La révolution française

Les Girondins

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La guerre à l’Autriche - Echec sur le front - Le ministère est congédié

Le 19 avril Dumouriez lit à l'Assemblée un véritable ultimatum de l'Autriche qui réclame satisfaction pour les princes en Alsace, pour le pape à Avignon et exige la cessation de toute propagande révolutionnaire. Tumulte à la Législative. Dumouriez l'apaise en annonçant que le roi lui rendra visite le lendemain. C'est la rupture avec l'Autriche, tout le monde l'a compris.

Le 20 avril à midi, Louis XVI entre au manège, suivi de ses ministres. Les tribunes sont combles, peuplées surtout de femmes du bel air qui caquètent en agitant leurs petits éventails. Une foule bigarrée a envahi les couloirs. Le roi s 'étant assis aux côtés du président Bigot de Préameneu, Dumouriez, dans le silence soudain, lit le rapport qu'il a fait adopter la veille au conseil. Il rejette sur l'Autriche la responsabilité d'un conflit devenu inévitable.

Louis XVI déclare la guerre au Roi de Bohême et de Hongrie le 20 avril 1792 - gravure de l'époque

Après lui le roi, la voix un peu embarrassée, l'annonce en quelques mots : « Je viens vous proposer formellement la guerre contre le roi de Hongrie et de Bohême. » Puis il se retire et la séance est suspendue.

Reprise le même soir, dans une atmosphère d'orage, elle donne lieu à un ardent débat. Pastoret, bien que Feuillant, est le premier à réclamer la guerre. Cambon l'appuie : «Nous avons de l'argent plus qu'il n'en faut. » Guadet déclare que six cent mille volontaires sont prêts à partir. Merlin de Thionville s'écrie: «Votons la guerre aux rois et la paix aux nations !» Phantasmes, surenchères, folies...

L'enthousiasme bondit d'autant mieux qu'il est irraisonné. Paris le partage et une grande partie de la France. Un jeune officier, Rouget de Lisle entonne le 25 avril chez Dietrich, maire de Strasbourg, le chant qui va retentir jusqu'aux derniers horizons de la terre. Ce Chant de guerre pour l'armée du Rhin surgit, hymne de liberté, tocsin des couronnes, fanfare de la France militaire, qui, après avoir retenti sur les champs de bataille de toute l'Europe, deviendra pour un siècle le signe de ralliement des nationalités...

"Marche des Marseillois" - vignette de l'édition anglaise du 10 novembre 1792

Contre l'Autriche et la Prusse la France est seule. A Londres, Pitt se cantonne dans un mutisme soupçonneux... Le roi de Sardaigne refuse de recevoir l'envoyé français Sémonville. L'Espagne, tout en préférant éviter le conflit ouvert, est hostile. Pour la Russie, elle prépare son entrée en Pologne en vue d'un second partage. Mais la Grande Catherine caresse les émigrés et proteste qu'elle n'en contribuera pas moins à « battre le ramas des sans-culottes ». Ainsi l'Europe fait bloc contre nous. Pas un allié, pas un ami...

Le duc de Brunswick a accepté le commandement en chef des troupes austro-prussiennes évaluées à environ cent vingt mille hommes, fort lentes à se réunir. Une prompte et vigoureuse attaque sur les Pays-Bas, comme le propose Dumouriez, aurait dans ces conditions bien des chances de réussir. Seulement l'armée française - en dépit des assurances de Narbonne - est en pleine décomposition.

Ecœurés par trop d'avanies, les deux tiers des officiers ont émigré. Les volontaires, pleins de jactance, refusent de se plier au métier. A tous moments des régiments entiers se débandent. Seuls l’artillerie et le génie, où la plupart des gradés sont patriotes, ont conservé leur cohésion. Au total on ne peut opposer à l'ennemi qu'à peine cent mille hommes, répartis en trois armées, celle du Nord, qui couvre le front de la mer à la Meuse, celle du centre, entre la Meuse et les Vosges, celle du Rhin, allongée sur l'Alsace.

Rouget de Lisle chantant le chant de guerre pour l'Armée du Rhin chez le maire de Strasbourg - par Pils - Musée du Louvre

La première est commandée par le vétéran de la guette de l'Indépendance, Rochambeau. Il est vieux, désabusé, malade, d'ailleurs contraire à la Révolution. La seconde est sous les ordres de La Fayette, dégoûté de la démocratie, qui méprise les Girondins et supporte avec impatience les ordres de Dumouriez. Le chef de la troisième armée, Lückner est un vieux soldat bavarois, ivrogne à qui ses jurons tiennent lieu d'esprit, populaire dans les rangs, mais sans fermeté.

L'offensive française se change rapidement en déroute. L'ennemi, moins étonné que goguenard, franchit la frontière de Flandre et prend Quiévrain.

Cet insuccès limité, mais qui révèle la faiblesse de l'armée, est accueilli à Paris comme un désastre national. Les journaux dénoncent la trahison des chefs militaires et de la cour. Vipère dressée, Robespierre siffle aux Jacobins contre Brissot et la Gironde responsables de la criminelle équipée.

Le Duc de Brunswick - gravure d'après La Fontaine

Dès ce moment il semble bien que Brissot et ses amis aient voulu se débarrasser du roi. Peut-être sont-ils aussi portés aux mesures extrêmes par la crainte qu'ils ont de Robespierre et des sections de Paris; celles-ci se sont déclarées en permanence et dirigent sur la Législative des bandes armées de piques et de fusils. Pour détourner les violences populaires, les Girondins se jettent aux violences légales. Ainsi font-ils voter deux décrets. Le premier, du 27 mai, prescrit la déportation des prêtres réfractaires, le second, du 29, ordonne le licenciement de la garde constitutionnelle de Louis XVI.

Les citoyens du Faubourg Saint-Antoine et du Faubourg Saint-Marceau se rendent à l'Assemblée le 20 juin 1792 - gravure du temps

En outre Servan, qui a remplacé de Grave à la Guerre, sous l'inspiration de Mme Roland et sans en avoir parlé à ses collègues, propose le 8 juin à l'Assemblée la formation sous Paris d'un camp de 20.000 fédérés des départements. En dépit de l'opposition des Feuillants, des pétitions de la garde nationale, le décret, menace directe au roi, est voté. Dumouriez, après avoir vertement tancé Servan, presse le roi de n'y pas opposer son veto, non plus que pour le décret sur les prêtres. Au point où l'on en est, dit-il, toute résistance précipiterait les événements. Il voit juste. Comme toujours Louis tergiverse puis finit par se décider.

Le peuple entrant aux Tuileries le 20 juin 1792 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Servan, Roland et Clavière reçoivent leur congé. Le ministère est replâtré avec des comparses. La plantureuse Mme Roland déclame en sibylle irritée. Les Girondins furieux font voter par la Législative une motion de regret. Les sections se hérissent; Marat redouble d'invectives. Après une dure séance à l'Assemblée où Dumouriez s'est débattu contre Brissot, lassé par l'obstination du roi, il offre sa démission. Louis l'accepte «d'un air sombre». (16 juin). Couronnant toute une série d'erreurs, il laisse s'éloigner le seul homme qui, royaliste de moelle, pouvait encore le défendre. Le dernier retranchement de la monarchie vient de tomber.