La révolution Française

La Fayette et Mirabeau

(1)

Début à Paris - Les partis à l’Assemblée - Un maire du Palais

Après plus d’un siècle d’absence, quand la royauté meurtrie, arrachée au séjour noble et aéré de Versailles, rentre à Paris, elle a de quoi s’y sentir dépaysée, presque étrangère. La ville peut bien s’être embellie de palais, d’édifices privés ou publics, s’être accrue d’artères nouvelles sous Louis XV, elle tient encore de près au Moyen Age et à la Renaissance. Sauf les boulevards, récemment percés, les quais et la rue Saint-Antoine, les voies sont restées étroites, mal pavées, souvent très sales, faiblement éclairées le soir. D’affreuses échoppes, des taudis, beaucoup de crasse et de misère. Encore qu’exigu pour une population de huit cent mille âmes, Paris se juxtapose en dix, vingt villes différentes, où l’on ignore ce qui se passe à une portée de fusil et où pourtant les rumeurs les plus étranges ne cessent de courir.

0142.jpg (20873 octets)

Allégorie à la gloire de La Fayette : "Le despotisme terrassé"  gravure du temps

La foule parisienne, au témoignage des voyageurs étrangers, l’Allemand Campe entre autres, « est très vive, très bruyante, très remuante. Tout le monde parle, chante, crie ou siffle ». Un peuple badaud, moqueur, nerveux, d’une mobilité enfantine, qui répond à toutes les excitations, est aussi capable de générosité que de bassesse. Il a toujours été ainsi, ne changera jamais. C’est le peuple de la Ligue, de la Fronde, pour ne pas remonter plus haut dans les temps. Il est laborieux et honnête, mais, comme toutes les grandes agglomérations, il a ses sentines et son écume.

Cependant, les premiers temps de son retour, la famille royale peut se convaincre que la terrible ville lui garde encore du respect, de l’affection. Le 7 octobre, tandis que Louis XVI reçoit aux Tuileries les délégations de l’Etat, une immense foule s’amasse sous ses fenêtres. On le réclame à tels cris qu’à plusieurs fois il doit paraître. Il est salué joyeusement. Menées par Gonchon, vendu pour un temps à La Fayette, les dames de la Halle viennent saluer la reine. Elle se montre à une croisée du rez-de-chaussée et le peuple l’assourdit de vivats. Il faut qu’elle distribue les rubans de son corsage, de son chapeau, il faut qu’elle donne ses mains à baiser à cent bouches impatientes.

0143.jpg (34298 octets)

Drapeaux, tambours et haches de l'époque révolutionnaire - Musée de l'Armée

Tant d’hommages - succédant à tant d’injures - amollissent un peu sa rancune. « Je pense que beaucoup de choses se remettront » écrit-elle à l’ambassadeur d’Autriche, Mercy-Argenteau. Pour balourd qu’il soit , Louis voit plus juste. Une époque nouvelle, infiniment périlleuse, s’est ouverte pour la royauté. Pourtant il imagine qu’avec beaucoup de prudence, une conduite calme et modeste, sans heurter de front l’Assemblée, en profitant de son inexpérience et de ses divisions, en saisissant les incidents favorables à une consolidation, il pourra sauver ce qui reste de la monarchie. Il compte sans la surenchère des partis, l’acharnement des ennemis de l’Eglise, il compte sans son entourage personnel, il compte enfin sans son propre tempérament, qui l’empêche d’agir à propos, de choisir à temps.

A l’Assemblée droite et gauche s’affrontent. La première, très diminuée par la démission de cent vingt députés qui, désespérant d’un peuple dont tant de violence a jailli, regagnent leur province ou quittent la France. L’honnête Mounier est parti, malade et sans voix pour le Dauphiné en attendant de s’enfuir à Genève. La droite garde pourtant quelques chefs remarquables, Boisgelin, Cazalès, Maury, Malouet. Leurs troupes indisciplinées, trop souvent clairsemées par l’absence, paraissent vouées à la défaite. A gauche les députés « patriotes » sont menés par trois jeunes hommes décidés, impatients, avides : Adrien Duport, Barnave et Alexandre de Lameth.

