La révolution française

La fin de Versailles

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A l’aube du 6 octobre - L’attaque du château - Au balcon - Le départ pour Paris

Par cette froide nuit, les gardes nationaux campent où ils peuvent, dans les églises, les lieux publics, les cours, les cafés. Couchés ou assis sur le pavé, les insurgés se chauffent autour de leur feux. Tout paraît assoupi. Mais quelques figures patibulaires veillent, fanatiques qu’une telle succession de violences n’a pas lassées, repris de justice aussi qui, à deux pas de ce palais rempli des trésors de la France, attendent l’occasion de tuer et de piller.

Salve d'artillerie devant le Château de Versailles, le 6 octobre 1789 - Dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Avant l’aube, vers cinq heures, des tambours battent, des groupes se réveillent et s’agitent. De l’un à l’autre un avocat bossu, Verrières, et le fameux Lecointre, à cheval tous deux, vont discourant. A six heures, au moment de la relève des sentinelles, un groupe d’insurgés pénètre dans la cour des Ministres par la grille de la Chapelle. Toute la nuit les portes avaient été d’ailleurs fort mal gardées. Un garde du corps tire du balcon et tue un ouvrier parisien. La foule, augmentée de seconde en seconde, s’exaspère. Elle crie :

- A bas l’Autrichienne ! Mort à la reine ! Mort au roi !

Quelques gardes accourent. L’un d’eux, des Huttes, qui vient d’entrer au service, est égorgé. Sa tête est hissée sur une lance comme le guidon du massacre. La vague de l’émeute s’enfle et bondit. On y voit, près de jeunes gens dont les bas de soie et les culottes de Casimir passent sous les cotillons dont ils sont affublés, des forgerons et des serruriers de la manufacture d’armes de Versailles, en tablier de cuir, le visage et les bras noirs. Devant l’escalier, un individu, en habit de garde national, décoré de la croix de Malte, distribue de l’argent à des misérables à qui il « recommande de ne respecter que Monsieur, le Dauphin et Monseigneur le duc d’Orléans ».

"La terrible nuit du 5 au 6 octobre 1789" - gravure du temps

Le duc d’Orléans, il est à ce moment sur la place d’Armes, la face épanouie, souriant dans la foule, une large cocarde tricolore au chapeau, une légère badine à la main.

Les trop rares gardes du corps demeurés au château bravement, désespérément, défendent le grand escalier de marbre qui conduit chez la reine. Ils sont peu à peu refoulés par la horde et se replient de salle en salle jusqu'à l’œil-de-bœuf où ils se barricadent. Un d’entre eux, Varicourt, est tué et décapité. Un autre, Tardivet du Repaire, terrassé par un homme en jupons et un soldat vêtu de bleu, échappe à grand’peine. Les nobles lambris sont éclaboussés de sang. Des enragés hurlent :

- Nous voulons le cœur de la reine, nous fricasserons son foie et nous ferons des cocardes avec ses boyaux !

Une de ses femmes, Mme Augué, entr’ouvre la porte qui conduit chez Marie-Antoinette. Un garde, Miomandre de Sainte-Marie, l’uniforme en lambeaux, la face ensanglantée, lui crie : « Sauvez la reine ! » et referme le battant. Marie-Antoinette passe à la hâte un jupon, un casaquin de toile jaune et par un étroit balcon court, pieds nus, vers l’œil-de-bœuf pour gagner la chambre du roi. La porte est fermée au verrou... Elle frappe. Nul ne répond. Louis, à ce même moment, essayait de la rejoindre par un passage secret. On entend des coups de feu. Alors elle perd la tête, sanglote :

- Mes chers amis, sauvez-moi et mes enfants !

Enfin un garçon ouvre. Elle se précipite chez le roi qui revenait haletant. Les deux époux s’embrassent. Mme de Tourzel apporte le dauphin...

Un garde du corps massacré devant la porte de l'appartement de la Reine - aquatinte de Janinet

Les brigands assaillent l’œil-de-bœuf où les gardes n’ont plus qu’à mourir. Les portes vont éclater sous les coups de crosse quand soudain le tumulte cesse. Les gardes nationaux de La Fayette, parmi lesquels ceux des districts de l’Oratoire de Saint-Philippe-du-Roule, sont entrés au château.

Soldats gentilshommes et soldats patriotes ont échangé leurs coiffures et fraternisent - gravure populaire

En majeure partie composés d’anciens gardes françaises - un de leurs sous-officiers est Hoche - ils ont chassé la tourbe d’assassins. Ils frappent à l’huis :

- Ouvrez, messieurs !

Et comme les assiégés ne bougent, ils ajoutent :

- Nous sommes les gardes françaises, nous n’avons pas oublié que vous avez sauvé les nôtres à Fontenoy !

Les gardes du corps obéissent. Soldats gentihommes et soldats patriotes échangent leurs coiffures et fraternisent. Le roi se tient dans sa chambre de parade (la chambre de Louis XIV) où quelques ministres sont parvenus à le rejoindre. Necker, très abattu, cache sa tête dans ses mains. La reine, qui ne songe point à compléter sa toilette, a repris son calme et même sa hauteur. Ses enfants et Mme Elisabeth l’entourent.

