La révolution française
Procès et mort du Roi
(7)
La Gironde vacille - Dumouriez est battu à Neerwinden - L'Ouest se soulève
L'exécution de Louis XVI était un crime, ce n'était pas une faute, du moins pour la Révolution », a affirmé Renan. C'était un crime et c'était une faute.

Le départ du citoyen - gravure d'après Le Barbier
Le régicide impose à la Révolution un cours inexorable. La voilà condamnée à détruire ses ennemis, à l'extérieur comme à l'intérieur. «C'est maintenant, dit Le Bas, tempérament tout d'une pièce, mais non dépourvu de noblesse, que les représentants vont déployer un grand caractère, il faut vaincre ou mourir, et tous les patriotes en sentent la nécessité.» Ils n'ont au dehors pour salut que la victoire, au dedans pour lendemain que la Terreur.
La France, au premier moment, se tait. Des provinces, de l'armée, des exaltés envoient des adresses à la Convention, mais la masse française ferme les yeux de saisissement, d'horreur. Avant peu, quand elle sera revenue à elle, on pourra juger de ses sentiments, de son remords, de son inquiétude, de sa révolte d'esprit.

Dumouriez - gravure d'après Duplessis Bertaux
Les Girondins sont dominés désormais par les Montagnards. Les tambours de Santerre ont battu leur glas. Le 21 janvier même, ils éprouvent un grave échec. Le Comité de Sureté générale, si important à la Convention, celui qui, régissant la police, a de fait le pouvoir en main, est renouvelé sur l'initiative de la Montagne. Surpris, les Girondins laissent leurs adversaires s'emparer de onze sièges sur douze.

Dumouriez livre aux Autrichiens Beurnonville et les commissaires de la République, le 2 avril 1793 - gravure d'après Vinkales
A l'occasion du départ de Roland excédé par les attaques de Marat et d'Hébert, les deux derniers ministres girondins, Clavière et Lebrun, sont écartés. Les Girondins se vengent sur Pache. Avec l'appui de Danton, et malgré Marat, ils le font renvoyer pour incapacité et remplacer par Beurnonville. Pache en est quitte pour se faire élire par ses amis montagnards maire de Paris. L'événement du 21 janvier a dressé toute l'Europe contre la France. Non d'ailleurs que le sort de l'homme chez Louis XVI ait fort ému sa pitié.
Mais l'assassinat du souverain la cabre. Pitt rompt les relations diplomatiques avec la France et organise la croisade contre la bête enragée à qui tous les éléments de conservation doivent courir sus... Ses agents sillonnent le continent, répandant les guinées. Et l'or et la crainte ont plus d'action sur les rois et leurs ministres que la répulsion du crime. L'Espagne se prépare à la guerre. La Sardaigne resserre son alliance avec l'Autriche. Le roi de Naples appelle les Anglais dans ses ports. La Diète allemande ne lanterne plus, elle marche et l'Empire entier se range aux côtés de l'Autriche et de la Prusse.
Catherine II outre le deuil de cour tout en avalant un nouveau morceau de la Pologne: elle chasse les Français de ses Etats et offre à Londres un traité d'assistance qui enfermera la France dans un rigoureux blocus. L'Angleterre entraîne ainsi l'Europe dans un mouvement général. Le péril extérieur, il en sera toujours ainsi, galvanise la Convention. Sur un rapport de Brissot, le Ire février, elle déclare la guerre au roi d'Angleterre et au stathouder de Hollande. L'Angleterre elle-même n'étant guère attaquable, en raison de la faiblesse où est tombée la flotte française, elle invite Dumouriez à prendre sur terre l'offensive.

Les commissaires en prison - gravure satirique du temps
Depuis la mort du roi, Dumouriez est décidé à jouer les Monck ; mais avant de marcher sur Paris, il lui faut une victoire. Risquant le tout pour le tout, avec 30.000 hommes à peine, dont beaucoup de volontaires, un matériel dérisoire, il livre à Cobourg, à Neerwinden, une bataille de hasard. Les Autrichiens sont d'abord refoulés. Mais le soir, après de très durs engagements, ils tentent un retour offensif. La gauche française est enfoncée, les volontaires perdent la tête et se sauvent. Tout ce que peut Dumouriez, c'est empêcher la défaite de tourner en désastre. Tant bien que mal il rallie les restes de l'armée.

