La révolution française
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Convocation des Etats Généraux - La procession du Saint-Esprit

La procession des Etats généraux du 4 mai 1789 - dessin de Augustin de Saint-Aubin - Musée Lambinet
La convocation des Etats généraux, cest la faute suprême, irrémédiable, insensé, du souverain qui par indécision en a tant commis déjà. Au lieu de se corriger elle-même, la monarchie se déclare impuissante et donne la parole à la nation. Dans un moment si trouble, elle ouvre les écluses à lenvie et à la plainte, ces deux vices invétérés du Français, et se lance, tête première, en aveugle, sans idées, sans programme, dans une aventure dont nul ne saurait présager les péripéties ni la fin.
Les Etats généraux, comment le roi qui sait assez bien lhistoire, peut-il se fier à leur sagesse, à leur fidélité ? Ne se rappelle-t-il pas leurs dernières sessions ? Les Etats de Blois de 1588, qui ont voulu découronner Henri III au profit de Guise, ceux de 1593, si hostiles à Henri IV, enfin ceux de 1614, désunis, heurtés, et dune telle arrogance quil a fallu les dissoudre ? Mais Louis est aveugle. Le bandeau royal, trop large pour sa tête, est tombé sur ses yeux.

Première page du cahier de doléances du Tiers Etat du Calaisis - Archives nationales
La gravité dune telle décision, il peut pourtant la mesurer à lémotion qui aussitôt saisit la France. Après deux siècles muets, elle est secouée dun merveilleux frisson. Des salons aux chaumières, on ne parle que de lAssemblée qui va rénover les institutions et refondre le pays. Quelle se réunisse dans les formes anciennes semble impossible à tous, sauf au Parlement qui, pour avoir recommandé de sen tenir à la tradition, perd instantanément sa popularité.
Dès lors, trois questions se posent : Quel sera le nombre des députés ? Combien de sièges seront attribués au Tiers-état ? Délibérera-t-on par tête ou par ordre, autrement dit le Tiers aura-t-il voix prépondérante ou sera-t-il subordonné ?

Les revendications du Tiers-Etat : "De la milice, délivrez-nous Seigneur" - gravure populaire du temps
Le roi et Necker, nosant seuls en décider, convoquent de nouveau les notables. Cependant, les gazettes discutent avec passion, les libelles se multiplient, après, fougueux. Mais cet amoncellement de feuilles nest rien au près dun petit écrit dû à la plume de labbé Sieyès, vicaire général de Chartres. Empruntant un mot de Chamfort, il affiche pour titre : « Quest-ce que le Tiers-état ? Tout. Qua-t-il été jusqu'à présent ? Rien. Que demande-t-il ? A devenir quelque chose. »
Quelque chose... Sieyès, au vrai, veut quil dirige la nation. Il propose de renvoyer en Germanie les nobles, descendants des Barbares qui ont envahi la Gaule. « Seul le Tiers est la nation française... Le Tiers suffit à tout ce quon espère dune Assemblée nationale... » Assemblée nationale, le nom déjà est né...

Les revendications du Tiers-Etat : "De la visite des commis et des aydes, délivrez-nous, Seigneur" - gravure populaire du temps
Cest dans cette fermentation que les notables se réunissent à Versailles. Ils repoussent le « doublement » du Tiers, qui doit donner à celui-ci autant de voix quà lensemble des deux autres ordres. Averti par des protestations des municipalités et des métiers, Necker passe outre. Il veut, lui, favoriser le Tiers-état. « Cet ordre, répète-t-il, par la nature de ses occupations, est étranger aux questions politiques. Son intelligence et la bonté de son esprit sont des garants suffisants contre dinjustes préventions. »
Louis de son côté pense - cest la tradition de sa race - quil a intérêt à sappuyer sur la bourgeoisie pour se défendre contre légoïsme des privilégiés. Au conseil - où la reine ce jour-là assiste - Necker propose un ensemble de mesures libérales. Les Etats généraux, élus par tous les Français âgés de vingt-cinq ans et imposés « pour une contribution quelconque », comprendront au moins mille membres. Les curés seront admis dans les assemblées électorales du clergé. Les protestants pourront entrer dans la représentation du Tiers, qui sera doublée. La reine approuve : elle croit par là se rendre populaire. Paris reçoit la nouvelle pour ses étrennes, le 1er janvier 1789. Il illumine, enchanté.