Madame Adélaïde - par madame Labille-Guiard - Musée de Versailles

Dans un coin, des femmes pleurent. Le comte de Provence, en grand costume, paré de ses ordres, arrive après huit heures. A Mounier, qui venait l’informer du danger de son frère, il a répondu avec flegme : « Que voulez-vous ? Nous sommes en révolution ; on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! » Et il a pris le chemin du palais. La foule lui a fait place avec sympathie ; elle sait combien de cœur il est séparé du roi.

La Fayette, trop tard éveillé, galope enfin au château. A la grille, il trouve dix gardes du corps prisonniers que le peuple veut prendre. Il les tire d’affaire par quelques mots heureux. Chez le roi, il est bien reçu. Mme Adélaïde lui saute au cou. Sur son conseil, Louis se monstre au balcon de la cour de Marbre. Des cris le saluent : « Vive le roi ! Le roi à Paris ! » Sans articuler un mot, Louis acquiesce de la tête. Il est alors passionnément acclamé.

Mais la foule, qui s’écarte dans la cour, à présent demande la reine. Marie-Antoinette surmonte ses appréhensions et, prenant par la main Madame Royale et le dauphin, paraît au balcon doré. On la hue : « Pas d’enfants ! La reine seule ! » Des fusils la couchent en joue. Certains font le geste de lui couper la tête. Elle recule et rentre dans la chambre. La Fayette alors s’avance :

- Ne craignez rien, madame, venez avec moi.

- N’avez-vous pas vu, dit-elle en tremblant, les signes qui m’ont été faits !

- Oui, madame, allons-y.

Il la regarde. Tous la regardent...

La fille de Marie-Thérèse redresse sa tête dépoudrée.

- Eh bien ! dussé-je aller au supplice, j’y vais.

Les journées d'octobre - caricature anglaise du temps

Il lui offre la main et tous deux s’avancent au-dessus de la multitude qui ondule à l’infini devant eux, avec des crêtes et des creux pareils à ceux de la mer. Le tumulte est si fort que La Fayette ne peut se faire entendre. Alors, par une inspiration chevaleresque, risquant tout pour cette femme qu’il n’aime pas et dont il sait qu’elle le déteste, il s’incline lentement, comme il eût fait aux jours proches encore de sa toute-puissance, et lui baise le bout des doigts. Le geste, si délicat, si français, enchante. On applaudit, on crie :

- Vive le général ! Vive la reine ! Elle sourit à ce peuple la remercie d’un élan cette fois unanime :

- Vive la reine ! A Paris, à Paris ! Lorsqu’elle revient dans la chambre, Marie-Antoinette, pâle comme Méduse, dit à Mme Necker en frissonnant :

- Ils vont nous forcer, le roi et moi, à nous rendre à Paris avec les têtes de nos gardes portées au bout de leurs piques !...

Anéantie, elle s’assied. Son fils court à elle. Il n’a point mangé depuis la veille et se plaint : « Maman, j’ai faim ! » Elle le caresse sans répondre.

- Ne feriez-vous rien pour mes gardes ? demande le roi à La Fayette.

Le général conduit l’un d’eux sur le balcon, et montre au peuple la cocarde tricolore qui, à son chapeau, remplace désormais la cocarde blanche. Le garde crie : « Vive la nation ! » La foule : « Vivent les gardes du corps ! »

Retour de Versailles, le 6 octobre 1789 - gravure populaire

Louis, rassuré, revient sur le balcon. Nouveau tonnerre : « Le roi à Paris ! » Il fait un geste de la main pour obtenir le silence et dit d’une voix assez ferme :

- Mes amis, j’irai à Paris avec ma femme et mes enfants ; c’est à l’amour de mes bons et fidèles sujets que je confie ce que j’ai de plus précieux.

On l’applaudit mais, contre son espoir, le peuple ne se disperse pas. Il reste massé dans la cour de Marbre, la Grande Cour et la place d’Armes.

Louis sent que quitter Versailles pour se livrer à Paris, c’est, comme l’a dit Saint-Priest, à peu près condamner la monarchie. Concilier le pouvoir royal et le pouvoir populaire, après ces scènes sanglantes, sera si difficile ! Il ne craint pas pour lui, mais pour les siens, surtout pour la reine. Aussi, en dépit de la promesse qu’il vient de faire, essaie-t-il encore de résister. Il demande à l’Assemblée de se réunir près de lui, au château. Il espère qu’elle s’opposera au départ. Mounier le voudrait. Mirabeau, aidé par Barnave, déjoue la manœuvre. L’Assemblée n’envoie au roi qu’une députation chargée de déclarer qu’elle se tient pour inséparable du souverain. Désabusé, Louis commande d’atteler les voitures.