Charette - lithographie
Danton et Delacroix, envoyés près de lui par la Convention qui soupçonne ses desseins, surviennent à ce moment. Ils conjurent le général de rentrer dans le devoir, n'obtiennent qu'un billet de vague soumission que Danton va porter à Paris. Pendant ce temps, Dumouriez négocie avec Cobourg. Il offre d'évacuer toute la Belgique et annonce qu'avec ses régiments il va dissoudre la Convention, fermer les clubs et proclamer le jeune roi. Il se dit assuré du succès, à condition que les étrangers et les émigrés ne s'en mêlent point. Il se trompe une opération politique de cette ampleur est interdite à un vaincu.

D'Elbée - aquarelle de Fachot - B.N. Estampes
Depuis quelques jours, Convention, clubs, sections sont en rumeur. Danton essaie d'excuser Dumouriez devant le Comité de Défense générale qui, depuis la veille réorganisé, porte le nom destiné à devenir fameux de Comité de Salut public. Robespierre exige la destitution du général et son rappel. Il l'emporte et le Comité envoie en Belgique quatre commissaires, accompagnés par le ministre de la guerre Beurnonville, pour révoquer, au besoin arrêter Dumouriez.
Dumouriez se trouvait à Saint-Amand quand les commissaires de la Convention le rejoignent. A la suite d'une âpre discussion, le général fait arrêter les commissaires. Deux heures après les cinq prisonniers sont conduits à Tournai, livrés en «otages » au général autrichien Clerfayt. Leur captivité, assez rigoureuse, durera deux ans. Elle les préservera du moins de la Terreur.
Fidèle aux engagements qu'il a pris avec Cobourg, Dumouriez essaie d'entraîner son armée vers Paris. Mais il est mis hors la loi par les représentants de la Convention en mission à Lille. Sur la route de Condé, les volontaires de l'Yonne, commandés par Davout, tirent sur lui. Il parait pourtant devant ses troupes et les harangue, escorté faute insigne - par des dragons impériaux. L'infanterie hésite. Plus résolus, les canonniers attellent leurs pièces et partent pour Valenciennes. Alors c'est la débâcle. Son état-major même abandonne le général. Avec le duc de Chartres, quelques officiers et environ huit cents hommes, Dumouriez est réduit à se réfugier chez le général Clerfayt, qui le reçoit en ami. Fin piteuse d'un adroit capitaine chez qui la politique, même l'intrigue ont trop prévalu. Sans honneur, sans patrie, il passera le reste de sa vie dans un exil nomade, à la solde de l'ennemi.

Triomphe de Marat - gravure populaire
Le 5 avril, le Comité de Salut public est réduit de vingt-cinq à neuf membres. Il délibérera en secret, avec des pouvoirs très larges puisqu'il peut suspendre les arrêtés des ministres. Danton, Cambon, Barère, Delacroix en font partie. Les Girondins en sont exclus. Dorénavant il constituera le véritable gouvernement. Comme il prend ses fonctions, il se trouve en face de la guerre civile.
La réquisition de trois cent mille hommes votée le 25 février a été fort mal accueillie dans les provinces. Elle s'exécute à peu près dans le nord et l'est. Dans l'ouest, aliéné de cur par la persécution des prêtres, en rébellion larvée depuis la mort de Louis XVI, elle donne le signal de l'insurrection.
Insurrection d'abord religieuse. Plutôt qu'aller servir la République qui chasse les prêtres et a tué le roi, les jeunes gens de Bretagne, d'Anjou, de Vendée préfèrent se battre contre elle, et pour Dieu.
Le 10 mars, jour fixé pour le tirage au sort des conscrits, la révolte éclate. A Saint-Florent d'Anjou trois mille paysans marchent contre la troupe, s'emparent d'une pièce de canon. Tout près de là un colporteur alerte et solide Cathelineau, entraînant une poignée d'hommes, enlève Jallais. Accru des insurgés de Saint Florent et d'une bande conduite par un garde-chasse, ancien soldat, Stofflet, il marche sur Cholet dont il s'empare. Alors cet incendie qui a si longtemps couvé crépite et, lançant de hautes flammes, gagne le marais poitevin, les confins bretons, la Vendée. Le tocsin sonne dans chaque paroisse et dans chaque paroisse se lèvent des hommes en sabots, en braies de toile, à cheveux longs, pleins de foi simple, d'entêté courage et qui, un chapelet au poignet, un mauvais fusil à l'épaule, courent par les chemins creux, les landes hérissées de genêts, les fondrières, les bocages, pour sauver leur foi ou mourir. Ce n'est pas une guerre, c'est une croisade. Mais les croisades sont féroces. Fanatique et pure, la Vendée va se baigner dans le sang. Massacres à Machecoul, massacres à la Roche-Bernard, massacres à Rochefort, à Chantonnay... Des prêtres réfractaires ont rejoint les paysans, et peu après des nobles, de ces nobles terriens, souvent anciens officiers retirés sur leurs maigres domaines, Bonchamp, Sapinaud, d'Elbée, La Rochejacquelein, Lescure, enfin Charette.

