La révolution française
Le 14 juillet
(5)
Foulon et Bertier massacrés
Les jours suivants renforcent la puissance de lAssemblée. Le Parlement de Paris, la Cour des aides, la Chambre des comptes, lUniversité successivement lui rendent hommage. Elle élit pour président Liancourt. Au château, le désert sétend. Laile du nord est presque vide, celle du midi est fermée, nombre de serviteurs du roi sont partis, dautres semblent ne rester quà regret. Pour les contre-révolutionnaires entêtés, Louis est plus quun gêneur, il est un coupable. Du reste, il est soumis de la part des meneurs extrémistes à un espionnage incessant.

Devant l'Eglise Saint-Merri, la foule montre à Bertier, intendant de Paris, la tête de son beau-frère Foulon, le 23 juillet 1789 - Dessin de Prieur - Musée Carnavalet
LAssemblée nationale semble napprécier quà demi son succès. Le système social trop brutalement secoué a perdu tout équilibre. Lally-Tollendal exprime le premier, avec éloquence, le vu dun rapprochement avec le monarque. Le principal danger du moment, dit-il en substance le 20 juillet, cest lesprit de révolte, il ne peut conduire quau désastre. On lapprouve dabord. Mais se lèvent contre lui des orateurs du Club breton, Bozot et surtout Robespierre. Ce petit député sexprime avec une hauteur étrange chez un inconnu : « Qui autorise M. de Lally-Tollendal à sonner le tocsin ? On parle démeute. Cette émeute, messieurs, cest la liberté. Ne vous y trompez pas, le combat nest point à sa fin... » Il est applaudi. Tous les pouvoirs semblent dissous. La France na plus quun maître : la peur.
Cette peur, irraisonnée, morbide, elle affole Paris, qui de plus en plus souffre de la faim. Le pain, trop cher, manque dans les grandes villes. Les souscriptions publiques ou privées ne procurent quun faible secours. « Mourir pour mourir, disent les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, nous aimons mieux le canon que la misère. » On en veut surtout à un conseiller dEtat, Foulon, adjoint à Broglie dans le ministère Breteuil. On le dit partisan de la banqueroute, on laccuse injustement davoir spéculé sur les grains.

Foulon - portrait anonyme - Musée de Versailles
Dès le début des troubles, il a recommandé au roi dembrasser franchement la Révolution pour la diriger ou de la tuer dans luf en anéantissant ses meneurs. Avis excellent que le prince na su adopter. Après avoir fait publier sa mort, Foulon a fui Paris, sest caché à Viry sur la route de Fontainebleau. Des « patriotes » parisiens, envoyés à sa recherche, ameutent les paysans qui le découvrent. Ce vieillard de soixante-quatorze ans endure un atroce supplice. Un collier dorties au cou,, une botte de foin sur les épaules, les mains liées, il est traîné de nuit jusqu'à Paris, derrière une charrette.
Au petit matin, le 23 juillet, il arrive à lHôtel de ville. Bailly et le Comité permanent, qui a pris le nom de municipalité, sont fort en peine. Ils voudraient sauver Foulon en lemprisonnant à labbaye. Mais la place de Grève semplit dune foule quexcitent des hommes de mise correcte, voire élégante. La Fayette parlemente en vain. Il promet que Foulon sera jugé. « Point de jugement ! » crie un meneur. La foule menace de brûler lHôtel de ville, si le prisonnier ne lui est remis. Une bande de forcenés culbute les sentinelles, brise les barrières, envahit la GrandSalle.

Supplice de Foulon - gravure du temps
Foulon est emporté et pendu à la lanterne qui fait face à la maison commune. Deux fois la corde casse et le vieillard retombe sur les genoux comme un pantin désarticulé. Des ouvriers veulent le tuer pour abréger son supplice. On les écarte. Après un quart dheure dattente le malheureux, pendu une troisième fois, meurt enfin. Un furieux lui coupe la tête, bourre la bouche de foin et au bout dune pique promène ce trophée.
Peu dinstants après, le gendre de Foulon, Bertier de Sauvigny, arrêté à Compiègne par deux maçons, est amené à lHôtel de ville. On lui reproche davoir, en sa qualité dintendant de Paris, nourri les régiments étrangers appelés par la cour. On laccuse davoir volé le roi. Cest un honnête homme, intelligent, mais de façons roides, sans beaucoup damis. Quand son cabriolet passe devant léglise Saint-Merri, on lui pousse au visage, avec des hurlements cannibales, la tête de son beau-père souillée de sang et de boue.

