La révolution française

La Fayette et Mirabeau

(2)

Favras - Les Jacobins - La nouvelle constitution

Irrité, amer, Mirabeau se détourne alors complètement de La Fayette qu’en privé, même en public, il larde de saillies venimeuses, qu’il appelle le « général Jacquot » ou « Gilles César ». Comme il est de sa nature de rebondir sans cesse et, une intrigue rompue, d’en ourdir une autre, il s’abouche avec Monsieur. Ayant toujours rêvé du trône, celui-ci croit voir s’en ouvrir le chemin. Le moment n’est pas venu. Louis est encore trop aimé. Mirabeau essaie de calmer l’impatience du prince. Monsieur préfère écouter une tête brûlée, Favras, ancien lieutenant de ses gardes suisses, qui a formé le projet d’enlever la famille royale et de la conduire à Péronne. Monsieur recevrait la lieutenance-générale au royaume.

Il dissoudrait l’Assemblée, en convoquerait une autre et rétablirait l’autorité. Dénoncé par le financier hollandais Chomel, Favras est arrêté la veille de Noël et emprisonné à l’abbaye. On trouve sur lui une lettre assez compromettante de Monsieur. La Fayette la prend, n’en parle qu’à Bailly et va trouver le prince qu’il assure de sa discrétion. Le comte de Provence n’en est pas moins épouvanté : le courage ne sera jamais sa vertu. Sur le conseil de Mirabeau, il se rend le 26 décembre à l’Hôtel de ville et y proteste hautement de son innocence. Les municipaux, flattés de la démarche, font grand accueil au frère du roi.

0150.jpg (31334 octets)

L'exécution du marquis De Favras le 19 février 1790 - dessin anonyme - B. N. Estampes

Le procès de Favras commence le 13 janvier au Châtelet, dans une pénible atmosphère. De traits sévères, avec un air de hardiesse et de fierté, Favras se défend pied à pied. Il a tout avoué au lieutenant-civil Talon, mais celui-ci le supplie de garder le silence pour ne compromettre ni Monsieur ni la cour. Favras se tait. Les juges le condamnent à la pendaison, supplice odieux pour un gentilhomme. Il se résigne, mais, quand on le dégrade, ne veut remettre sa croix de Saint-Louis qu’à un soldat. Le 19 février, sur un tombereau, nu-pieds, en chemise, le curé de Saint-Paul près de lui, il est conduit à la place de Grève. Devant Notre-Dame, il doit descendre pour faire amende honorable. On lui met en main une torche ardente. Il demande, selon les termes du jugement, « pardon à Dieu, à la nation, au roi et à la justice ».

Autour de lui on crie : « A la potence ! » Il y a aussi des cris moins nombreux : « Grâce ! » Ils sont vite étouffés.

A la Grève, Favras prie les magistrats de recevoir son testament de mort. On le conduit à l’Hôtel de ville où il dicte quinze pages d’une voix égale, avec une présence d’esprit qui lui fait retoucher son style, changer le tour d’une phrase, supprimer un nom. Le rapporteur, Quatremère, l’ayant sommé, en tremblant qu’il n’obéit, de nommer ses complices, Favras hésite un instant. Pour gagner du temps, car il croit que des gens de Monsieur l’enlèveront à la dernière minute, il demande si l’exécution du jugement sera suspendue au cas où il parlerait. On ne lui répond pas. Il redevient muet. C’est lui qui soutient le curé de Saint-Paul quand il redescendent les marches de l’Hôtel de ville. Il fait nuit, mais la place est éclairée par des torches. La populace trépigne d’impatience : « On veut le sauver ! A mort ! A la lanterne ! »

0151.jpg (15230 octets)

Favras - gravure de l'époque

Monté sur l’échafaud, Favras se retourne sur l’échelle et fait face à la tourbe : « Je suis innocent ! » crie-t-il par deux fois. Puis il dit au bourreau : « Faites votre devoir. » L’exécuteur lui passe la corde au cou. On entend un gamin glapir : « Allons, saute, marquis ! »

L’instant d’après le corps de Favras pend, secoué par un dernier spasme. Un ami de Monsieur, La Châtre, qui a assisté au supplice, court au Luxembourg annoncer à son maître qu’il peut dormir tranquille. Le silence de son serviteur l’a tiré d’affaire.

Privés des aises, de la lumière de Versailles, Louis et Marie-Antoinette ont pris peu à peu leurs habitudes dans le château poudreux de Catherine de Médicis. Le peuple souvent les regarde se promener dans les jardins, lui débonnaire, elle plus hautaine. Il a plaisir à voir le dauphin, bel enfant blond et rieur qui, dans un petit clos réservé, se bâtit une cabane pour y jouer au Robinson.

0152.jpg (19735 octets)

Amende honorable de Favras devant Notre-Dame - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Le prodigieux changement de sa vie a rendu le roi plus passif encore. Aucune couardise chez lui. Mais nul élan. Les événements paraissent passer au-dessus de sa tête. Il erre de projet en projet. Il pense à s’échapper, puis il revient à l’idée de s’entendre avec l’Assemblée, d’accepter la subordination qu’elle lui impose en attendant un retour du sentiment public.