Marat porté en triomphe à sa sortie du tribunal révolutionnaire - lavis de Boilly - Musée Lambinet
Charette n'est pas le meilleur de ces aristocrates improvisés chefs de bandes. Mais survivant à tous les autres, il va mener jusqu'à la fin de la Révolution la guerre la plus implacable, la plus meurtrière, contre les armées républicaines. Il en prend par là, au regard de ses frères d'armes, un relief plus saillant. C'est l'homme du coup de main, de l'affût, du piège, de la bravoure désespérée, de l'acharnement sans merci. Les autres sont des Vendéens, il est par excellence, il va tester le Chouan.
Il a trente ans. Il a servi dans la marine comme lieutenant de vaisseau. Chasseur infatigable, il peut courir les yeux clos par les étroites chaussées du marais poitevin. Il y a en lui un curieux mélange de sensualité et de sauvagerie. Laid, le front bas, le nez retroussé, il a besoin des femmes et leur plaît. Peu intelligent, inculte, sa piété est de surface. Il satisfait aux pratiques extérieures par une espèce de superstition. Son royalisme même a d'étranges lacunes. Pourtant il servira jusqu'à la mort Dieu et le roi, puisqu'ils sont les enseignes de la plus enivrante aventure et qu'il est lui, de chair et de cur, le plus extraordinaire aventurier.
Ces nobles, aimés, respectés du paysan parce qu'ils ont vécu près de lui, organisent l'insurrection, d'abord éparse et confuse. Ils lui impriment aussi son caractère politique. Bientôt trois armées se forment. Charette commande celle du Marais, d'Elbée celle du Centre, Bonchamp celle de la Loire. Cathelineau a été nommé général en chef. Victoire à Chemillé, aux Aubrais, à Coron: en peu de jours la révolte dévore huit départements. Nantes est encerclée. Lorient et Brest ne sont plus dans le flot qui vient les battre que deux îlots républicains.
La Convention est avertie le 18 mars. Le lendemain Cambacérès présente un décret punissant de mort les rebelles et leurs complices; il est voté à l'unanimité. Mais la révolte se répand toujours. Berruyer commande à Angers; partout battu, il doit faire retraite jusqu'aux Ponts-de-Cé. Son lieutenant Quetineau capitule à Thouars devant La Rochejacquelein, qui dit à ses paysans avant l'attaque : « Allons chercher l'ennemi. Si je recule tuez-moi, si j 'avance suivez-moi, si je meurs vengez-moi. »
Contre de tels adversaires, il faut à tout prix prendre d'autres mesures. Le Comité de Salut public prélève des bataillons sur toutes les troupes de ligne et envoie la légion du Nord commandée par Westermann. Deux armées sont formées, l'une en Bretagne avec Canclaux, l'autre sur les côtes de l'ouest avec Biron. Les revers républicains continuent. Les Vendéens, qui ne sauront jamais se fondre, ce qui les eût rendus invincibles, unissent pourtant mieux leurs efforts. Leurs bandes ont plis le nom d'Armée catholique et royale. D'autres soulèvements se produisent, en Alsace, puis dans le centre, en Lozère. Ils sont durement réprimés.
Mais bientôt la révolte gagne le Midi. Les trois quarts de la France vont prendre feu...