La révolution française
Les Girondins(5)
Le 20 juin - Le peuple aux Tuileries - Devant la reine - La province réagit
Privés des Vanités et des avantages du pouvoir auquel ils tenaient d'autant plus qu'ils n'ont guère eut le temps d'en profiter, les Girondins préparent leur revanche. Toujours par le même moyen : l'appel aux masses. Ils vont faire rebondir la Révolution. Les sections des faubourgs, chauffées par leurs émissaires, décident de porter une pétition à l'Assemblée.

Madame Elisabeth se jette devant le Roi pour le protéger de la foule le 20 juin 1792 - dessin d'époque - collection particulière
Le roi, qui pourtant sent le sérieux de la crise, choisit ce moment pour annoncer à l'Assemblée qu'il oppose son veto aux deux décrets (19 juin). Sans cette sottise, l'insurrection sans doute avorterait. Les chefs révolutionnaires n'ont en effet aucune envie de s'y engager.
Ce sont les agitateurs du second plan, le brasseur Santerre, le boucher Legendre, l'orfèvre Rossignol, l'imprimeur Momoro et ces hommes perdus, prêts toujours pour le crime, Gonchon, Huguenin, Saint-Huruge, Fournier dit l'« Américain », renforcés d'étrangers, tels le Polonais Lazouski et l'Italien Rotondo qui, avec la complicité tacite mais certaine de Pétion et de Manuel, malaxent les faubourgs.

Roederer - dessin de Labadye - B. N. Estampes
Le 20 juin, vers midi, un torrent où se mêlent des ouvriers, des femmes, des invalides, des enfants, des gardes nationaux, des charbonniers, des mendiants, tous portant des piques, des bâtons ferrés, des marteaux, des haches, des écriteaux, des bannières et aussi des branches d'arbres, des épis de blé, des fleurs, roule vers l'Assemblée, venant des quartiers Saint-Antoine et Saint-Marceau. Santerre dirige l'avant-garde. Arrivé au manège, il demande l'admission des pétitionnaires par la Législative. Le procureur-syndic Roederer réclame en vain le maintien de l'ordre et l'exécution de la loi.
Vergniaud soutient qu'on doit permettre à la foule de défiler devant les représentants. A droite les Feuillants protestent. Déjà la multitude a forcé les portes. Il faut bien voter son admission.

Louis XVI demande à un grenadier d'appuyer sa main sur sa poitrine pour constater son calme - gravure de Jourdan
Le président, François de Nantes, articule quelques phrases sans portée, tandis que l'émeute défile en criant : « A bas le veto !» en chantant le Ça Ira. Des femmes dansent en brandissant des épées. Les piques dressés hauts portent des culottes déchirées. Lune même un cur de veau avec cette mention : « Cur d'aristocrate ». Les tribunes vocifèrent. Les députés gardent un silence consterné. Cette scène dégoûtante se prolonge près de trois heures. Enfin Santerre offre un drapeau à l'Assemblée au nom des citoyens du faubourg Saint-Antoine et la séance est levée.
Ayant planté un arbre de la Liberté dans le potager des Capucins, le peuple force la grille, se répand dans le jardin des Tuileries et de là cherche à gagner les quais pour se disperser. Ce n'est pas l'affaire des agents de la Gironde qui parcourent les groupes et veulent les entraîner vers le château. Clavière, ministre d'hier, tout au regret de la place perdue, est des plus véhéments. La foule inonde alors la cour du Carrousel. L'officier municipal Mouchet, nabot ambitieux, fait céder devant elle la résistance des gardes nationaux. A ce moment Santerre, principal entraîneur de la journée, reparaît, accompagné de Legendre et de Saint-Huruge
- Pourquoi n'entrez-vous pas? crie-t-il au peuple et aux gardes nationaux. Vous n'êtes pas descendus pour autre chose. Si on refuse d'ouvrir la porte, qu'on la brise à coups de canon !
Au commandement d'un lieutenant, les canonniers du Val de Grâce braquent leurs pièces. La porte s'ouvre sur l'intervention de Mouchet et de deux de ses collègues. La foule emplit la cour Royale, envahit le vestibule et les escaliers du château.

