La révolution française
Procès et mort du Roi
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Dernières heures - Le départ du Temple - Fils de Saint-Louis(21 janvier 1793)
Le roi, ne voyant pas revenir ses conseils, s'en étonne. Mais sa résignation ne se dément pas. Un seul instant, quand Malesherbes l'a quitté, son valet de chambre Cléry l'aperçoit qui frissonne, le nez et les oreilles soudain blanchis. Cléry alors manque de s'évanouir. Louis lui saisit les mains, le redresse et et lui rend courage. Sur les ordres de la Commune, un officier municipal vient pratiquer un minutieux inventaire des meubles. Il oblige le roi à ouvrir un secrétaire où se trouvaient trois rouleaux d'or prêtés par Malesherbes. L'officier les saisit; on ne les reverra jamais.

Les adieux de Louis XVI à sa famille - gravure du temps
Le 20 janvier, le ministre de la Justice Garat vient signifier au roi le décret qui le condamne à mort. Le secrétaire du Conseil exécutif Grouvelle, chevrotant, lit la sentence. Louis l'écoute sans un mot. Il remet à Garat une lettre demandant un délai de trois jours pour se préparer à la mort, l'autorisation de revoir sa famille et d'appeler auprès de lui un prêtre de son choix. Pour ce ministère, il désigne l'abbé Edgeworth de Firmont. La Convention rejette le délai, mais accorde les autres demandes. Le décret proposé par Cambacérès porte que la «nation française, aussi grande dans sa bienfaisance que rigoureuse dans sa justice, prendra soin de la famille du condamné et lui fera un sort convenable»
Ce « sort convenable », on le connaît...
Garat fait prévenir l'abbé Edgeworth et le ramène lui-même au Temple dans sa voiture. Le prêtre veut échanger son habit bourgeois contre un costume ecclésiastique.
- C'est inutile, dit Garat, d'ailleurs le temps nous presse.
A six heures, le confesseur entre chez le roi., Tous les assistants écartés, ils restent seuls. Louis cause un moment avec l'abbé, lui lit son testament. Puis il le prie de passer dans le cabinet voisin pour lui permettre de recevoir sa famille.

Cléry - miniature anonyme - Musée Carnavalet
La porte s'ouvre, la reine entre, tenant son fils par la main; derrière viennent Mme Elisabeth et Madame Royale. Tous pleurent. Ils ne savent rien de précis encore, mais craignent le pire. Le roi s assied, entouré par sa femme et sa soeur. Sa fille est en face de lui et il tient l'enfant entre ses genoux. Avec de tendres ménagements, à voix basse, il les avertit. Par la porte vitrée, Cléry les voit s'étreindre en sanglotant.
Tenant ses mains dans les siennes, Louis fait jurer à son fils de ne jamais songer à venger sa mort. Il le bénit et bénit sa fille. Par instants, il garde le silence et mêle ses larmes aux leurs. Cette scène poignante se prolonge plus d'une heure et demie... A la fin, quel que soit son courage, il n'en put plus. Il se lève et conduit sa famille vers la porte. Comme elle veut s'attarder encore, s'attache à lui, gémit
- Je vous assure, dit-il, que je vous verrai demain matin à huit heures.
- Vous nous le promettez? supplient-ils ensemble.
- Oui, je vous le promets.
- Pourquoi pas à sept heures ? dit la reine.
Eh bien oui, à sept heures... Adieu.

