La révolution française

Varennes

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Le relai des Sainte-Menehould - Varennes

Quand la voiture s’arrête devant la maison de poste de Sainte-Menehould, il est huit heures. Mêlés aux citadins, des dragons flânent les mains aux poches. Ce sont les hommes de Dandoins ; ils sont sans armes et leurs chevaux dessellés depuis le passage de Léonard et l’avis qu’il a donné. Dandoins consterné, mais gardant son calme, s’approche de Moustier et lui souffle : « Vos mesures sont mal prises, vous êtes perdus si vous ne vous hâtez ! » Le jeune maître de poste Drouet, ancien fragon au régiment de Condé, revenant des champs, regarde, placide, les palefreniens changer les trotteurs.

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Arrestation de la famille Royale à Varennes - gravure du temps

Il n’a pas alors de soupçons. La voiture repart. Mais à peine a-t-elle quitté la ville que le bruit se répand en un clin d’œil, sans doute par un envoyé de Châlons, qu’elle emporte le roi et les siens. On court avertir la municipalité. Sainte-Menehould est patriote. La garde nationale prend les armes et s’aligne devant l’auberge du Soleil d’Or. Une foule hostile s’amasse autour des dragons. Dandoins est conduit à l’hôtel de ville et interrogé par le conseil de la commune. Cependant, l’esprit de Drouet s’éveille, frappé par certains détails. Le roi, demande-t-il, n’aurait-il pas « le nez long et aquilin, la vue courte et le visage bourgeonné » ? Et soudain il est sûr : oui, c’était bien Louis XVI ! Avec un nommé Guillaume, aubergiste à tête chaude, il propose de le poursuivre. Il selle ses derniers chevaux disponibles et tous deux prennent au grand galop la route de Clermont.

Derrière eux le tocsin sonne..

Roulant par la forêt d’Argonne, la berline est déjà arrivée à Clermont. L’échange de chevaux s’y accomplit sans incident. Le comte de Damas est là, mais après avoir vu le billet de Choiseul, il a cantonné ses hommes, dont beaucoup au demeurant sont peu sûrs. Au moment du départ, Moustier, de son siège, crie trop haut au cabriolet de suite : « Route de Varennes » ! Dernière et capitale imprudence : Drouet, rencontrant les postillons de Sainte-Menehould qui s’en retournent, saura par eux où retrouver les fugitifs.

Après Clermont, l’itinéraire du roi ne comportait plus de relais de poste. A Varennes, Bouillé a établi sous les ordres de deux jeunes officiers, son second fils et le capitaine de Raigecourt, un relais de chevaux de sa propre écurie. Clermont passé, il semble donc que la partie soit gagnée. Des hommes dévoués assureront la fin du voyage à travers les villages endormis de l’Argonne. Recrus de fatigue, Louis XVI et les siens se sont assoupis. Cependant cette nuit, si calme d’apparence, cache de fiévreux mouvements. Choiseul, Goguelat et leurs hussards errent de fondrières en fourrés. Drouet et Guillaume, acharnés dans leur course, éperonnent leurs bêtes. Le tocsin sonné à Sainte-Menehould a trouvé un écho à Clermont d’où Damas, après avoir vainement essayé de rassembler sa troupe, vient de s’échapper avec une poignée de soldats.

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Drouet - gravure du temps

Dans la ville basse de Varennes, à l’auberge du Grand Monarque, de l’autre côté du pont qui, jeté sur l’Aire, partage la petite cité, le jeune Bouillé et Raigecourt guettent le courrier qui doit précéder les fugitifs.

Sans initiative, suivant trop docilement leurs instructions, ni l’un ni l’autre ne songent traverser la rivière pour aller au devant de la berline et la guider vers le relais. Ce relais, déplacé par excès de prudence et porté sur la rive droite, les voyageurs le cherchent en vain sur la gauche. Ils se décident enfin à passer le pont et à gagner la ville basse. Les postillons remontent en selle, quand, suant et hors d’haleine, arrive Drouet. Il aperçoit la berline et le cabriolet, « tapis contre les maisons », lanternes allumées. Sa proie est là. Il galope jusqu'à l’auberge voisine du Bras d’Or où des patriotes attardés boivent chopine.

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L'épicier Sauce - gravure du temps

Il leur annonce que la famille royale s’échappe ; elle est arrivée à Varennes : il faut l’arrêter avant qu’elle atteigne la frontière. Tous se précipitent. Ils obstruent le pont avec une voiture chargée de meubles, plusieurs charrettes. Ils ont réveillé le procureur de la commune, l’épicier Sauce, grand diable osseux et matois, qui s’habille en hâte et charge ses enfants de courir par la ville haute en criant : « Au feu ! » En peu d’instants les maisons s’illuminent, Varennes est debout. Le patron du Bras d’Or et plusieurs gardes nationaux se postent armés sous la voûte de l’église Saint-Gengoult par où la voiture doit passer. Ils n’y sont que depuis quelques minutes quand retentissent des pas de chevaux, un bruit de roues. C’est Valory, suivi du cabriolet et de la berline.