Le pamphlet de Sieyès : "Qu'est-ce que le Tiers-Etat?"
Dès lors, la campagne électorale commence. Le gouvernement ayant décidé de rester neutre, ce qui est honnête mais maladroit, elle est dirigée de haute main par les oranges de lopposition, la franc-maçonnerie et les société secrètes. Fournissent les fonds des financiers français et étrangers, de grands seigneurs. Le duc dOrléans ouvre plus largement encore son tiroir où sont entrés quelques millions venus dAngleterre et de Hollande.
Des modèles sont répandus dans toutes les provinces pour la rédaction des « cahiers de doléances », où les électeurs du Tiers-état doivent consigner leurs réclamations et leurs vux. Cest presque partout lhomme instruit du lieu, le tabellion ou le curé, qui les rédige. Après lexpression dun franc et vif amour pour le roi, on y revendique de façon à peu près unanime labolition des privilèges et des droits féodaux, le partage des biens communaux, la refonte complète des taxes. Ces cahiers de paroisse sont résumés dans les assemblées de bailliage ou de sénéchaussée par un cahier général où perce un ton plus philosophique et politique. On y demande une meilleure constitution du royaume, la liberté des citoyens, avant tout leur égalité.

1) Fusillade au Faubourg Saint-Antoine - d'après Veny et Girardet
2) Pillage de la maison Réveillon au Faubourg Saint-Antoine - d'après Veny et Girardet
Entre les deux ordres privilégiés aucune entente. Les assemblées du clergé sont houleuses. Les curés, prolétaires en soutane, accusent le luxe et la négligence des prélats. De tendance très avancée, ils renoncent sans réserve à leurs immunités, se déclarent pour une réforme complète de la justice et du fisc, pour ladmission des roturiers à nimporte quels emplois. Certains expriment le vu que les outils de lartisan ne soient jamais saisis et que louvrier échappe à toute contribution. Beaucoup proposent lélection des évêques.

Troubles à Rennes, le 27 janvier 1789 - Eau-forte anonyme
La noblesse, elle-même divisée dopinion, demande en général une réorganisation périodique des Etats, le vote par eux des taxes, la suppression de la Bastille, la disparition des intendants et de la bureaucratie despotique, labolition de la dîme, la vente dune partie des biens de lEglise pour amortir la dette publique. De nombreux cahiers préconisent une réforme profonde du clergé, certains même lextinction des ordres monastiques. Les nobles acceptent une répartition générale de limpôt, mais ne veulent abandonner les droits féodaux que contre indemnité, payable en dix ans.
Le Tiers-état a surtout nommé des hommes de loi, avocats, procureurs, huissiers, habitués à la parole et dont la plupart, affiliés aux comités politiques, ont fait dans ces récentes années lapprentissage de lagitation. Quelques médecins aussi ; pas un homme de métier ; à peine une douzaine de paysans. Ont été élus presque tous les meneurs des sociétés de pensée, de la maçonnerie : lastronome Bailly qui prend avec candeur le chemin du puits, Volney, lauteur des Ruines, Dupont de Nemours, lami et lémule de Turgot, lintendant de la marine Malouet, le gallican, même janséniste Camus, linspirateur des Etats dauphinois de Vizille en 1788 Mounier, le jeune avocat Barnave qui la soutenu, puis dépassé, le pasteur Rabaud-Saint-Etienne, de Nîmes, et tout un bataillon venu du prétoire ou des chaires de droit : Target, Tronchet de Paris, Thouret de Rouen, Le Chapelier et Lanjuinais de Rennes, Merlin de Douai, Pétion de Chartres.

Bailly - dessin de Gros - B.N. Estampes
Dans la noblesse, environ quatre-vingts gentilhommes libéraux, adeptes déclarés ou tacites des idées nouvelles : Philippe de Ségur, Clermont-Tonnerre, Mathieu de Montmorency, un jeune capitaine de cavalerie Cazalès, le conseiller au Parlement Duport qui depuis longtemps mène contre le régime une campagne ouverte. Dans le clergé figurent deux cents curés démocrates, une quarantaine de prélats quils ont laissé nommer sur leur réputation de bienveillance vis-à-vis du peuple, le Rohan du collier, larchevêque dAix Boisgelin, larchevêque de Bordeaux Champion de Cicé, Lubersac, La Luzerne, Talleyrand. Et deux abbés bien décidés à jouer un rôle : Montesquieu, ardent et souple, Maury, violent, sonore, ambitieux et vain.
Ces députés, à peu dexceptions près, nont aucune expérience des affaires publiques. Beaucoup, provinciaux ignorants de la vie de Paris, sont déplorablement naïfs. Souvent très jeunes, trop jeunes (en 1789 La Fayette a trente-deux ans, Robespierre trente et un, Duport trente, les Lameth vingt-neuf et trente-deux, Mounier trente ans. Mirabeau avec ses quarante ans paraît déjà vieux. Louis XVI et Marie-Antoinette eux-mêmes, après quinze ans de règne, nont respectivement que trente-quatre ans paraît déjà vieux. Louis XVI et Marie-Antoinette eux-mêmes, après quinze ans de règne, nont respectivement que trente-cinq et trente-quatre ans), ils croient que le dévouement supplée au savoir et que la vertu suffit à gouverner un Etat. Privés de sens pratique, bourrés de Plutarque et de Rousseau, enthousiastes, irréfléchis, déclamatoires, ils sont les dévots, les esclaves de lidéologie.