Lettre de Louis XVI demandant un délai de trois jours pour se préparer à la mort - Archives Nationales
Malgré lui, cet adieu rend un son tel que les malheureux ne peuvent étouffer leurs cris. Madame Royale tombe évanouie aux pieds de son père. Cléry et Mme Elisabeth la relèvent. Le roi les embrasse tous encore, et doucement les pousse hors de sa chambre.
- Adieu, adieu, répète-t-il, avec un geste navrant de la main.
Il rejoint l'abbé Edgeworth dans le petit cabinet pratiqué dans la tourelle.
«Hélas, murmure-t-il, faut que j 'aime et sois tendrement aimé! »
Sa fermeté revenue, il s'entretient avec le prêtre. Jusqu'à minuit et demie, le roi demeure avec son confesseur. Puis il se couche. Cléry veut lui rouler les cheveux comme d'habitude.
- Ce n'est pas la peine, dit Louis XVI.
Quand le valet de chambre ferme les rideaux, il ajoute « Cléry, vous m'éveillerez demain à cinq heures. » Et il s'endort, d'un profond sommeil.
A cinq heures, Cléry allume le feu. Au peu de bruit qu'il fait, Louis XVI ouvre les yeux, tire son rideau :
- Cinq heures sont-elles sonnées ?
- Sire, elles le sont à plusieurs horloges, mais pas encore à la pendule.
- J'ai bien dormi, dit le roi, j'en avais besoin, la journée d'hier m'avait fatigué. Où est M. de Firmont.
- Sur mon lit.
- Et vous? où avez-vous dormi?
- Sur cette chaise.
- J'en suis fâché, murmure Louis XVI, soucieux toujours du bien-être de ses serviteurs.
- Ah, sire, dit Cléry en lui baisant la main, puis-je penser à moi dans ce moment? Il habille et coiffe son maître devant plusieurs municipaux qui, sans respect, sont entrés dans la chambre. Puis il transporte une commode au milieu de la pièce pour servir d'autel. Revêtu de la chasuble, l'abbé commence la messe, que sert Cléry. Le roi l'entend à genoux et reçoit la communion, Il remercie ensuite le valet de chambre de ses soins, lui recommande son fils.

L'abbé Edgeworth - par alix - Collection Lenôtre
- Vous lui remettrez ce cachet, vous donnerez cet anneau à la reine, dites-lui que je le quitte avec peine... Ce petit paquet contient des cheveux de toute ma famille, vous le lui remettrez aussi. Dites à la reine, à mes chers enfants, à ma soeur, que je leur avais promis de les voir ce matin, mais que j 'ai voulu leur épargner la douleur d'une séparation nouvelle... Essuyant ses larmes, il murmure
- Je vous charge de leur faire mes adieux.
Il s'est approché du feu, y réchauffe ses mains froides. Il a demandé des ciseaux pour que Cléry lui coupe les cheveux au lieu du bourreau. Les municipaux, défiants, les refusent.
Dans l'aube triste de ce dimanche d'hiver, un grand bruit environne la Tour. Alertées par la Commune, toutes les troupes de Paris sont sous les armes. L'assassinat, la veille au soir, de Lepeletier de Saint-Fargeau, l'exalté Montagnard, tué d'un coup de sabre par l'ancien garde du corps Deparis, a fait redoubler les précautions militaires. Partout les tambours battent la gênéraie. Les sections armées défilent dans les rues, les vitres résonnent du passage des canons sur les pavés.

Assassinat de Lepeletier de Saint-Fargeau - d'après Desrais
A huit heures Santerre arrive au Temple avec des commissaires de la Commune et des gendarmes. Nul ne se découvre.
- Vous venez me chercher? interroge le roi.
- Oui.
- Je vous demande une minute.
Il rentre dans son cabinet, s'y munit de son testament et le tend à un municipal qui se trouve être le défroqué Jacques Roux.
- Je vous prie de remettre ce papier à la reine...
Il se reprend, dit: « à ma femme. »
- Cela ne me regarde point, répond Roux. Je ne suis pas ici pour faire vos commissions, mais pour vous conduire à l'échafaud.
- C'est juste, dit Louis...
Un autre commissaire s'empare du testament qu'il remettra non à la reine, mais à la Commune.
Louis est vêtu d'un habit brun, avec gilet blanc, culotte grise, bas de soie blancs. Cléry lui présente sa redingote.
- Je n'en ai pas besoin, donnez-moi seulement mon chapeau.
Il lui serre fortement la main, puis, regardant Santerre, dit :
- Partons.
D'un pas égal, il descend l'escalier de la prison. Dans la première cour, il se retourne et regarde à deux reprises l'étage où sont les siens : au double roulement qui a retenti lorsqu'il a franchi la porte de la Tour, ils se sont précipités vainement vers les fenêtres, obstruées par des abat-jour.
- C'en est fait, s'écrie la reine, nous ne le verrons plus !...
Le roi monte dans sa voiture, un coupé vert, suivi de l'abbé. Un lieutenant de gendarmerie et un maréchal des logis s'assoient en face d'eux sur la banquette de devant. Précédés de grenadiers en colonnes denses, de pièces d'artillerie, d'une centaine de tambours, les chevaux partent au pas... Les fenêtres, comme les boutiques, par ordre restent closes. Dans la voiture aux vitres embuées, Louis, la tête baissée, lit sur le bréviaire du prêtre les prières des agonisants.
Vers dix heures, dans le jour brumeux, la voiture débouche enfin de la rue Royale sur la place de la Révolution. A droite en regardant la Seine, au milieu d'un espace encadré de canons et de cavaliers, non loin du piédestal vide qui supportait naguère la statue de Louis XV, se dresse la guillotine. La place entière est garnie de troupes. Les spectateurs ont été refoulés très loin. Il ne sort de leur multitude qu'un faible bruit, fait de milliers de halètements, de milliers de soupirs. Tout de suite, sur un ordre de Santerre, l'éclat assourdissant des tambours l'étouffe...

