La révolution française

La France en travail

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L’Europe et la révolution - Espions des cours - Les colonies étrangères

Pour comprendre le parti désespéré, désespérant, pris par Louis XVI, il faut connaître les réactions de l’Europe au regard des premiers événements de la Révolution.

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La Révolution et l'Europe - Allégorie du temps - B. N. Estampes

En 1789, le continent entier comme la France elle-même, se trouve, on l’a dit déjà, en pleine crise morale et politique. Les insurrections ont pu être réduite en Hollande, en Belgique, en Hongrie, en Pologne, ces pays demeurent dans un état de fièvre sourde qui retentit sur tout le corps européen.

Ce malaise est aggravé par des dissensions, les rivalités des puissances. La Russie est en guerre avec la Suède. Aidée par l’Autriche, elle combat la Turquie. Cette même Autriche est en difficultés avec la Prusse; l’Angleterre menace l’Espagne. Ce ne sont que heurts d’intérêts, rivalités, conflits. Les alliances - Angleterre, Hollande et Prusse - France et Autriche - France et Suède - ne sont que des moyens de pression et d’intrigue, non des facteurs de paix. Elles ne font qu’ajouter à la confusion.

Dans ce chaos la Révolution française éclate comme une amorce au seuil d’une poudrière. La prise de la Bastille, la nuit du 4 Août sont accueillies avec transport par la plupart des intellectuels, des écrivains d’Europe. Ils y reconnaissent les premiers signes d’une ère nouvelle pour la civilisation. Les Anglais se montrent d’autant plus enthousiastes que la maçonnerie britannique se tient en contact étroit avec les loges de France et les pousse à l’action. La révolution de Paris leur paraît d’ailleurs une réplique de leur révolution de 1688 dont ils demeurent fiers et satisfaits.

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Richard Price - gravure du temps

Edmond Burke - gravure de J. Jones

Thomas Payne - gravure de Bonneville

Richard Price s’écrie : « Je puis mourir... J’ai assez vécu pour voir trente millions d’hommes résolus à briser leurs fers et à réclamer la liberté par un cri invincible. » Stanhope, Fox, Sheridan, l’adversaire de l’esclavage Wilberforce adressent à l’Assemblée nationale des dithyrambes.

Parmi les politiques d’outre-Manche, l’Irlandais Burke est presque seul à s’élever contre des événements qu’il juge contraires à l’évolution nécessairement lente des formes sociales. Ne nous aimant guère, il prévoit sans regret une durable éclipse de la France : « Il est à croire, écrit-il, que pour longtemps les facultés de ce royaume sont éteintes, il se pourrait qu’elles le fussent pour toujours ! » Mais la jeunesse britannique houspille l’orateur whig qu’on sait aussi vénal qu’éloquent.

Un curieux homme, Thomas Payne, après s’être essayé aux métiers les plus bizarres, avoir joué un rôle dans la révolution d’Amérique, est rentré en Angleterre pour y devenir l’un des chefs du parti radical. Il publie au début de 1791 un retentissant pamphlet sur Les droits de l’homme, aussitôt traduit en plusieurs langues. Il s’installe à Paris, où bientôt il prônera la République. Sans savoir un mot de français, il sera député du Pas-de-Calais à la Convention.

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Aristocrate malmené par les patriotes Brabançons pour avoir déchiré une affiche patriotique - gravure du temps

Dans les Pays-Bas autrichiens, l’effet des premières journées révolutionnaires est plus immédiat encore. Les « réformes » et les tendances anticléricales de Joseph II y ont remué les esprits. Le 18 août 1789, Liége chasse son prince-évêque. A la fin d’octobre, le Brabant s’insurge contre l’Empereur. Un avocat, Van der Not, prend la tête du mouvement. Les troupes impériales sont battues en plusieurs rencontres. Bruxelles tombe aux mains des rebelles et les représentants des provinces y proclament le 10 janvier 1790 l’indépendance des Etats belgiques.

Paris s’en réjouit. Camille Desmoulins dans ses Révolutions de France et de Brabant, La Fayette dans ses discours réclament la fusion ou du moins l’entente étroite des deux pays. Ils y voient la pierre d’angle des futurs Etats-Unis d’Europe. Idée prématurée ? Peut-être, mais elle fera son chemin.

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Klopstock - gravure du temps

Schiller - d'après Graff

Goethe - d'après Lips

En Allemagne, les événements de France provoquent quelques troubles dans les villes du Rhin, surtout ils éveillent parmi l’élite pensante un profond écho.

