La révolution française

Les Girondins

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Vers la guerre - Brissot contre Robespierre - Nouvelle disette

Pour mieux résister à la Gironde, Louis XVI a modifié son ministère sous l’influence des feuillants, en particulier de Lameth. La guerre passe aux mains d’une espèce de chérubin militaire, un colonel de trente-cinq ans, le comte de Narbonne-Lara, fils naturel de Louis XV, élevé, élevé, choyé par Mme Adélaïde et ses sœurs. Beau, plein de présomption et d’éloquence, il est attaché à la monarchie et pourtant patriote.

Le grand conseil de l'émigration - gravure satirique du temps

Mme de Staël, sa maîtresse, Talleyrand, son ami, à force de le vanter dans les salons, lui ont fait une réputation précoce. Il a passé ainsi les coteries au pouvoir. Partisan d’une guerre, non point à l’Empire trop redoutable, mais aux électeurs rhénans qui ont ouvert les bras aux émigrés et ont permis le rassemblement de l’armée de Condé, Narbonne y voit le moyen de détourner l’attention des problèmes intérieurs et de rendre par une campagne heureuse prestige et popularité au roi.

Louis XVI ni la reine n’aiment Narbonne. C’est leur malheur - on l’a vu trop déjà - de ne s’attacher jamais à ceux qui leur sont nécessaires. Ils feignent d’adopter son dessein qui au fond pèche par la base, car comment imaginer que l’Empereur laissera écraser sans mot dire ses vassaux rhénans ? Les autres ministres sont opposés au projet. Ils pensent, comme Barnave et ses amis, qu’il faut absolument maintenir la paix et s’entendre avec Léopold.

Le roi somme l’électeur de Trèves de disperser les rassemblements d’émigrés sur son territoire. Louis ne désire pas le maintien de la paix. Plutôt la guerre étrangère que la guerre civile. « L’état physique et moral de la France fait qu’il lui est impossible de soutenir la guerre une demi-campagne... Il faut que ma conduite soit telle que dans le malheur la nation ne voie de ressources qu’en se jetant dans mes bras. » Calcul imprudent et coupable. Cette guerre d’où peut sortir le démembrement du pays, il s’y porte avec ce qu’il peut montrer de résolution et d’entrain.

"Je viens des Feuillants" - gravure satirique du temps

Les Girondins, eux aussi, veulent la guerre. Surtout le plus en vue d’entre eux, Brissot. Leurs motifs sont sommaires. Ils pensent par là « consolider » la Révolution, obliger la royauté à y adhérer enfin sans arrière-pensée. La guerre, qu’ils dirigeront, mettra toute la France en leur pouvoir et après la France l’Europe, car ils ne doutent pas d’effondrer les trônes au premier choc. Ils se voient déjà embrasant l’univers à leur flambeau.

Jean-Pierre Brissot, dit le Warville, fils d’un traiteur de Chartres, est sorti de la basoche pour brocher des pamphlets. Aux gages de la faction d’Orléans, il entre ensuite au service de Clavière, voyage en Angleterre et en Amérique, y commet des escroqueries, revient en 1789 à Paris pour créer le Patriote français. Il se fait le défenseur attiré des noirs. A force de menées, d’intrigues, ce petit aventurier à tête plate de jocrisse quaker est entré comme député de Paris à la Législative.

Séance du Club des Jacobins - estampe du temps

Il est intelligent, écrit d’une plume alerte, parle avec facilité, voire avec éclat. Sans conviction profonde, ignorant les scrupules, il ne manque pas de courage et le montrera. Mais les souillures d’autrefois gênent sa vie, paralysent son action. Il impose à ses naïfs collègues de Bordeaux ou de Marseille par une certaine dextérité politique. Ils le suivront. Pourtant bien peu doutent que leur chef ne soit ne soit un filou.

Brissot va aux Jacobins. Il veut emporter leur adhésion et par ce moyen entraîner la Législative. Le club compte déjà deux sérieux adversaires de la guerre, Danton, surtout Robespierre. Le 16 décembre, Brissot ouvre le débat. Il félicite Narbonne et approuve le gouvernement. Lui non plus ne croit pas à la guerre générale. Les puissances sont occupés ailleurs. Elles veulent seulement « avoir l’air de soutenir la cause des rois ». Il ne s’agit que de balayer les émigrés des terres rhénanes. « L’ennemi est à Coblentz. ».

Forme ardente, fond modéré. Danton répond : il se méfie du pouvoir exécutif. Avant d’en venir à un acte décisif, il convient de scruter ses intentions. Sa harangue ne semble que l’esquisse du discours que va prononcer Robespierre.

Celui-ci est bien autrement énergique. Il s’oppose résolument à la guerre, restreinte ou totale, à toute guerre, dans ce moment du moins. La guerre affaiblirait pays et perdrait la Révolution. La guerre, c’est la ruine du corps social, l’abandon des réformes, la chute des assignats, la mort de la liberté. Si elle est heureuse, elle entraînera le peuple dans la servitude, elle amènera un Monck qui restaurera le pouvoir royal. Plus sûrement encore elle fera le lit d’un nouveau César. La guerre n’est qu’un complot, le complot de la cour, des Feuillants, de Narbonne, de La Fayette. C’est moins la guerre qu’ils préparent que la trahison...