La reine, elle, d’une tout autre âme, ne saurait longtemps courber sa tête ni abaisser ses yeux. Tout dans l’ordre nouveau l’irrite et la blesse. Elle cherche à réagir et, supputant mal ses forces, prenant ses caprices pour des idées, se flatte d’une revanche qui ferait payer chèrement l’insulte montée jusqu’au trône de saint Louis.

Le roi de plus en plus cède à son influence. « Quand elle lui parle, écrit Besenval, dans les yeux et le maintien du roi il se manifeste une action, un empressement que rarement la maîtresse la plus chère fait naître. » Il la consulte en tout et suit d’ordinaire ses avis.

N’ayant plus la chasse pour fatiguer son sang, il se distrait comme il le faisait à Versailles en limitant des serrures dans un atelier qu’il a aménagé au palais, sous la direction du maître ouvrier Gamain. Après il reçoit, dîne, s’occupe de ses enfants. Les soirées sont fort simples. On joue encore chez Mme de Lamballe, qui tient le salon de la reine, mais à petit jeu. Le roi fait souvent une partie de billard avant de se coucher. Presque plus de cérémonial, le protocole agonise, la royauté à Paris se fait petite d’instinct. Trop petite même, car Paris aime la montre et l’éclat. Un souverain y perd tout prestige dès qu’il choisit l’effacement.

0153.jpg (36642 octets)

"Echec et Mat" - gravure satirique sur la famille royale

L’Assemblée nationale, après six mois de session, a gardé entière cette candeur redoutable qui s’amourache des plus folles initiative. Ce n’est pas un Parlement, c’est une foule nerveuse que remuent à leur gré les orateurs. La salle du Manège où elle siège et qui longe le jardin des Tuileries est longue, étroite, incommode. A l’un des bouts la tribune, à l’autre le bureau. On entend mal. Le président élu pour quinze jours seulement - on reconnaît là l’esprit défiant de l’Assemblée - est assisté de six secrétaires. Devant eux une barre où se présentent les ministres, les officiers, les pétitionnaires. De vastes tribunes contiennent une foule bigarrée où tous les mondes se coudoient, mais où les jours de crise dominent les braillards des faubourgs. L’Assemblée doit subir leurs cris, leurs applaudissements, leurs huées. La rue pèse sur ses débats.

Elle subit aussi, et de plus en plus, l’influence de l’ancien Club breton devenu la « Société des Amis de la Constitution ». Siégeant dans le couvent des Jacobins de la rue Saint-Honoré, celle-ci ne compte guère d’abord que des députés, mais bientôt s’enfle d’une foule de membres exigeants, quêteurs d’émotions et de spectacles : journalistes, orateurs de la rue, petit bourgeois mécontents, artisans sans travail, qui de plus en plus pousseront le « Club des Jacobins », comme on l’appelle à présent, à exercer une dictature jalouse sur l’opinion. Le club ne va pas régner seulement sur Paris, mais sur la France entière ; grâce à ses filiales répandues dans toutes les provinces, il se rendra maître des futures élections .

Pierre à pierre, l’Assemblée bâtit la Constitution. La nation est désormais le seul souverain. Elle est représentée par une chambre unique, élue à deux degrés selon un mode de suffrage censitaire basé sur l’impôt. Car l’égalité civile n’a pas entraîné l’égalité politique ; les serviteurs et les pauvres n’ont pas voix dans l’Etat. Les pouvoirs sont strictement séparés. Le législatif appartient à l’Assemblée, l’exécutif au roi. Celui-ci peut être déchu pour cause de trahison ou de départ.

Il choisit les six ministres responsables, nomme les ambassadeurs, les chefs militaires, dirige la diplomatie, signe les traités. Mais l’administration et la justice, soit l’essentiel, lui échappent. Tous les administrateurs, tous les juges sont élus. Conception primaire, parfaitement absurde, qui abandonne à l’intrigue locale les postes les plus utiles et les plus délicats.

0154.jpg (31433 octets)

Lettres patentes de Louis XVI ordonnant la création des départements - archives nationales

L’Assemblée veut supprimer les formes anciennes sans se demander si elles avaient leur raison d’être et leur logique. Elle décide la mort des provinces. Le royaume est découpé en quatre-vingt-trois départements pourvus de noms sans souvenirs ; aux yeux des novateurs, ils ont le mérite d’en effacer l’histoire et de niveler la France. Ainsi sont brisées tant de forces utiles... La France demeurera, mais une et indivisible ; il n’y aura plus que des Français. Cependant cette fusion brutale, suivie bientôt d’une centralisation excessive, livre la France à la dictature bonne ou mauvaise - presque toujours mauvaise - de Paris.

precedent.gif (1427 octets)suivant.gif (1438 octets)