Honoré. Immobile, la tête haute, les pommettes pourpres de fièvre, les yeux injectés de sang, les cils immobiles et roides, la reine semble un mannequin de cire. L'excès de souffrance l'a comme engourdie.

Pourtant, près de l'Oratoire, elle regarde un enfant dans les bras de sa mère qui lui envoie un baiser. Elle essaie de sourire. Dans ses habits blancs, adossée à la ridelle, tassée, petite, elle paraît vieille.

Le temps est gris. Tressautant sur les pavés inégaux, la charrette chemine lentement dans le chenal creusé parmi la foule de plus en plus épaisse et qui chante.

La place de la Révolution se hérisse de baionnettes. La terrasse des Tuileries est noire de badauds. La reine regarde un instant le jardin, puis détourne les yeux. Au pied de la guillotine, le tombereau s'arrête. La reine en descend, rapide, sans vouloir d'aide, et gravit le petit escalier de l'échafaud. Dans sa hâte, ayant marché sur le pied du bourreau, elle dit doucement «Pardonnez-moi, monsieur.»

D'elle-même elle se prête aux derniers préparatifs. A midi un quart le couperet tombe. Selon le rite révolutionnaire, sa tête, dont les paupières battent un instant, est présentée par Sanson au peuple qui crie « Vive la République ! »

Cette fois du moins, après tant d'angoisses, la reine de France est délivrée...

Le même jour, mise à nu, elle est enfouie au cimetière de la Madeleine. La bière de la veuve Capet ne coûte que six livres à la nation.