Louis XVI coiffé du bonnet rouge et un verre de vin à la main - dessin de Bertault
Aucune résistance. Les Suisses sont à leur caserne. Les gardes nationaux - seule défense -pactisent plus ou moins avec l'émeute. Au reste le roi n'a pas donné d'ordres. Il s'est borné à renvoyer les quelques gentilhommes accourus pour le défendre. Quittant la reine et ses enfants réfugiés dans la salle du conseil, il a passé dans le grand salon de l'Oeil-de-Boeuf où il se tient avec trois de ses ministres, le vieux maréchal de Mouchy, Mme Elisabeth qui n'a pas voulu le quitter, les chefs de légion Acloque et La Chesnaye et quelques grenadiers loyalistes.
L'un de ceux-ci lui dit : - Sire, n'ayez pas peur.
Parfaitement calme, le roi lui prend la main et l'appuie sur sa poitrine :
- Je n'ai pas peur, mon cur est pur et tranquille.
Sur l'ordre d'Acloque, les grenadiers posent leurs fusils ou remettent leurs sabres au fourreau.
La porte du salon est ébranlée par des coups de massue et de hache. Déjà les panneaux du bas sont fracassés. Le roi ordonne d'ouvrir. La foule se précipite. Acloque se jette au devant d'elle:
- Citoyens, reconnaissez votre roi, respectez-le ! Nous périrons tous plutôt que de souffrir la moindre atteinte!
Le peuple ne semble pas d'abord malveillant. Il regarde le roi avec plus de curiosité que de colère. Mais de sinistres figures bientôt interviennent. Le tumulte est percé de cris, de sommations:
- Point de veto, point de prêtres ! Rappelez les ministres patriotes !
Louis, monté sur une banquette, dans l'embrasure d'une croisée, regarde placidement la foule. Le boucher Legendre se fraie un chemin jusqu'à lui et lui jette au visage :
- Monsieur...
Le roi ne peut se défendre d'un mouvement. Court et trapu, fort en gueule, prêt aux coups de poings, le boucher semble une brute redoutable.
- Monsieur, reprend-il très haut, écoutez-nous, vous êtes fait pour nous écouter. Vous êtes un perfide, vous nous avez toujours trompés, vous nous trompez encore. Mais prenez garde à vous ! La mesure est comble et le peuple est las de se voir votre jouet.
Il lit un factum injurieux, qui exige au nom du peuple la sanction des décrets.
Sans émotion apparente, le roi se borne à répondre :
- Je ferai ce que la Constitution m'ordonne de faire:
Vers lui s'avance un homme qui lui tend un bonnet rouge au bout d'un bâton. Mouchet le prend et l'offre à Louis qui le met sur sa tête, geste regrettable, que le roi n'eût jamais dû faire. La tourbe applaudit, criant : « Vive la nation ! » et même « Vive le roi ! »
La chaleur dans la haute salle où se pressent plusieurs centaines de personnes est devenue affreuse. Le roi sue à grosses gouttes. Il est six heures. Un remous se produit dans la foule, on fait place au maire de Paris Pétion qui s'excuse de venir si tard :
- Sire, je viens d'apprendre à l'instant la situation où vous êtes...
Mensonge évident; Pétion est derrière l'émeute. Le roi le toise. Il y a ainsi chez lui de curieuses alternatives d'abandon et de dignité.
- C'est bien étonnant, dit-il, car voilà déjà deux heures que cela dure.
Comme ses amis de la Gironde, comme Vergniaud, comme Isnard eux aussi accourus et qui pérorent en vain dans la foule, Pétion pense que « cela » a assez duré. L'abaissement du roi doit suffire pour qu'il se résigne maintenant à retirer son veto. Peut-être aussi ont-ils quelque pitié. Chez tous ces hommes les sentiments sont si complexes ! Pétion se fait hisser sur les épaules de deux grenadiers.
- Citoyens, dit-il, vous venez de présenter votre vote au représentant héréditaire de la nation. Vous ne pouvez aller plus loin. Le roi ne peut ni ne doit répondre à votre pétition présentée à main armée. Le roi verra dans le calme et la réflexion ce qu'il a à faire.
Le peuple approuve, mais ne s'en va pas. Pétion insiste :
- Vous avez agi avec la fierté et la dignité des hommes libres. Mais en voilà assez, que chacun se retire...
Les portes des appartements ont été ouvertes pour ménager une issue par l'intérieur du château. Grâce à quelques gardes nationaux de bonne volonté qui forment la haie, la foule commence de défiler. Le roi peut alors se glisser chez lui. Son supplice n'a pas duré moins de quatre heures.

