La révolution française

Le 14 juillet

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La prise de la Bastille

Premier assaut contre La Bastille - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Un cri éclate « A la bastille ! » Qui l’a poussé ? Un fourrier des gardes-françaises nommé Labarthe, a-t-on dit, et plusieurs de ses camarades. Cinq ou six cents hommes répètent après eux : « A la Bastille ! » Puis, traînant leurs canons, dressant leurs mousquets et leurs piques, par la rue Saint-Antoine ils se portent sur la citadelle pour y trouver d’autres armes. Du Palais-Royal, une autre colonne accourt.

La Bastille, on en fait après l’événement le symbole du despotisme, l’abominable donjon où agonisaient des malheureux, coupables seulement d’avoir déplu au tyran ou à ses maîtresses. En vérité, l’ancien château de CharlesV, avec ses huit tours grises couronnées de canons rouillés, n’est plus qu’une prison de luxe où le roi fait enfermer pour quelques semaines, bien nourris, bien logés, recevant des visites et parfois même pourvus de permissions de sortie, des fils de famille extravagants ou des libellistes sans mesure. Elle est commandée par un galant homme, Jourdan de Launay, qui dispose seulement de trente-deux Suisses et de quatre-vingt-deux invalides. Il n’a que pour deux jours de vivres et d’eau.

Maillard va chercher le billet où Launay, gouverneur de La Bastille, offre sa reddition - aquatinte de Janinet

Le Comité permanent de l’Hôtel de ville, craignant de voir la populace s’emparer de la forteresse, afin de lui ôter tout prétexte, envoie un officier et deux sous-officiers demander à Launay de retirer ses canons des embrasures. Le gouverneur les retient à déjeuner et fait reculer les pièces. Ne voyant pas revenir ses émissaires, le Comité en envoie un autre, un avocat de Reims, l’électeur Thuriot, chargé de la même requête. Thuriot, dogue brutal, outrepasse sa mission et harangue de haut la garnison, la somme même de se rendre, au nom « de la nation et de la patrie ». Launay promet de ne pas faire feu sur la foule qui bat les rues, si elle n’attaque pas.

Thuriot est hué par elle quand il sort. A une heure et demie, un millier d’hommes en armes entourent la forteresse et derrière eux un océan de badauds. Des coups de feu partent ça et là. On entend marteler ce refrain : « Nous voulons la Bastille ! » Un brasseur du faubourg Saint-Antoine, très populaire, le gros Santerre, propose d’y mettre feu. Il fait chercher des charrettes de paille et de l’huile. Cependant deux anciens soldats se faufilent jusqu’au toit du corps-de-garde et abattent à coups de hache le pont-levis qui donne accès à la première des deux cours, dite cour du Gouvernement. Les plus enragés s’y précipitent. Launay alors commande de tirer. Le peuple crie à la trahison, car il croit que c’est Launay qui a fait lui-même abaisser le pont-levis pour attirer les assaillants dans un piège. On relève une quinzaine de blessés qu’on transporte à l’Hôtel de ville.

Rue de la Contrescarpe, la foule regarde la fumée qui entoure la forteresse - peinture anonyme, ecole française du temps - collection particulière

Le comité permanent envoie coup sur coup deux députations à Launay pour qu’il accepte une garnison fournie par la milice bourgeoise. La première, conduite par l’abbé Fauchet, ne peut entrer à la Bastille. La seconde, dirigée par Corny, réussirait peut-être quand la fusillade reprend. A ce moment - il est quatre heures - le siège devient sérieux. Trois cent gardes-françaises, avec quatre pièces, de canon, sont arrivés au pas de course, conduits par un officier du régiment Reine-Infanterie, Elie et un ancien sous-officier, Hulin. Sous le feu des défenseurs, ils pénètrent dans la cour du Gouvernement. Elie et un mercier nommé Réole écartent les voitures chargées de paille qui commençaient de flamber.

Flesselles assassiné sur les marches de l'Hôtel de Ville - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Deux canons sont braqués contre le second pont-levis. Trois pièces le défendent, chargées à mitraille. Launay n’en fait partir qu’une seule. Il ne manque point de bravoure, mais de caractère. Pas un canon des tours ne tire. Sous ce chef incertain, la garnison se divise : les Suisses seuls veulent résister, les invalides ne pensent qu’à se rendre. Impressionné par leurs supplications, n’attendant plus de secours, car Besenval, dont les régiments, rien qu’en paraissant, pouvaient effondrer l’émeute, est resté coi. Launay songe à faire sauter sa poudrière.

