La révolution française

Les Girondins

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« La patrie en danger »

Effrayé par la menace d'une nouvelle insurrection, la Législative, le 11 juillet, déclare la Patrie en danger, le 12, elle rend leurs fonctions à Pétion et Manuel que le Directoire de Paris avait suspendu. La fête de la Fédération, deux jours plus tard, est l'apothéose de Pétion. Le roi y assiste, triste et digne, la reine très pâle, les yeux éteints. C'est la dernière fois, qu'ils prennent part à une cérémonie officielle. Ils sont salués du cri de « Pétion ou la mort !» Les fédérés des départements gardes nationaux choisis par les municipalités parmi les plus ardents patriotes défilent en armes devant leur estrade.

Retour d'une revue au Champ-de-Mars - gravure satirique anglaise

Louis XVI va prêter serment à la Constitution sur l'autel de la Patrie. « Je suivis de loin, écrit Mme de Staël, sa tête poudrée au milieu de ces têtes à cheveux noirs; son habit, encore brodé, ressortait à côté du costume des gens du peuple qui se pressaient autour de lui. Quand il monta les degrés de l'autel, on crut voir la victime sainte s'offrant volontairement au sacrifice. » S'aidant d'une lorgnette, la reine épie ses pas. Près de l'autel il trébuche. Elle le croit frappé, pousse un cri. Mais Louis se redresse et prête serment.

Comme il revient vers l'estrade, les troupes et après elles la foule crient : «Vive le roi !» Il salue à plusieurs reprises, étonné.

Les fédérés, dès le 17, envoient à l'Assemblée une députation qui réclame la suspension du roi, la mise en accusation de La Fayette, la destitution des directoires de département. La Législative éperdue ne sait à quoi se résoudre. Paris est au pouvoir de ces soldats improvisés que leur réunion enivre, porte à tous les excès. Les quarante-huit sections, surtout celles des Quinze-Vingts, des Gobelins, du Théâtre-Français, du Luxembourg, de la Fontaine de Grenelle, des Gravilliers, de Mauconseil, des Lombards, des Postes, peuplées de commerçants, de petits bourgeois, d'ouvriers, ont établi une permanence dans chaque quartier et, grâce à Pétion, Manuel et Danton, un centre commun à l'Hôtel de ville.

Commémoration de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1792 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Leurs délégués sont avec Legendre et Pache, l'ancien secrétaire général de Servan, l'auteur-acteur Collot d'Herbois, les poètes Marie-Joseph Chénier et Fabre d'Eglantine, l'instituteur Léonard Bourdon, le médecin-homme de loi Coffinal, le publiciste Chaumette, l'ancien gabelou Hanriot. Etat-major de la future Commune, il ne peut avoir qu'une seule tactique, la surenchère, une seule attitude, la violence, un seul objet, la mise à bas de tout ordre constitutionnel.

La déclaration du péril national a été promulguée le 22 juillet. Les extrémistes sautent avec joie sur ce beau cheval de bataille. Des officiers municipaux, escortés de gardes nationaux, promènent dans la ville une oriflamme tricolore portant ces mots « La Patrie est en danger ».

Appels de trompettes, roulement de tambours, décharges d'artillerie. Une foule immense Suit. De grandes tentes, faites de feuillage et de drapeaux, ont été dressées aux principaux carrefours. Un magistrat y inscrit sur un registre les enrôlements des volontaires. Dix mille jeunes gens environ s'engagent dans les premiers jours. Avec eux d'anciens soldats, des sous-officiers écartés de l'épaulette par le règlement de Ségur et qui ont quitté l'armée.

Proclamation de la Patrie en danger sur le Pont-Neuf, le 22 juillet 1792 - dessin de Prieur - Musée Caranavalet

De ces hommes faits, qui vont servir d'instructeurs et seront élus officiers, de ces recrues vibrant du sentiment patriotique et du feu révolutionnaire, de ces volontaires de 1792, l'Europe avant peu saura les noms pour ne les oublier jamais : Kléber, Bessières, Hoche, Marceau, Desaix, Masséna, Murat, Ney, Lannes, Suchet, Joubert, Soult, Augereau, vingt autres, pendant un quart de siècle vont porter aux plus hauts sommets de l'histoire le drapeau neuf aux trois couleurs...

Les principaux Girondins, effrayés par l'approche d'événements qu'ils ne peuvent plus contrôler, se demandent à présent s'il ne vaudrait pas mieux s'accorder avec le roi. Ils lui proposent de rappeler Roland, Clavière et Servan au ministère et de destituer La Fayette. Louis et Marie-Antoinette refusent un concours qu'il leur faudrait payer trop cher. Comment le roi pourrait-il se fier aux Girondins? Ses conseils, Malesherbes, Duport, Bertrand de Moleville, Malouet, Clermont-Tonnerre, Lally-Tollendal le pressent de se réfugier à Gaillon chez le duc de La Rochefoucauld-Liancourt. Narbonne et Mme de Staël préféreraient lui faire gagner les Ardennes. Une fois de plus, Louis XVI ne se décide à rien. Ne reste donc qu'à faire face aux événements avec virilité. La reine est d'âme à garder cette attitude.

Décret de l'Assemblée proclamant la Patrie en danger - Archives Nationales

Les fédérés marseillais, le 30, surviennent au nombre de cinq cents. Leur secours a été réclamé en hâte par un jeune avocat de Marseille, Barbaroux, étroitement lié avec les Girondins. Santerre les accueille place de la Bastille et les conduit à un banquet aux Champs-Elysées. Ils traversent ainsi tout Paris, drapeau déployé, aux sons de ce Chant de guerre pour l'armée du Rhin qui de ce jour-là et pour toujours, pour le monde entier s'appellera la Marseillaise. Une grande foule les suit en reprenant son mâle refrain.

Enrolement de volontaires à un carrefour après la proclamation de la Patrie en danger _ gravure d'après Duplessis-Bertaux

La cour ne peut se tromper à ces signes. Elle cherche à se défendre, mais s'y prend mal. Elle répand - en vain - plus d'un million pour gagner les chefs des fédérés et certains meneurs révolutionnaires. Elle organise au Carrousel sous le nom de Club français un centre de résistance où se réunissent d'anciens gardes du corps, des gardes nationaux royalistes et quelques centaines d'ouvriers choisis dans les faubourgs. Les Tuileries sont mises en état de défense. Des deux côtés, tout s'apprête pour le combat décisif.