- Halte-là !

Le garde du corps couché en joue s’arrête.

- Les passeports !

Mme de Tourzel, fort émue, se penche à la portière et présente le passeport. Sauce, qui s’est joint aux patriotes, va l’examiner dans la salle du Bras d’Or. Le trouvant en règle, il incline à permettre aux voyageurs de poursuivre leur route. Mais Drouet tempête, menace :

- C’est le roi, crie-t-il, si vous le laissez passer en pays étranger, vous vous rendez coupables de haute trahison !

Sauce et les autres prennent peur. Le procureur, lanterne à la main, va annoncer aux voyageurs que leur passeport ne sera visé qu’au jour. Mme de Tourzel proteste et la reine, d’une voix trop maîtresse. Sauce, pauvre homme, cherche des prétextes. Les chevaux sont fourbus, les postillons mal contents. Cependant le roi, rassemblant quelque énergie, donne l’ordre de partir. Mais une foule entoure les voitures et vocifère. La grosse cloche de Saint-Gengoult s’ébranle, un cri retentit : « Plus un pas, ou nous faisons feu ! » Les fugitifs se voient contraints de descendre et à cent pas de là, dans la maison du citoyen Sauce d’attendre le jour.

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Arrestation de Louis XVI et de sa famille chez l'épicier Sauce - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Ils s’installent dans une misérable chambre au dessus de l’épicerie, tandis que Drouet discute avec les officiers municipaux. Tirant des assignats à l’effigie de Louis XVI, il montre combien le domestique prétendu de Mme de Korff ressemble au roi. Louis nie ; il nie longtemps. Mais Sauce est allé quérir un juge au tribunal nommé Destez, qui a vu le roi à Versailles ; il revient avec lui. Le magistrat, dès son arrivée, s’écrie : « Ah sire ! » et tombe à genoux.

Louis se lève et dit simplement :

- Eh bien oui, je suis votre roi. Voici la reine et ma famille.

Il embrasse Destez, il embrasse Sauce, il embrasse plusieurs des municipaux qui l’entourent. Le peuple à présent emplit la chambre. Le roi lui parle et non sans adresse. Il a quitté Paris, dit-il, parce que sa vie et celle des siens y est chaque jour menacée. Il ne veut que se rendre à Montmédy, d’où il communiquera directement avec l’Assemblée.

Ce petit discours émeut beaucoup d’assistants. Mais d’autres se roidissent. Maintenant la garde nationale est en rangs ; le tambour bat. A ce moment Choiseul et Goguelat pénètrent dans la ville avec leurs hussards fourbus. Damas les a rejoints. Ils parviennent difficilement près du roi. Choiseul lui propose de forcer la résistance des Varennois et de s’échapper avec les siens sur des chevaux de hussards, le reste du peloton les entourant sabre en main.

- Pas une minute à perdre, ajoute le duc, dans une heure mes hussards seront gagnés.

Le roi refuse. Il met son espoir dans Bouillé que son fils et Raigecourt sont partis au galop prévenir à Stenay. Avant tout il ne veut point de sang.

La courte nuit d’été paraît interminable. Dans la chambre de la maison Sauce, on a trouvé un lit pour le dauphin et sa sœur qui dorment côte à côte tout habillés. Le roi va et vient en se dandinant, les mains sous les basques. La reine, assise sur une chaise de paille, essaie d’émouvoir son hôtesse qui reste froide. Une vieille paysanne, grand’mère de l’épicier, montre plus de pitié. Elle vient vers le lit des enfants royaux, les bénit, s’agenouille, baise une petite main qui pend et, la tête cachée dans le drap, pleure...

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"J'en ferai un meilleur usage et je saurai le conserver" - gravure satirique faisant allusion à une abdication de Louis XVI en faveur du dauphin

Des villages voisins, avertis par des exprès, accourent dans Varennes plus de dix mille hommes et femmes armés de fusils et de fourches. La bourgade n’est plus qu’un entassement d’êtres débraillés qui boivent, mangent, chantent et crient, quand ils passent sous les fenêtres de la maison Sauce, à l’adresse du roi : « A Paris, à Paris ! »

A cinq heures apparaît d’Elson, le chef d’escadrons posté à Dun et qui, averti par le jeune Bouillé et Raigecourt, a couru ventre à terre jusqu'à Varennes avec quatre-vingts cavaliers. Il est autorisé, non sans peine, à parler au roi.

- Dites à M. de Bouillé que je suis prisonnier, murmure Louis, je lui demande de faire ce qu’il pourra.

Désespéré, d’Eslon s’incline et repart. Seul en effet, s’il arrivait à temps, Bouillé pourrait tout sauver. Son fils l’a rejoint à Stenay. Il a aussitôt rassemblé le régiment Royal-Allemand et, en ce moment même, il galope à sa tête vers Varennes, mais il lui faut plusieurs heures pour l’atteindre. Dans cette course, dont Louis XVI est l’enjeu, Paris, Paris qui, lui, n’a pas perdu une heure, va le devancer.

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