La tête de Foulon, le coeur de Bertier de Sauvigny, la tête de Bertier de Sauvigny et le crâne de Foulon promenés au bout de piques - d'après le croquis au crayon de Girodet
Il la regarde sans faiblir. Porté à la salle Saint-Jean, il comparaît devant les électeurs. Bailly, pour gagner du temps, linterroge. Mais la populace hurle de plus belle. Le maire, balbutiant, ordonne que Bertier soit conduit à lAbbaye. A peine atteint-il la Grève quil est poussé à la lanterne. Son calme le quitte alors ; il saisit un fusil et se jette dans la foule tête baissée pour vendre chèrement sa vie. Il est massacré. Un soldat de Royal-Cravate lui fend la poitrine, en arrache le cur et va le porter sur le bureau des électeurs, devant Bailly qui défaille. La Fayette déchire son écharpe et démissionne. Supplié par la municipalité et les districts, il ne tarde pas toutefois à reprendre son commandement.
Ces crimes, commis sans doute à linstigation des orléanistes qui veulent acculer Louis XVI à labdication, consternent à Versailles, non seulement la cour, mais lAssemblée. Lally-Tollendal sindigne. Les yeux de cet homme bon et droit, mais trop bénisseur, sont enfin dessillés. Il voit où lon conduit la monarchie et la France. Il soutient avec flamme et fait voter une motion invitant les citoyens au respect des lois. Les gardes-françaises et nombre de soldats errants seront de nouveau enrégimentés. Sur la proposition dAdrien Duport, un Comité des recherches est constitué pour surveiller les contre-révolutionnaires et contenir les entraînements de la foule. Au demeurant, on passe léponge sur lassassinat de Foulon et Bertier. « Ce sang était-il donc si pur ? » ose sécrier Bernave. O jeune ambitieux, nul nen pouvait répondre, mais cétait du sang !
Mirabeau sest montré des plus hostiles à toute mesure punitive. Il poursuit la popularité par les moyens classiques des démagogues. Mais en même temps, il charge son ami belge, le comte de La Marck, bien vu de Marie-Antoinette, de faire de discrètes ouvertures au roi. Il espère être appelé au ministère ou du moins pris comme conseiller du gouvernement. Les deux vieilles princesses, Madame Adélaïde et Madame Victoire, maintenant y engageant leur neveu. Louis consentirait. La reine, roidie dans sa rancune, sy refuse. Elle ne veut voir en Mirabeau quun ennemi, le plus dangereux de tous, et elle fait repousser ses avances avec dédain.

"C'est ainsi que l'on punit les traîtres" - gravure populaire
Le « sanglier dAix », comme on lappelle à la cour, na plus dès lors quune idée, devenir lidole de la rue, le maître de Paris, pour simposer sans ménagements à des princes si obtus. Il court la ville, fait distribuer par brassées sa feuille, le Courrier de Provence. Trépidant, orageux, fou dambition et dorgueil, il vitupère la faible assemblée des électeurs dont le mandat va prendre fin et présente sa candidature aux élections de districts. Sil est élu, il compte renverser Bailly et gouverner Paris à sa place.

Mirabeau - buste de Houdon - collection particulière
Il nest pas élu. Car le peuple ne vote pas. Mais la bourgeoisie censitaire, commerçante et intellectuelle. Lasse des violences, des meurtres, du pillage, elle envoie à lHôtel de ville cent quatre-vingts représentants qui tous veulent lordre en même temps que la liberté. Y figurent Moreau de Saint-Méry, Léonard Bourdon, lavocat de Joly, le journaliste Brissot, enfin Bailly, qui est replacé à la tête de la municipalité. Cette « Commune » retarde déjà sur les événements ; elle est attaquée par les gens du Palais-Royal et les aboyeurs des faubourgs, elle est trop modérée, trop raisonnable pour tenir en main une ville où grouillent tant de vibrions.