A une heure, le canon tonne. Un cortège de trente mille hommes et femmes s’écoule lentement par l’avenue de Paris. Les gardes nationaux de La Fayette sont en tête, des miches enfilées à leurs baïonnettes. Puis, dans un horrible désordre, des hommes à face dangereuse, haussant des piques, des femmes montées sur des chevaux, des charrettes, des canons , échevelées, brillantes. Puis, encadrés par des gardes nationaux, les gardes du corps à pied, désarmés et nu-tête. Puis le régiment de Flandre et les Suisses.

"Retour des héroïnes parisiennes" - gravure du temps

Enfin l ‘énorme carrosse cramoisi et doré où sont tassés le roi, la reine, le dauphin, Madame Royale, le comte et la comtesse de Provence, Mme Elisabeth et la gouvernante des enfants de France, Mme de Tourzel. La Fayette chevauche à la portière de la reine. Suivent dans les voitures de la cour les ministres et cent députés. La foule marche derrière, dans la boue, chantant, riant, criant : « Nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron ! »

Il ne pleut plus, le soleil brille. Ce peuple, que tout à l’heure des bandits poussaient aux pires violences, redevient débonnaire et joyeux. Il croit que, la famille royale installée à Paris, une ère de félicité va s’ouvrir pour lui. Eux, le descendant de saint Louis et la fille de la grande Impératrice n’osent se retourner pour regarder de loin ce Versailles où ils ont vécu jeunes, puissants, heureux, et qui pourtant les a perdus comme il a perdu le régime. Ils sont maintenant à peu près sûrs de n’y revenir jamais. A mesure qu’on approche de la capitale et que le jour baisse, ils se sentent davantage au pouvoir d’une force contre laquelle rien ne les protège plus.

Le Roi arrivant à Paris, le 6 octobre 1789 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Après sept heures, apparaissent les premières maisons. Bailly harangue le roi à la porte de la Conférence. Louis répond qu’il « se trouvera toujours avec plaisir et confiance parmi les citoyens de Paris ». Le cortège se dirige ensuite vers l’Hôtel de ville. Dans les rues qui grouillent, à la lueur des torches, la reine est insultée. On parvient enfin à la place de Grève. Le roi descend de carrosse, soutenu sous les bras par deux officiers de la garde nationale. Il essuie de nouveaux discours. Bailly répète les paroles que Louis a prononcées à la barrière. Il oublie les mots « avec confiance ». Marie-Antoinette s’en aperçoit et, tout haut, les lui rappelle.

- Dites : « avec confiance », monsieur Bailly. Le maire obéit de bonne grâce :

- Vous l’entendez, messieurs. Vous êtes plus heureux que si je l’avais dit moi-même.

Avec confiance... Cruelle ironie des paroles. C’est de ce jour même, de ce funeste 6 octobre, qu’il ne peut plus y voir, jamais, de confiance entre le roi et son peuple, entre la monarchie et la représentation nationale. Louis XVI, Marie-Antoinette, ne pourront jamais oublier les scènes horribles de Versailles, les serviteurs morts à leurs pieds pour leur défense, l’enlèvement par une tourbe déchaînée. Les applaudissements, les vivats, leur rendront parfois une illusion fugitive, car l’espérance est dure à tuer chez les hommes. Ce calvaire pourra connaître des repos. Mais au fond de leur esprit, de leur chair, il n’y aura jamais détente, réconciliation, pardon. Jamais...

Retour de Versailles - dessin à la plume - B.N. Estampes

Avec les siens, Louis doit se montrer aux fenêtres, éclairées par des flambeaux. On l’applaudit avec emportement. Sur la place, les gens s’embrassent, dansent de joie, lui tendent les mains. Louis les regarde, sans comprendre. Par instants il se force à sourire.

Enfin, à dix heures, aux flambeaux, la famille royale entre aux Tuileries vides, déshabitées depuis la jeunesse de Louis XV. La reine, en mantelet noir, petite coiffe, sans rouge, les yeux éteints, monte avec lassitude l’escalier. Comme aux premiers degrés elle trébuche, elle saisit la basque du roi. Une femme de la halle, qui la regarde, s’écrie :

- Tu as raison de le tenir, tiens-le ferme ; c’est ton sauveur !

Le dauphin, saisi par la tristesse et l’obscurité du palais, dit à sa mère :

- Tout est bien laid ici, maman !

- Mon fils, murmure-t-elle, Louis XIV y logeait bien...

Un souper et un coucher de fortune ont été préparés pour la famille royale et leurs proches serviteurs.

- Que chacun aujourd’hui s’accommode comme il pourra, dit Louis ; pour moi, je suis bien.

Arrivée place de Grève des "héroïnes parisiennes" ramenant de Versailles les têtes coupées de deux gardes du corps - gravure du temps

Il se met à table et mange de cet appétit qu’aucune émotion n’abat. Le lendemain on fait venir de Versailles des meubles, de la vaisselle, du linge, des livres. Le roi n’a demandé que des ouvrages de dévotion et le Vie de Charles 1er...