La Fayette pendu par les patriotes - gravure satirique du temps
En s'écoulant par la chambre de parade, le peuple lance des quolibets : « Est-ce là le lit du gros Veto?» - « Monsieur Veto a un plus beau lit que nous ! »
Il passe ensuite par le cabinet du roi et de là dans la salle du conseil où la reine est restée avec ses enfants, quelques amis et serviteurs. Des gardes nationaux voulant la protéger, Santerre qui survient les écarte
- Faites place, pour que le peuple entre et voie la reine...
Et tourné vers elle :
- Vous êtes trompée, madame, le peuple ne vous veut pas de mal
Elle répond:
- Je ne suis ni trompée ni égarée; on ne craint rien quand on est avec de braves gens.
Il se place à son côté. Seule la table du conseil les sépare du flot roulant des émeutiers. Le dauphin est assis sur cette table devant sa mère. Elle l'a coiffé lui aussi d'un bonnet rouge qui lui descend jusqu'aux yeux et sous lequel il étouffe.
- Otez le bonnet à cet enfant, dit Santerre après un moment, vous voyez bien qu'il a trop chaud...
La reine le prend et le garde à la main. Droite, le visage levé, elle fait bonne contenance.
- Regardez la reine et le prince royal, répète Santerre, comme un montreur de foire...
Des mégères, en défilant, lancent des injures. Pas un instant Marie-Antoinette ne frémit, ne baisse les yeux. Mais une femme tout à coup s'arrête devant elle et se met à pleurer.
- Qu'a-t-elle donc ? dit Santerre, pourquoi pleure-t-elle?
Brutal, il la pousse par le bras :
- Faites-la passer, elle est saoûle !
Et pourtant Santerre lui-même est ému. Il ne peut s'empêcher, pendant cette affreuse revue, de se pencher vers la reine et de murmurer à son oreille :
- Ah, madame, vous avez des amis bien maladroits ! D'autres vous serviraient mieux. Est-ce une offre ? Peut-être. Mais dans une telle extrémité, comment croire encore à un secours ? La malheureuse n'ose pas répondre, et sans doute a-t-elle tort.
Survient Pétion, le fourbe à molle figure qui plus que personne est responsable de la journée.
Il engage la foule à partir. Elle ne se presse guère; ce n'est qu'à la nuit tombante, peu avant dix heures, que le château est vidé.

