La révolution française

La France déchirée

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La France en feu - Charlotte Corday

La proscription des Girondins agrandit un mouvement qui déjà se dessinait dans toute la France contre les excès de la Révolution. Le premier, Lyon s'était insurgé. Marseille a suivi. A Bordeaux le mouvement est plus prononcé encore et entraîne Toulouse, Nîmes, Grenoble, Limoges et la Guyenne, l'Auvergne, le Languedoc, la Provence, le Midi entier.

Attaque de Nantes par les Vendéens - d'après Swebach-Desfontaine

Des Girondins mis chez eux aux arrêts, quelques-uns seulement (parmi lesquels Vergniaud) ont obéi au décret de la Convention. La plupart, mal gardés, se sont enfuis et se dispersent pour organiser la résistance dans les provinces Brissot en Limousin, Meilhan et Duchâtel en Bretagne, Biroteau et Chasset à Lyon, Rebecqui à Marseille, Rabaud-Saint-Etienne à Nîmes, enfin le gros de l'état-major girondin Buzot, Guadet, Barbaroux, et bientôt Louvet, Pétion et Lanjuinais en Normandie.

Les deux tiers de la France sont ainsi dressés contre l'Assemblée. A ce moment les Vendéens obtiennent de larges succès. Ayant pris Saumur, puis Angers, ils remontent vers Nantes qu'ils pensent facilement emporter.

Charlotte Corday - dessin de Hauer - Musée Lambinet

Le malheur des Girondins veut qu'ils n'arrivent pas à réunir tant de forces éparses; ils seraient irrésistibles. Pas plus qu'ils n'ont été hommes d'Etat, ils ne se montrent hommes de guerre. D'ailleurs l'arc immense de la révolte, de Caen à Marseille, est si composite ! Seule une volonté haute pourrait le souder, le rendre capable de lancer ses flèches. Où la trouver? Partout se heurtent les rivalités de personnes, les mesquineries.

Arrestation de Charlotte Corday - lavis de Boilly - Musée Lambinet

La Convention louvoie d'abord ou plutôt les Montagnards qui désormais la dirigent. Signe étonnant de faiblesse, ils ont pensé un moment à offrir des otages aux départements « dont les représentants ont été arrêtés ». Barère l'a proposé,. avec l'appui. de Danton, mais Robespierre s'en indigne. Il ne veut pas qu'on « affaiblisse ni la Convention ni Paris ». Il a raison : le fédéralisme constitue le plus grave danger qu'ait encore couru la France. Les Girondins veulent la transformer en un faisceau de républiques. Provinciaux d'abord, ils sont hostiles à Paris. Autour d'eux les complicités sont multiples. La plupart des grandes villes inclinent à secouer le joug abusif de la capitale. Les ambitieux locaux y voient leur avenir. Au moment où l'Europe prépare sa ruée, le vrai patriotisme est du côté de Robespierre. La République ne peut être qu' « une et indivisible ». Qu'on le veuille ou non, Paris est fait pour diriger la France et la France pour vivre sinon dans la concentration excessive, du moins dans l'unité. Que les fédéralistes l'emportent et le pays se dissout.

Marat - terre cuite par Martin de Grenoble - Collection particulière

Danton doit le comprendre à son tour; il se rétracte et, surenchérissant, fait décréter que Paris a sauvé la République. Déjà l'Assemblée s'oriente vers la lutte, lorsqu'un événement imprévisible rejette plus encore les esprits à la violence : le 13 juillet Marat est assassiné.

Arrière-petite nièce de Corneille, Charlotte de Corday d'Armont n'a rien d'une virago à la manière de Théroigne de Méricourt. Figure douce au teint frais, cheveux cendrés, longs yeux bleus légèrement asymétriques, cette grasse Normande s'est composé, à l'école de Plutarque, de Raynal et de Rousseau, une âme un peu factice d'héroïne. Seule, elle a décidé de tuer Marat. Sa volonté de meurtre est tranquille, presque riante. Elle purgera la France du « monstre qui l'opprime». Sans se confier à personne, après avoir écrit à son père, hobereau effacé, qu'elle se rendait en Angleterre, elle prend le 9 juillet la diligence de Paris.

Triomphe funèbre de Marat - par Taunay - Musée Carnavalet

Elle aurait voulu abattre Marat à la Convention, le châtiment en eût été plus exemplaire. Mais «l'Ami du peuple», malade, garde la chambre; elle se résout à feindre et à le tuer chez lui.