Louis XVI au pied de l'échafaud - par Benezech - Musée de Versailles
Il est de ces hommes qui toute leur vie ont paru médiocres et qui savent noblement mourir. Leur âme vraie perce au moment suprême. Louis XVI est de ces caractères seconds que la catastrophe resserre, épure et grandit. Sans aptitude pour le trône, il a mal régné. A présent que le sort le fait échapper à sa faiblesse, à sa misère, il va finir en roi.
L'exécuteur Sanson et deux de ses aides, venus à la voiture, ouvrent la portière; Louis ne descend pas tout de suite ; il achève sa prière. Au bas de l'échafaud, les bourreaux veulent le dévêtir. Il les écarte assez rudement, ôte lui-même son habit et défait son col. Puis il s'agenouille aux pieds du prêtre et reçoit sa bénédiction. Les aides l'entourent et lui prennent les mains.
- Que voulez-vous? dit-il.
- Vous lier.
- Me lier, non, je n'y consentirai jamais
Indigné par l'affront, son visage est soudain devenu très rouge. Les bourreaux semblent décidés à user de la force. Il regarde son confesseur comme pour lui demander conseil. L'abbé Edgeworth murmure
- Faites ce sacrifice, sire; ce nouvel outrage est un dernier trait de ressemblance entre Votre Majesté et le Dieu qui va être sa récompense.
- Faites ce que vous voudrez, je boirai le calice jusqu'à la lie.

La mort de Louis XVI - gravure d'après Fious
On lui attache les poignets derrière le dos avec un moûchoir, on lui coupe les cheveux. Puis il monte le roide degré de l'échafaud, appuyé lourdement sur le bras du prêtre. A la dernière marche il se redresse et, marchant d'un pas rapide, il va jusqu'à l'extrémité de la plate-forme. Là, face aux Tuileries, témoins de ses dernières grandeurs et de sa chute, faisant un signe impérieux aux tambours qui, surpris, cessent de battre, il crie d'une voix tonnante :
- Français, je suis innocent, je pardonne aux auteurs de ma mort, je prie Dieu que le sang qui va être répandu ne retombe jamais sur la France ! Et vous, peuple infortuné...
A cheval, Beaufranchet, adjudant général de Santerre, se précipite vers les tambours, leur jette un ordre. Un roulement brutal interrompt le roi.
Il frappe du pied l'échafaud
- Silence, faites silence ! ...
On ne l'entend plus. A quatre, les bourreaux se jettent sur lui, l'allongent sur la planche. Il se débat, pousse un cri... Le couperet tombe, faisant sauter la tête dans un double jet de sang qui rejaillit sur l'abbé Edgeworth. Samson la prend et, la tenant par les cheveux, la montre au peuple. Des fédérés, des furieux escaladent l'échafaud et trempent leurs piques, leurs sabres, leurs mouchoirs, leurs mains dans le sang. Ils crient « Vive la nation !Vive la République ! »

Procès-verbal de l'exécution - Archives Nationales
Quelques voix leur répondent. Mais le vrai peuple reste muet. Pour le disperser, il faut longtemps... L'abbé descend de la plate-forme et fuit, l'esprit perdu. Une légende pieuse lui a prêté ces mots, adressés au roi comme adieu
- Fils de saint Louis, montez au ciel!
Les restes de Louis XVI, transportés dans un tombereau au cimetière de la Madeleine, rue d'Anjou, furent placés dans une bière emplie de chaux vive et enfouis dans une fosse que recouvrit encore une épaisse couche de chaux. Un prêtre constitutionnel marmotta quelques prières sur la tombe, profanation suprême, mais le dernier mot, même devant un cadavre, doit rester à la loi.