"Je viens des Jacobins" - gravure satirique du temps

Discours pénétrant, discours quasi prophétique où le système de Robespierre, la terreur par le soupçon déjà se dessine. Ainsi amorcé, son duel avec Brissot se prolonge plus d’un mois devant les Jacobins. Le Girondin réplique le 30 décembre. Il se montre provocant, le libelliste reparaît sous l’orateur. Il défend Narbonne, il défend le ministère. Il raille Robespierre. « Les grandes trahisons ne seront funestes qu’aux traîtres. Nous avons besoin de grandes trahisons. » Il n’ose pas dire, mais il le pense, que si le roi trahissait, les Girondins en profiteraient pour abolir la royauté. Ce n’est pas d’une armée nationale que peut sortir un César... Et comme s’il pressentait la phalange des chefs de l’an II, il s’écrie : « Si nous n’avons pas de généraux patriotes, il s’en formera. »

Robespierre riposte à deux reprises avec une dialectique serrée et de vrais moments d’éloquence. Mais dans leur majorité les Jacobins inclinent vers la guerre. Le 17 janvier, ils adressent à leurs filiales de province une circulaire qui la fait prévoir.

Cependant Narbonne paraît tout organiser en vue des hostilités. Revenant d’une rapide inspection des frontières, il déclare à l’Assemblée que, « de Dunkerque à Besançon, l’armée en parfait état, pourvue de toutes armes, munitions et subsistances, attend avec confiance, avec enthousiasme, l’ordre de marcher à l’ennemi ». Faux rapport, rien n’est prêt. Les effectifs sont gonflés. Les troupes manquent de tout. Les places démantelées ne sauraient offrir de résistance. Mais un ministre optimiste plaît toujours aux assemblées ; la Législative, caressée dans ses chimères, applaudit Narbonne.

Et pourtant, à ce stade encore, il semble bien que la guerre pourrait être évitée. L’électeur de Trèves a cédé ; il s’engage à dissoudre dans son territoire les corps d’émigrés. L’empereur Léopold a pesé sur sa décision pour ôter tout prétexte aux révolutionnaires français. Mais Narbonne tient à sa guerre. Et plus que lui encore, Brissot, Isnard et les Girondins y poussent. Ils font voter un décret sommant l’Empereur de déclarer avant le 1er mars si, oui ou non, « il entend vivre en paix et bonne intelligence avec la nation française... Son silence ou toute réponse évasive seront regardés comme une déclaration de guerre ».

Brissot - peinture anonyme - Musée Carnavalet

Cependant la crise économique, de plus en plus marquée, prête au désordre. Les chômeurs pullulent. Les assignats ont baissés de 40 %. La récolte de 1791 ayant été mauvaise, la disette a reparu dans nombre de villes. Cet hiver de 1791-1792 est glacé. Des provocateurs crient à l’accaparement, suscitent des émeutes. Des bandes sillonnent la Normandie côtière, prêchant l’incendie et le pillage. Une curieuse panique court dans les départements du centre où de nouveau des châteaux sont pris d’assaut, saccagés. Rancœurs politiques, jalousies sociales, haines religieuses s’enchevêtrent. Les Marseillais s’emparent d’Arles. Catholiques et protestants se joignent dans le Gard et l’Ardèche. A Paris, les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau se soulèvent en réclamant du pain. On se bat jusque dans les théâtres. La reine assistant à la représentation des Evénements Imprévus de Grétry, comme la Dugazon chante, inclinée vers elle :

J’aime mon maître tendrement ;

Ah combien j’aime ma maîtresse :

des spectateurs du parterre protestent : « Pas de maître, pas de maîtresse ! » Les loges crient : « Vive le roi, vive la reine ! » Le tumulte grandit. Il faut que la garde nationale intervienne. Marie-Antoinette montre un beau calme, mais de ce jour elle n’ose plus paraître dans une salle de spectacle.

Aux Tuileries, la famille royale mène une vie de plus en plus sombre. Toujours surveillée, toujours redoutant les émeutes, le moindre bruit de cette ville grouillante lui vaut des transes nouvelles. Jusque dans les couloirs du palais sont collés des affiches, des placards insultants. Le roi sort parfois encore à cheval. Mais il n’y trouve plus guère de plaisir. Sa sœur et sa femme s’entendent mal. Leur caractères les séparent. Elisabeth, bigote niaise et bourrue, ne comprend rien aux événements. De cœur avec les princes, avec les émigrés, elle n’admet aucune concession. Au fond, si elle aime vraiment le roi, elle n’a ni amitié ni estime pour sa belle-sœur dont elle a toujours blâmé la légèreté et les caprices. Leurs inquiétudes devraient les rapprocher et le souvenir de Varennes. Ils ne suffisent pas. Il leur faudra l’âpreté, la détresse du complet malheur.