La révolution française
Varennes(6)
Révision de la Constitution - Le manifeste de Pillnitz - La Constituante sen va
Le Triumvirat et les « Fayettistes » prennent pourtant une initiative quon doit souligner, car elle est courageuse et procède dun incontestable esprit politique. Telle quon la articulée, la Constitution ne peut vivre. Aucun équilibre entre les pouvoirs. Lexécutif ny est rien quun mot ; lassemblée y est tout. Daccord avec Malouet et les modérés, ils la font réviser dans un sens nettement favorable à la monarchie. Le roi reprend ainsi utilité et figure. Il nommera les chefs militaires, les administrateurs du Trésor. Les membres de sa famille recevront un statut princier. Disposition significative : la Constitution civile du clergé passe de son rang de loi fondamentale à celui de loi ordinaire, capable à tout moment dêtre modifiée.
Judicieux dans lensemble, ce retour en arrière ne pourrait valoir et sassurer que si les hommes qui lont décidé demeuraient quelque temps encore aux affaires. Mais la Constituante a résolu de se séparer le 30 septembre pour laisser la place à une Assemblée dite « législative » qui aura à appliquer la Constituante sans pouvoir la réviser avant dix ans. Les constituants, on le sait, se sont exclus de la nouvelle législature.

"Que faites-vous là ! - Je garde cette grosse pièce dont on ne veut plus." - gravure populaire
Cette mesure néfaste, qui va anéantir leurs derniers efforts et précipiter la Révolution, peu dentre eux à vrai dire la regrettent. Ils nen peuvent plus de Paris, de ces séances interminables sous la menace des tricoteuses et des portefaix. Ils veulent retourner dans leurs dans leurs provinces, où leurs familles et leurs intérêts les réclament. Lopinion publique au demeurant les y pousse. Elle sest détachée de lAssemblée mourante, ne soccupe plus que des Jacobins et des Cordeliers, citadelles de la surenchère et de la violence qui vont bientôt semparer de la direction du pays.
Le roi, durant ces deux mois et demi de suspension, demeure immobile, comme hébété par le coup trop rude quil a reçu. La reine lutte encore, avec le courage obstiné des femmes. Tout en feignant de suivre les directions de La Fayette et du Triumvirat, elle écrit à Fersen, elle écrit à son frère Léopold, réclamant à nouveau lintervention étrangère. Léopold y inclinerait, mais il est averti par Barnave et ses amis que toute tentative de létranger. Elle écrit à Breteuil, elle écrit à Mercy, elle écrit à Fersen, elle écrit à son frère Léopold, réclamant à nouveau lintervention étrangère.
Léopold y inclinerait, mais il est averti par Barnave et ses amis que toute tentative de létranger perdrait sans recours la monarchie. Il se dérobe alors et pour colorer son repli, lEmpereur se rencontre avec le roi de Prusse à Pillnitz. Le comte dArtois y force les portes, mais tout ce quil obtient est une molle déclaration, qui subordonne laction de lAutriche et de la Prusse au concours des autres Etats.

Proclamation de la Constitution, place du Marché des Innocents le 14 septembre 1791 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet
Les émigrés mènent une espèce de danse guerrière autour du document de Pillnitz. Le « manifeste des princes », daté de Coblentz, lui fait un commentaire menaçant dont tout le danger est pour le roi. A Paris, les patriotes sindignent. Louis XVI et Marie Antoinette comprennent que les souverains ne les aideront pas. La reine adjure pourtant son frère le 8 septembre, dans une longue lettre où elle montre la Révolution prête à donner lassaut à tous les trônes. Léopold y répondra évasivement.
Après plusieurs jours dhésitation, sur les instances de Malouet, des ministres et de Malesherbes, la reine ayant consulté Barnave, Louis se décide le 13 septembre à accepter la Constitution. Il fait des réserves - non sans causes - sur lorganisation administrative si relâchée, mais, ajoute-t-il, « puisque les opinions sont aujourdhui divisées sur cet objet, je consens que lexpérience seule en demeure juge ». En finissant il demande une amnistie générale.
Cette lettre, lue à lAssemblée, est bruyamment applaudie. La Fayette fait voter la suspension de toutes poursuites relatives aux événements de la Révolution. Ce décret est apporté aussitôt aux Tuileries. Louis en témoigne sa satisfaction et, montrant aux députés sa famille :
- Voilà, dit-il, ma femme et mes enfants qui partagent mes sentiments.
Marie-Antoinette se hâte de dire :
- Oui, nous accourons, mes enfants et moi, et nous partageons tous les sentiments du roi.
Empressement de commande. Peu après, abattue, elle confie à Mme Campan :
- Ces gens ne veulent point de souverains. Ils démolissent la monarchie pierre par pierre.