La maîtresse de Marat, Simone Evrard, l'éconduit d'abord. Charlotte laisse une lettre annonçant une nouvelle visite et revient le soir. On lui refuse encore l'entrée, mais elle insiste, élève la voix. Marat l'entend. Il est au bain qui seul calme ses dartres, car il souffre d'une chronique maladie de peau. Sa curiosité en éveil, il donne l'ordre d'introduire la solliciteuse. Elle pénètre dans l'appartement obscur, empli de journaux et gagne une petite pièce sur la cour. Le torse nu, Marat, assis dans une baignoire en forme de sabot, couverte d'un drap, écrit sur une planche. La jeune fille demeure debout près de lui. Il lui demande le nom des Girondins réfugiés à Caen, les note sur un papier et dit: «Ils iront tous à la guillotine ! » Charlotte alors se penche et, tirant le couteau caché sous son fichu de linon, le plonge jusqu'au manche dans la poitrine de Marat. Il ne pousse qu'un cri : « A moi, ma chère amie ! » et retombe inondé de sang.

Monument élevé à Marat par le peuple, dans le jardin des Cordeliers - dessin de Cl. Thévenin - Musée Lambinet

L'émotion est grande dans Paris. Non qu'il fût tout entier de cœur avec Marat. Mais celui-ci incarnait pour les extrémistes la pure doctrine démocratique chère au club des Cordeliers et à nombre de sections. David est chargé d'ordonner les obsèques. Le cadavre exposé dans la nef des Cordeliers reçoit le 15 juillet l'hommage du peuple. On a dû farder le visage, rouvrir les yeux, dissimuler les ulcères. Embaumée; peinte, vernie, la dépouille a été placée sur une haute estrade, dans les plis d'un drapeau tricolore. Le lendemain, l'Assemblée en corps suit le cortège funèbre. Après de longs discours, Marat est enterré dans le jardin des Cordeliers au fond d'une grotte parée de verdures.

Charlotte Corday conduite à l'échafaud - lavis anonyme - Musée Lambinet

Cependant, transférée à l'Abbaye puis à la Conciergerie, Charlotte Corday a demandé comme avocat Doulcet de Pontécoulant, Girondin réfugié sur la Montagne, qui affirmera n'avoir pas reçu sa lettre. Elle comparaît devant le Tribunal révolutionnaire qui siège au Palais de justice dans les anciens locaux du Parlement. Le président Montané lui assigne pour défenseur d'office Chauveau-Lagarde. Gracieuse sous son bonnet brodé, les cheveux épandus sur les épaules, elle répond d'une voix claire à l'interrogatoire du président

- Que haïssiez-vous en Marat?

- Ses crimes.

- Qu'entendez-vous par là?

- Les ravages de la France.

- Cet acte a dû vous être suggéré?

- On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soi-même.

- En tuant Marat, qu'espériez-vous?

- Rendre la paix à mon pays.

- Croyez-vous donc avoir tué tous les Marats?

- Celui-là mort, les autres auront peur peut-être...

Réponses au son cornélien... Sa fermeté fléchit un peu quand on lui présente le couteau. Elle détourne les yeux et dit vivement

- Je le reconnais...

L'accusateur public Fouquier-Tinville ayant insinué

- Apparemment vous vous étiez exercée à ce crime...

Elle le soufflette d'une phrase dégoûtée

- Monstre ! Il me prend pour un assassin

Président et jurés voudraient que Chauveau-Lagarde plaidât la folie. Mais l'avocat n'ose : il déclare que Charlotte a avoué son attentat de sang-froid et que «seule l'exaltation du fanatisme politique lui a mis le poignard à la main ».

- Je m'en rapporte à votre prudence, conclut-il.

Charlotte l'approuve de la tête. A l'unanimité, elle est condamnée à mort. Elle se fait mener près de Chauveau-Lagarde et le remercie avec élégance en le priant de payer pour elle ses petites dettes de prison trente-six livres. Redescendue dans son cachot, elle refuse poliment les secours d'un prêtre constitutionnel qui se présentait pour l'assister. Un peintre allemand, Hauer, fait rapidement son portrait. Charlotte s'y prête volontiers, cause avec lui et lui demande de brosser une petite copie qu'il enverra à sa famille. En souvenir elle lui remet une boucle de ses cheveux.

Peu après vient le bourreau, porteur d'une chemise écarlate, l'uniforme des parricides.

- Quoi, déjà? dit-elle.

Le jeune Henri Sanson, un géant, prépare sur sa nuque la place du couperet. Charlotte passe elle-même la chemise rouge. Elle monte ensuite dans la charrette qui l'attend dans la cour du Mai. Le ciel est lourd de nuées qui éclatent bientôt en un court orage. Il est sept heures du soir. Une grande foule suit la charrette. Elle a hué d'abord Charlotte et chanté le Ça ira, mais peu à peu elle se lasse. On n'entend plus que le bruit sourd de ses pas uni au bruit des roues sur le pavé. Elle, toute droite dans cette pourpre éclatante sous le soleil revenu, regarde la ville qu'elle n'a pas eu le temps de connaître.

Dernière lettre de Charlotte Corday à son père - Archives nationales

A la place de la Révolution le peuple de nouveau l'insulte. Elle blêmit en apercevant la guillotine, mais monte à la plate-forme d'un pas égal. Les derniers apprêts achevés, elle se hâte vers le couteau. Un bouquet de sang jaillit du col et la tête saute dans le panier.