Lamourette, évêque constitutionnel de Lyon - gravure de Bonneville
Quelques heures plus tôt, de la terrasse du Bord de l'eau, un petit officier, au visage aigu, adossé à un socle, regardait avec dédain l'invasion des Tuileries
- Les misérables ! s'est-il écrié, on devrait mitrailler les premiers cinq cents, le reste prendrait vite la fuite.
Il a haussé l'épaule, est parti... Ce jeune homme, frais émoulu de l'Ecole militaire, s'appelle Napoléon Bonaparte...
Les Girondins ont fait piétiner par Populus le haillon qui restait de la monarchie. Pourtant le roi s'est maintenu sur ses positions, il n'a pas retiré son veto. Leur victoire ainsi est stérile. Et l'opinion les lâche. Le Paris honnête, la France provinciale restés monarchistes condamnent avec vigueur ces excès. Pour la Législative, elle est à la fois irritée et honteuse. Bigot lui fait voter un décret contre les « pétitions armées ».
Le roi - cette attitude est rare chez lui, mais le danger semble l'avoir arraché à son apathie - fait front et même lutte. Cette énergie, née plus tôt, l'eût tiré d'affaire. A présent il est bien tard... Il publie le 22 juin une proclamation pleine de mesure qui ne manque pas d'habileté : «Les Français n'apprendront pas sans douleur qu'une multitude, égarée par quelques factieux, est venue à main armée dans l'habitation du roi...

La "baiser Lamourette", 7 juillet 1792 - gravure du temps
Il n'a opposé aux menaces et aux insultes que sa conscience et son amour pour le bien public... Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de plus, ils peuvent le commettre...»
Une adresse de loyalisme se couvre de 20.000 signatures.
La Fayette accourt à Paris; il est prêt à un coup d'Etat. Il n'en peut plus d'être redevenu un simple général d'armée. Et l'insulte faite à cette royauté constitutionnelle à laquelle il s'est voué le soulève comme un outrage personnel. Rancur, instinct de chevalerie, amour des premiers rôles le portent à tout risquer dans une partie décisive.
Médiocrement reçu par l'Assemblée, il l'est encore plus mal par le roi. Pour la reine son aversion s 'épanche. « Je vois bien que M. de La Fayette veut nous sauver, dit-elle, mais qui nous sauvera de M. de La Fayette? » Découragé, en grand péril s'il reste, il repart pour son armée, ayant perdu jusqu'aux débris de son ancienne influence. Patriotes et orléanistes le brûlent en effigie au Palais-Royal.
La France passe dans ce moment par l'une des phases les plus critiques de son histoire. Dans les Cévennes, en Bretagne, en Vendée, royalistes et catholiques sont en pleine insurrection. Aux frontières la situation empire. Lückner a évacué les Pays-Bas et brûlé Courtrai avant de se réfugier à Lille. Prussiens et Hessois, à qui se sont joints des bataillons d'émigrés, se dirigent vers la Lorraine. La coalition, en réalité pesante et divisée, paraît de Paris active et formidable. La reine avec ses derniers anus calcule son itinéraire et attend les libérateurs au plus tard dans un mois.
Chez les adversaires de la royauté, un grand flottement, une sorte de tourbillon stérile s'est produit, né de la peur. L'histoire de cette période n'est qu'une histoire de la peur. Peur de la cour, peur de l'invasion, peur de la presse, peur des clubs, peur de la rue... Les Girondins pensent, s'ils ne peuvent tenir à Paris, à trouver refuge en province. En attendant, ils essaient de ressaisir le ministère. Vergniaud demande que l'Assemblée déclare la «Patrie en danger.» Cambon réclame la déchéance de Louis XVI. L'Assemblée vacille, discute, ajourne.
Le 7 juillet un naïf, l'évêque constitutionnel de Lyon Lamourette, propose l'oubli de toutes les querelles devant le péril extérieur. L'Assemblée, dans une transe collective comparable à celle du 4 Août, se lève et prête serment d'union et d'amitié. Les adversaires les plus invétérés s'embrassent. C'est ce qu'on appellera drôlement le baiser Lamourette. Louis XVI, prévenu, accourt, proteste de sa fidélité à la nation. On l'acclame comme aux meilleurs jours. La France est réunie, elle est sauvée... Mais le soir même toutes les divergences ont ressuscité. Le baiser Lamourette n'est, disent les feuilles, qu'un baiser de Judas.