Fête donnée à l'Hôtel de Ville à l'occasion de la proclamation de la Constitution - gravure du temps
Le lendemain, vers midi, le roi se rend à lAssemblée. Pas de trône, un simple fauteuil à la gauche du président. Debout et découvert, il jure fidélité à la Nation et à la Constitution. LAssemblée, dabord debout, sest assise. Justement blessé, il pâlit, sa voix sembarrasse. Il sassied alors avec brusquerie et tant bien que mal achève son serment. Des vivats retentissent. Le président lui adresse un redondant hommage. Mais Louis XVI ne peut sy tromper. Rentrant aux Tuileries où lAssemblée en corps la accompagné au son de la musique, au bruit du canon, il seffondre sur un fauteuil et, se couvrant le visage dun mouchoir, dit en pleurant à la reine qui a assisté à la séance dans une loge :
- Tout est perdu ! Et vous avez été témoin de cette humiliation! Vous êtes venue en France pour voir cela !...
Il sanglote. Marie-Antoinette, bouleversée, sagenouille et le serre dans ses bras...
Le 30 septembre, Thouret, président de lAssemblée, déclare sa session close et « sa mission finie ». Au sortir du Manège, Robespierre et Pétion sont acclamés par la foule, couronnés de feuilles de chêne, portés en triomphe. Robespierre et Pétion, les « législateurs incorruptibles », les chefs du parti hostile à toute restauration monarchique. Présage éloquent pour les mois à venir.
Parmi ces représentants, enfin délivrés de leur faix, beaucoup croient la Révolution accomplie. Ils se trompent cruellement. Les écluses forcées ne peuvent plus se refermer sur le torrent des passions basses et de la bêtise éternelle. La Révolution va se poursuivre par la faute même de la Constituante, car tout ce qui viendra par la suite sortira delle, procédera de son imprévoyance, de sa candeur, de ses divisions. La Terreur - qui sans quon puisse encore sen douter savance - est en germe dans les actes mêmes des constituants.

En dépit de leur bon vouloir, de leur passion véritable pour lintérêt français, ils ont commis par trop derreurs. Férus du justice, ils ont été jusquaux injustices les plus criantes, épris de fraternité, ils ont laissé commettre des crimes et par faiblesse les ont couverts. En deux ans ils ont abattu luvre immense de huit siècles, uvre restée bonne en beaucoup de ses parties, fruit de lexpérience et de la tradition nationales, et ils lui ont substitué une organisation théorique, hâtive, et qui dans lexécution se défait.
Ils sen vont, ces hommes nouveaux qui défilaient le 4 mai 1789 à Versailles dans le clair matin annonciateur dun nouveau printemps de la France. Ces aristocrates enivrés de liberté, ces prêtres aux idées égalitaires, ces gens de basoche infatués des législations antiques, quun faible roi, de faibles ministres avaient conviés à réformer lEtat. Après deux longues, deux épuisantes années, le sombre après-midi dautomne qui les voit se séparer est pesant dinquiétude et de rancur. Le pays qui les a envoyés ne demandait pas la Révolution, ils lont imposée. Le peuple ne souhaitait quun meilleur système administratif et civil ; ils ont aboli tout lordre antérieur. Ayant franchi en quelques bonds un immense espace politique et social, si ces mandataires infidèles regardent lamas de ruines sur lesquelles ils ont échafaudé leur fragile édifice, ils ne peuvent se défendre dun sentiment obscur de regret, peut-être de remords...
La France, ce grand corps hier encore si dru, si souple, gît à terre, sans force, attendant quon la ranime et la répare. LAssemblée qui va succéder à la Constituante, la Législative, en sera-t-elle capable ? Il lui faudrait de singulières qualités de mesure et de méthode pour équilibrer enfin, avant quil soit trop tard, tradition et révolution. Elle ne sera quune cohue dorateurs ignorants, imprudents, envieux, de démagogues qui soffriront deux-mêmes à la pression de la multitude. La Constituante a mal gouverné la France. Mais elle la gouvernée encore. La Législative va livrer le pouvoir à la rue.