Klopstock, l’auteur de la Messiade, par une ode qui fait le tour de l’Allemagne, exalte la France révolutionnaire et invite son pays à l’imiter. Schiller glorifie le Tiers-état. Le poète souabe Schubart se fait le trompette des temps nouveaux. Wieland et Herder, plus tièdes d’abord, ne tardent pas à suivre. Kant, Fichte, les jeunes Hegel et Schilling saluent avec le triomphe de la raison la confirmation de leurs propres théories. Pour l’historien Jean de Müller, le 14 Juillet est « le plus beau jour qu’on ait vu depuis la chute de l’empire romain ». Les clubs d’étudiants, dans des fêtes pavoisées aux trois couleurs, couronnent des statues de la Liberté.

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André Chénier - portrait présumé par L. Brown - Musée Lambinet

Le fameux chanoine Heinrich Campe part pour la France avec son élève Guillaume de Humboldt «pour assister aux funérailles de la tyrannie». Beaucoup d'autres, tels le compositeur Reichardt, l'essayiste Halem, le savant Georges Förster, font le pèlerinage de Paris. Goethe, au contraire, grand esprit d'ordre, se montre hostile à un bouleversement brutal. Quitte plus tard, dans Hermann et Dorothée, à chanter à son tour, en vers magnifiques, « les droits de l'homme, la liberté et l'égalité ». A vrai dire, cet entraînement ne déborde pas le monde intellectuel. Le peuple et la bourgeoisie demeurent à peu près indifférents.

En Russie, où le peuple n'est qu'un bétail, seuls quelques aristocrates applaudissent d'abord à la naissance de la liberté. A la nouvelle de la prise de la Bastille, raconte Ségur, ambassadeur de Louis XVI, «Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais se félicitaient dans les rues et s'embrassaient comme si on les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux ».

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Députation du "Genre Humain" à l'Assemblée Nationale, conduite par Anacharsis Clootz, le 19 juin 1791 - d'après Duplessis

On n'en peut douter: dès ce moment l'Europe a les yeux attachés sur la France. Le poète André Chénier l'écrit avec emphase dans son Avis aux Français du 2 août 1790 : « Les nations qui nous environnent attendent l'événement de nos combats intérieurs avec une impatience intéressée et une curieuse inquiétude, et l'on peut dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes une grande expérience. Si nous réussissons, le sort de l'Europe est changé ».

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Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse - peinture anonyme - Musée de Versailles

Mais avec les naïfs, les chimériques qui affluent à Paris, se glissent bien des éléments douteux des autres pays, des pêcheurs en eau sale, des agents provocateurs à la solde non seulement des cabinets, mais des polices des différents États. Tous les nécrophages attirés par la fermentation de la France viennent s'y gorger, s'y ébattre et y accroître l'anarchie. Ainsi du juif berlinois Ephraïm, envoyé par la cour de Prusse, qui se fera l'intime de Barnave, de Pétion, de La Fayette, des Lameth, et usera de tous les moyens près du Comité diplomatique de l'Assemblée pour détacher définitivement la France de l'Autriche. Il «encourage» les attaques contre la reine; sa caisse s'ouvre aux émeutiers. Il sera l'un des bailleurs de fonds de l'échauffourée du Champ-de-Mars. Ainsi deux agents de Pitt, Hugh Elliott et William Augustus Miles, dont la mission principale est de favoriser les menées révolutionnaires, la mission seconde de rompre le pacte de famille avec l'Espagne.

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La Grande Catherine - peinture anonyme - Musée de Versailles

Elliott se maintient en rapports constants avec Mirabeau et le Comité diplomatique. Miles, fort remuant, est inscrit aux Jacobins. Lié avec La Fayette, avec Talleyrand et Pétion, il se sert du banquier suisse Perregaux pour distribuer ses fonds. Il a dû payer Mirabeau, certainement il paie Danton. Ainsi de la «baronne» d'Ælders, femme galante devenue l'espionne du Grand-pensionnaire de Hollande Van den Spiegel. Violemment jacobine, assidue aux séances des clubs, elle reçoit, entourée de femmes fraîches et faciles, les publicistes patriotes, leur inspire des articles favorables à la Prusse et à la Hollande. Elle influence Loustalot, inspire Marat. Elle devient la maîtresse du jeune député Bazire. Lebrun, ministre des Affaires étrangères, et Clavière, ministre de la Guerre, se laisseront piper par elle et pour les faux renseignements qu'elle leur apporte lui accorderont une pension. Le ministre de Prusse Goltz cajole les révolutionnaires. Il fait de Pétion son jouet et mène contre Marie-Antoinette une sourde campagne de dénigrement.