Arrestation de Launay - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Deux invalides, Ferrand et Béquart, baïonnette à la main, l’empêchent. Le gouverneur se résigne alors à capituler. Franchissant le fossé sur une planche, un grand diable à tête triste, le clerc d’huissier Maillard, va chercher le billet où Launay offre sa reddition. Elie et Hulin donnent leur parole qu’il ne sera fait de mal à personne. « Bas le pont ! » crie le peuple impatient...

Le Marquis de Launay - d'après une peinture de Cagliostro

Le pont tombé, une horde se rue dans la cour intérieure, s’empare des officiers, saccage dans ces derniers recoins l’immense citadelle, court aux cahots et délivre les sept prisonniers : quatre faussaires, un sadique qu’il faudra le lendemain remettre sous clef et deux fous. On porte en triomphe ces martyrs de l’absolutisme. Traîné par les quais à la place de Grève, tête nue, en frac gris, Launay, en dépit des généreux efforts de Hulin, est massacré après s’être défendu « comme un lion ». Le garçon cuisinier Desnot lui coupe la tête avec un canif. Le corps disparaît, déchiqueté. Sont tués aussi au désespoir d’Elie qui les défend en vain, le major de Losne, l’aide-major Miray, le lieutenant Person et trois invalides, parmi lesquels ce Béquart qui pourtant avait empêché le gouverneur de faire sauter la Bastille avec les assiégeants.

Délivrance du Comte De Lorges, prisonnier à La Bastille depuis 32 ans - gravure du temps

Saoûle d’une si facile victoire, fière de ses drapeaux souillés et des cinq ou six têtes fichées sur les piques, la populace se jette alors sur l’Hôtel de ville. Elle porte au premier rang Elie, couronné de lauriers. Près de lui, un jeune ouvrier brandit le règlement et les clefs de la Bastille attachés à la baïonnette. Le Comité permanent, que blanchit la peur, entoure le prévôt Flesselles. La foule l’accuse, l’insulte. Quelques électeurs essaient en vain de le défendre. Flesselles, sommé de venir se justifier au Palais-Royal, descend bravement pour s’y rendre. Il est abattu d’un coup de pistolet comme il sort de l’Hôtel de ville. Sa tête, sur une pique, va voisiner avec celle de Launay.

Les prisonniers de La bastille sont conduits en triomphe par les rues de Paris - gravure du temps

Les vainqueurs de la Bastille ont eu quatre-vingt-dix-huit morts. C’est beaucoup moins une victoire du peuple qu’une victoire de la canaille. La faction d’Orléans s’y est activement employée, encore que l’événement ait dépassé son attente. Paris n’est pas très fier : il éprouve surtout de l’angoisse. Des bandits et des filles dansent dans le jardin du Palais-Royal autour des têtes coupées, d’un paquet d’entrailles attaché à une perche et d’un cœur entouré d’œillets blancs. Ils chantent :

« Ah ! il n’est pas de fête

Quand le cœur n’y est pas ! »

La tête de Launay hissée au bout d'une fourche - d'après le croquis au crayon de Girodet

L’abominable saturnale épouvante le vrai peuple. Le Comité permanent fait circuler sans arrêt des patrouilles par les rues dépavées où de loin en loin se dressent des barricades. Les cloches des églises sonnent le tocsin et par instants on entend le canon. Les gens se cachent dans leurs caves. Ils croient que les régiments étrangers sont arrivés pour noyer la ville dans le sang.

La journée mémorable du 14 juillet 1789 - gravure populaire

Le ministère Breteuil, le « ministère des cent heures », comme on l’appellera, est encore tout à l’illusion. Son programme est prêt. Louis XVI doit se rendre le 15 juillet à l’Assemblée ; il y renouvellera sa déclaration du 23 juin et dissoudra les Etats. La banqueroute sera déclarée, et cent millions de billets mis en circulation pour les besoins du Trésor. Les troupes doivent en même temps attaquer Paris sur sept points et occuper le Palais-Royal. Depuis deux jours, les gardes du corps ne quittent plus leurs bottes. Dans la soirée du 14, le comte d’Artois et la duchesse de Polignac viennent apporter des friandises aux deux régiments allemands campés à l’Orangerie de Versailles et boivent gaîment à leur santé.