0144.jpg (27671 octets)

Bas relief de l'Arc de Triomphe élevé pour la fête de la fédération le 14 juillet 1790 - d'après David et Moitte

Adrien Duport est leur chef. D’ancienne famille parlementaire, riche, instruit, travailleur, légiste dans l’âme, il a la passion de la justice, qu’il imagine haute et humaine. Il est probe, il est réfléchi, mais sa fermeté semble dure. Encore que trop idéologue, habité de sentiments qu’il érige en principes, c’est à coup sûr un des cerveaux de la Révolution. Il y a en lui l’étoffe d’un homme d’Etat, mais il n’aura pas le temps de le faire voir. Ayant tant contribué à détruire, il ne lui sera pas donné d’être un constructeur.

Bernave, protestant tout dégouttant de Montesquieu, plus intuitif qu’intelligent, plus actif que laborieux, a le cœur ardent et l’imagination romanesque. Il écrit bien, parle encore mieux, par un jaillissement spontané, incisif, qui peut s’égarer en mots sauvages. Il est très ambitieux, pourtant naïf, honnête. La vie l’assouplira, élargira ses vues. Mais lui non plus n’aura pas assez de jours pour laisser un grand souvenir.

0145.jpg (23876 octets)

Un magasin de mode à l'époque révolutionnaire - dessin du temps - collection particulière

Alexandre de Lameth est le neveu du maréchal de Broglie. Il avait ses grandes entrées à Versailles. Il a participé avec ses frères à la guerre d’Amérique, s’y est conduit avec éclat, en est revenu, comme tant d’autres, la tête tournée par les prestiges de la liberté. Quand les troubles commencent, il est l’amant de Mme de Staël. Son salon le pousse. Il s’élance dans la Révolution parce qu’il y voit le triomphe de ses idées, parce qu’elle servira son intérêt, comblera ses besoins. Il en a beaucoup, étant non seulement libertin, mais joueur. Vif, résolu, il possède un sens inné de l’intrigue. Il est moins un politique qu’un politicien.

Ces trois amis, ces trois complices, si différents, se complètent à merveille. L’un a la tête, l’autre la voix, le troisième l’action. Un dicton court à l’Assemblée : « Ce que Duport pense, Bernave le dit, Lameth le fait. »

0146.jpg (32372 octets)

Les dames de la Halle viennent complimenter la Reine aux Tuileries le 7 octobre 1789 - gravure populaire

Pour le moment, entre la cour impuissante et l’Assemblée sans équilibre, La Fayette s’impose comme l’arbitre obligé. Il a pris par la force des circonstances l’attitude et la fonction d’un véritable maire du palais. La saturnale des 5 et 6 octobre a dessillé ses yeux. Il demeure l’ami de la liberté, mais répugne à l’anarchie. Il croit qu’il est grand temps de pratiquer une politique d’énergie. Commandant de la garde nationale, en fait maître de Paris, disposant par son ami Bailly de la municipalité, assuré d’un parti nombreux à l’Assemblée, il en a le pouvoir. Non seulement il entend défendre la famille royale dont il s’est constitué le gardien, mais encore rendre au souverain une autorité raisonnable qui lui permette de résister aux entreprises des agitateurs comme aux empiétements de l’Assemblée. Programme excellent : il veut l’appliquer sans délai.

Une procédure est ouverte contre les auteurs des attentats des 5 et 6 octobre et leurs instigateurs. La presse est sévèrement bridée. Mais il faut aller plus haut, frapper à la tête et délivrer le roi de son principal ennemi, le trésorier de la Révolution, le duc d’Orléans. Amené par La Fayette chez le roi, le duc consent à partir pour Londres avec la mission de découvrir jusqu'à quel point la cour de Saint-James a fomenté les troubles, quels moyens et quels agents elle a employés. Ironie sanglante : c’est, comme on l’a dit heureusement, « renvoyer un traître à ses complices ».