Le cabinet autrichien a pour agents principaux, outre son ambassadeur Mercy-Argenteau, l'inventif La Marck, très intelligent, très immoral, qui a servi de truchement entre la cour et Mirabeau, et un banquier, Baithazar Prou, sans doute fils naturel du chancelier Kaunitz. Epicurien consommé, gai, bruyant, fort ami des femmes, il traite avec luxe les membres en vue de l'Assemblée et les journalistes. Il fondera une gazette, le Cosmopolite, pour attaquer les Girondins. Tandis que La Marck sert - ou semble servir - la monarchie, lui se porte à l'extrême de la Révolution. Il a du reste des relations dans tous les partis. Il sera le confident de Dumouriez lors de sa défection.

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William Pitt - d'après Lawrence

Travaillent aussi pour l'Autriche les deux juifs Dobrutzcha-Schoenfeld qui se font appeler Frey (libres). Ils affichent un zèle ardent pour la Révolution, participent aux émeutes, seront de l'assaut des Tuileries au 10 Août. Tenant table ouverte dans un somptueux hôtel rue d'Anjou, membres des Jacobins, ils répandent l'argent sans compter, se lient intimement avec l'ex-capucin Chabot qui dominera un temps le Comité de Sûreté générale, c'est-à-dire la police politique. Comme Proli, ils finiront par attirer sur eux l’œil froid de Robespierre, qui les enverra à l'échafaud.

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L'Empereur Joseph II - miniature de l'époque

Avant l'arrivée de cette pègre politique, se trouvaient déjà constituées à Paris de très importantes colonies étrangères. En vérité, dans le XVIIIème siècle finissant, règne un internationalisme dont nous concevons mal l'idée. Toute l'Europe est chez nous. Et elle est chez elle, car non seulement elle parle, mais elle pense français. Paris et Versailles sont pleins de jeunes gens de famille qui viennent y achever leur éducation. Le baron rhénan d'Holbach jusqu'en 1789, date de sa mort, a joué un rôle de premier plan. Le Bavarois Lückner et le prince de Hesse servent dans l'armée française. Le Saxon Seiffert est le médecin et l'amant de la princesse de Lamballe. Le Prussien Bitaubé, intime de d'Alembert et de Ducis, connaît à Paris un succès qu'il n'aurait jamais trouvé à Berlin.

La colonie helvétique règne sur la finance avec Necker, Clavière, Panchaud, Perregaux, Schweizer. Le Neuchâtelois Jean-Paul Marat publie son Ami du Peuple, tandis que Mallet du Pan, Genevois et royaliste, écrit au Mercure de France. Trois des secrétaires de Mirabeau, Dumont, Reybaz, Duroverey viennent de Genève.

Les Hollandais se sont multipliés depuis la révolution de 1787, qui a fait du stathouder un prince héréditaire. On rencontre aussi beaucoup de Belges, de Liégeois, de Sardes, de Savoyards réfugiés. Au cours de la Révolution tous ces étrangers auront leurs clubs : Club des patriotes hollandais, Club des Allobroges, Comité batave, Comité belge, Club helvétique, même Club britannique. Au demeurant les clubs français sont ouverts aux étrangers. Les Jacobins en comptent une centaine. Marat règne aux Cordeliers, qui ont admis un grand nombre de ses compatriotes.

Cette pétaudière cosmopolite qu'est devenue la France offre un cadre à l'une des figures les plus singulières de l'époque, Anacharsis Clootz, l'apôtre de la République universelle. D'origine hollandaise, mais né à Clèves, en Prusse rhénane, fils d'un conseiller de Frédéric II, il a été élevé en France et a étudié en même temps que La Fayette à la Sorbonne. Après un stage militaire à Berlin où il s'assomme, il revient à Paris vers 1775 et, riche et libre, délié, d'agréable tournure, se faufile dans la société. Familier des salons en vue, il publie des pamphlets, donne des conférences, devient rédacteur attitré de nombreux journaux. Résolument athée, il a pris pour tremplin la lutte contre les religions, surtout contre le catholicisme. C'est un agité, un trublion bourré d'idées baroques et généreuses.

Il réunit avant la Fédération une poignée d'étrangers parmi lesquels se trouvent, plus ou moins authentiques, des Turcs, des Persans, des Indiens, les habille de leur costume national et le 19 juin les présente à la Constituante devant qui il s'affuble du titre d'ambassadeur ou genre humain. Cette mascarade est accueillie à grand honneur. Les tribunes « trépignent ». La députation est invitée à assister officiellement à la fête de la Fédération. De ce moment, Anacharsis Clootz s'établit près du public, des gazetiers, des clubs, dans la position d'orateur de l'humanité encore esclave, mais dont le sort se liera à celui de la France régénérée.

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