La révolution française
Procès et mort du Roi
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Le Roi sera mis en jugement au TempleLe cartel en forme lancé par la République à l'Europe et aux émigrés va être bien autre chose que des phrases d'idéologues un acte dont la cruauté froide étonne encore, l'assassinat juridique du roi.
Le tort principal de Louis XVI - que les républicains n'ont guère le droit de lui reprocher - est qu'il a et sans remède perdu la royauté vraiment nationale par qui la France jouissait dans le monde d'une puissance et d'un prestige sans pareils. La Convention n'a pas qualité pour le punir. Elle lui a retiré la couronne, par un criant abus de pouvoir et sans avoir consulté le pays. Cela devait suffire. Mais les Montagnards veulent davantage. Ils veulent un geste symbolique qui sépare sans recours le présent du passé. Puisqu'on ne gouverne les peuples que par l'imagination, qui la frappera mieux que le supplice du dernier roi de France? La Révolution en deviendra indiscutable, invincible. Elle recevra son sacre par ce sang...

Le diner de la famille royale au Temple - gravure du temps
La Gironde, incertaine, semble pourtant répugner au procès du roi. Elle en craint les conséquences aussi bien en France qu'à l'extérieur. Elle cherche à l'ajourner. Mais elle n'ose heurter de front la Montagne qui, unie et décidée, tire de tout son effort vers les actes irréparables. Les Girondins finissent par laisser aller et nombre d'entre eux se joignent aux Montagnards.
Un débat s'institue, qui durera quinze jours. Des premiers y prend part cet inconnu qui va devenir une des figures typiques de la seconde Révolution, son représentant le plus symbolique peut-être, Saint-Just.

Saint-Just - biscuit de Sèvres - collection particulière
Député de l'Aisne à moins de vingt-cinq ans, admirateur fanatique et particulier ami de Robespierre, il est mince, pâle, élégant dans son habit bleu à boutons d'or, avec un air d'adolescence équivoque. Cheveux cendrés tombant en boucles sur les oreilles, yeux gris en amande, long nez, bouche arrogante, menton aigu, une haute cravate de linon blanc cache son cou marqué d'écrouelles. Impassible, hautain, lil fixe, d'une voix sans inflexions qui tranche comme un couperet, il balaie en peu de mots le fatras qui déjà s'accumule autour de l'angoissant problème : « Pour moi, je ne vois pas de milieu, cet homme doit régner ou mourir... »
Aussi repousse-t-il le procès, demande-t-il un décret d'exécution immédiate. L'androgyne se campe en chef-bourreau de la Révolution. Impression immense. Les Girondins alors, soutenus par Danton, esquissent une diversion ils proposent le procès général des Bourbons.

Gravure satirique relative à l'ouverture de l'armoire de fer : "le squelette de Mirabeau tenant d'une main une bourse, de l'autre la couronne."
Peut-être réussiraient-ils, et le sort de Louis XVI en serait-il changé, si presque aussitôt ne se produisait une fâcheuse péripétie : sur la dénonciation du serrurier Gamain, comblé pourtant des bontés du roi, l'armoire de fer qu'il l'a aidé à pratiquer dans un corridor obscur des Tuileries, et où Louis XVI, par une aberration qui confond, a laissé une grande partie de ses documents secrets, est ouverte par les soins du ministre de l'Intérieur. Roland dépose sur le bureau de l'Assemblée ces liasses empoisonnées : correspondance avec Mirabeau, avec Talon, avec La Fayette, avec Talleyrand, avec Dumouriez. Paris s'agite, les sections censurent l'inertie de l'Assemblée. La mise en jugement dès lors est inévitable.
Robespierre pourtant cherche encore à l'éviter. Il l'estime inutile et dangereuse. Comme Saint-Just, il rompt avec le légalisme pour ne considérer que l'intérêt supérieur de la Révolution et réclame la mise à mort sans procès comme mesure de salut public. Il est applaudi, mais l'Assemblée ne le suit pas. Pétion, dont l'influence demeure grande - on ne sait pourquoi, il est si médiocre ! - fait décider le procès. Marat obtient que les votes auront lieu par appel nominal. Ainsi la Convention se prononcera sous le contrôle des tribunes : la rue aura part au jugement. Le 11 décembre Louis XVIcomparaît devant l'Assemblée.

Les prisonniers du Temple - dessin de l'époque - B.N. Estampes
Du Temple, la famille royale n'a perçu qu'un trouble écho des événements survenus depuis sa chute. Emprisonnée dans la grande Tour, elle y est étroitement surveillée. Le roi occupe le deuxième étage avec son fils. Pour tout domestique il a gardé son valet de chambre Cléry. Il dispose d'une antichambre, d'une salle à manger, d'une chambre et d'un petit cabinet. Les meubles en sont simples mais propres. La lumière vient de croisées lourdement grillagées et qui ont été masquées d'abat-jour. Le troisième étage, pareillement distribue, sert de logement aux trois princesses. Les prisonniers passent la journée réunis, ils sont séparés chaque soir. Louis XVI lit beaucoup; il s'occupe à instruire son fils, lui donne de petites leçons de latin et de géographie, tandis que Cléry lui apprend l'écriture et la grammaire. Marie - Antoinette et sa fille font elles-mêmes leur lit, balaient leur chambre, travaillent à de menus ouvrages ou reprisent leurs hardes. Mme Elisabeth s'absorbe dans des livres de dévotion. Quand le temps est beau, la famille descend au jardin pour une courte promenade.
La table est abondamment servie. Pendant les repas, les commissaires de la Commune se tiennent dans la salle à manger, debout et couverts. Le roi leur parle souvent avec une bienveillance, une familiarité qui désarment. La reine n'a plus de morgue, une dignité simple qui s'efforce de ne pas déplaire. Le dauphin, par ses reparties, amuse et parfois touche aux larmes ces municipaux dont beaucoup sont pères de famille et qui, en dépit de leur consigne stricte, se laissent aller à redevenir humains.
Les bruits du dehors arrivent aux prisonniers par Cléry, par un garçon de service nommé Turgy qui leur glissent des billets ou à leur oreille murmurent quelques mots, et aussi par un vendeur de journaux qui a été gagné et qui vient de temps à autre crier les nouvelles. Ainsi ont-ils appris l'affaire de Valmy. Pour les massacres, la tête de Mme de Lamballe hissée vers leurs fenêtres et les propos des commissaires les en ont assez instruits.

Bulletin de santé du Roi
Louis ne doute plus qu'il ne doive bientôt passer en jugement. De ce jugement peut sortir la prison perpétuelle, même la mort. Il s'y est préparé. Sa dévotion, épurée des petites pratiques, lui prête l'âme d'un martyr. Martyr de sa foi, martyr du principe monarchique dont il se sent bien mieux le représentant, maintenant qu'il est dégagé des broussailles du pouvoir. Cependant il se meut dans ce tragique avec une douceur bourgeoise. Jamais il ne s'est montré plus égal d'humeur, plus attentif envers tous, que dans ces mornes journées d'automne où son sang de gros mangeur, de grand chasseur, épaissit dans la réclusion. Les commissaires en sont si frappés qu'après l'avoir désiré par curiosité dans les premiers temps, ils en viennent vite à redouter, même à esquiver leur tour de garde.