0147.jpg (32362 octets)

La place Louis XV aux environs de 1789 - dessin de Desprès - Musée Carnavalet

En début à des difficultés sans cesse renaissantes, luttant avec une obstination méritoire contre l’inertie ou l’aigreur, La Fayette a imposé sa tutelle au roi défiant, à la reine hostile. Dans un mémoire un peu trop optimiste, il demande carte blanche. Le roi la lui donne, en apparence du moins. La Fayette reçoit de lui le commandement de toutes les troupes régulières dans un rayon de quinze lieues autour de Paris. Cela n’empêche qu’en même temps Louis n’envoie en grand secret l’abbé de Fontbonne remettre au roi d’Espagne, son cousin, une protestation écrite contre tous les abandons que son danger a pu pourra l’obliger à consentir . Dans l’alliance où ce libéral engage son avenir, mieux peut-être, sa vie, il est seul de bonne foi. La cour le subit, prête à le rejeter si la moindre occasion s’offre. Vice essentiel d’un accord qui, sincère, eût été fécond.

La disette un moment atténuée s’est accrue soudain, on ne sait par quelle négligence ou quelles manœuvres. Rien n’est difficile, rien n’est si vite suspect comme le maniement du blé, dans un pays qui en fit toujours son principal aliment. Qu’il menace de manquer, toute raison quitte les Français. Le 21 octobre un boulanger, Denis François, est saisi par la foule et pendu à la lanterne de la place de Grève. La Fayette montre alors une réelle énergie. Il fait disperser la populace par deux bataillons de la garde nationale, puis, appuyé par Bailly, il réclame de l’Assemblée de vote de la loi martiale qui donnerait aux municipalités le droit de requérir garde nationale et troupes régulières pour rétablir l’ordre. Malgré l’opposition de Buzot et de Robespierre, l’Assemblée adopte la loi, contre laquelle protestent avec véhémence Loustalot dans sa feuille et Danton dans son district.

0148.jpg (24958 octets)

Chanteurs et musiciens de rue - dessin de l'époque - collection particulière

A ce moment s’esquisse un rapprochement entre La Fayette et Mirabeau. « Quand on se mêle de diriger une révolution, écrivait Mirabeau le 10 octobre, la difficulté n’est pas de la faire aller, c’est de la retenir. » Qu’il a raison ! La retenir, il le peut, prétend-il. Certes il a voulu le renversement de l’ordre ancien, il a souhaité le détrônement du roi qui n’a pas consenti à l’employer. A présent qu’il voit dans quels abîmes descend la France, il se retourne vers cette monarchie à laquelle il a fait tant de mal et, une fois de plus, propose de la servir. Non point pour rien sans doute. Mais comme dira joliment La Fayette, « il ne trahit que dans le sens de ses convictions. »

Dans une réunion à Passy, chez sa nièce la marquise d’Aragon, il est près de s’entendre avec La Fayette et le triumvirat. Au fond, en dépit de tant de flèches échangées, Barnave, Duport et Alexandre de Lameth le méprisent moins encore qu’ils ne l’admirent. Avec son aide, ils projettent de renverser Necker et de former un véritable cabinet parlementaire dont le chef serait La Fayette. Mirabeau compte y entrer, mais on ne lui offre qu’une ambassade, à Constantinople ou à Londres. Le tribun refuse.

0149.jpg (30286 octets)

Les dames de la Halle viennent complimenter la Reine aux Tuileries le 7 octobre 1789 - gravure populaire

Sans rompre tout à fait, Mirabeau, La Fayette et les triumvirs se séparent. Or la porte qu’ils laissent entrouverte ve se fermer brusquement. L’Assemblée a eu vent de ces négociations et s’en inquiète. Le 7 novembre, sur la proposition de Lanjuinais, simple avocat breton, strict de mœurs, sans jointures, la Constituante décide qu’aucun député pendant la législature ne pourra être nommé ministre, recevoir aucun emploi, aucune pension. S’évanouit ainsi, avec le rêve du grand orateur, l’esquisse de gouvernement tempéré qui pouvait fixer la évolution. Cette date du 7 novembre est néfaste. La Constituante une fois de plus a répudié le réel pour les nuées ; par peur d’un homme elle s’est donné à l’inconnu.

precedent.gif (1427 octets)suivant.gif (1438 octets)