Le comte de Clermont-Tonnerre - dessin de Moreau le Jeune - B.N. Estampes
Un temps ou hésite sur le lieu de leur réunion. On a parlé successivement de Tours, de Blois, de Cambrai. Necker, au Conseil, propose Paris, choix parfaitement dangereux. Louis XVI se tait. Saint-Priest alors parle de Saint-Germain. Le roi, tiré de sa somnolence habituelle, di(t vivement : « Non, ce ne peut être quà Versailles, à cause des chasses. » Une si forte raison prévaut. Ce choix aura des conséquences infinies.
En même temps que dune grande espérance, le pays est visité dune subite misère. Il fait très froid. En décembre la Seine gèle de Paris à Rouen. Plus de légumes ni de fruits. La disette est terrible. Déjà la récolte de 1787 a été mauvaise par suite dinondations, celle de 1788 est diminuée de moitié par la grêle. Craignant la réquisition, les paysans cachent leur gain. Le pain manque dans les villes, le pain, principal, parfois unique aliment. On relève à Paris des gens morts de froid et de faim. Dans le seul faubourg Saint-Antoine, lun des principaux centres ouvriers, on compte plus de trente mille indigents. La bienfaisance bataille de son mieux. Le duc dOrléans dépense plusieurs millions. Larchevêque de Paris sendette de quatre cent mille livres. Il ne semble pas que le roi ait fait grand effort ; en tous cas on nen parle point.

"J'sommes du Tiers-Etat" - gravure populaire
Un peu partout, des émeutes ont éclaté. Des bandes de malheureux sont venus à pied jusqu'à Paris et Versailles, où ils vivent de la charité publique et de menus larcins. Armée du besoin, prête aux pires excès, non seulement pour manger, mais pour se venger de ses souffrances. Ses cadres sont à pied duvre, car, dès lannonce des Etats, sont accourus à Paris tous les révolutionnaires de lEurope, les déclassés, les mécontents, les bannis, les rêveurs de létranger.
Les Etats généraux souvrent ainsi en pleine effervescence populaire. Paris, hélas ! est trop près... Mais quand le gouvernement sen avisera et cherchera à déplacer lAssemblée, il ne sera plus temps.

L'abbé de Montesquiou - dessin anonyme - B.N. Estampes
Le lundi 4 mai 1789, Paris entier est à Versailles et avec Paris la pensée de la France. Dès le petit jour, les curieux ont gagné les rues où passera la procession destinée à appeler sur les Etats généraux la protection de lEsprit Saint. Une double haie de gardes françaises et de gardes suisses presse le peuple le long des maisons, de léglise Notre-Dame à léglise Saint-Louis. Leurs façades sont décorées de tapisseries de la Couronne. Aux fenêtres, dont beaucoup ont été louées jusqu'à cent livres, pendant des drapeaux, des oriflammes. Des têtes innombrables sy penchent, hommes poudrés, en habits de soie claire, élégantes en robes de taffetas ou de linon, un bouquet au sein. Sur les toits, des bandes de gamins, il vif et langue alerte, saccrochent aux cheminées ou sasseoient, les pieds dans les chéneaux. Il a plu, le vent est frais. Mais le ciel bleuit et les gros pavés inégaux blanchissent sous le soleil.
Après la longue attente qui a déçu et agacé la foule, voilà quà dix heures, par les efforts du maître des cérémonies Dreux-Brézé, joli garçon avantageux qui gesticule sous ses panaches, la procession finit par sordonner sur le parvis de Notre-Dame, encombré de carrosses de la cour, des officiers de la Maison du roi, complète jusquaux fauconniers, loiseau sur le poing, des bannières des paroisses, des douze cents députés qui vont et viennent, bien embarrassés du cierge allumé quils tiennent à la main. Les cloches tintent, se répondant par toute la ville. Devant le portail de léglise, des prêtres en surplis entonnent le Veni Creator que lassistance reprend avec piété.

Le "père" Gérard, député de Rennes - B.N. Estampes
Le cortège sébranle : des Récoltes ouvrent la marche, le clergé de Versailles et les musiciens de chapelle du roi. Puis, en profonde file, des hommes en habit de laine noire, cravate de batiste unie, manteau noir, chapeau bicorne, daspect presque ecclésiastique : ce sont les députés du Tiers. Un seul na pas revêtu luniforme, le père Gérard, vieux Breton entêté à garder ses larges braies et son gilet brodé. On les salue dune longue et toujours renaissante acclamation.
Elle senfle quand paraît une sorte de monstre aux lourdes épaules, a lénorme chevelure, au mufle affreux, crevassé par la variole, mais dont les yeux, sous les gros sourcils noirs, sinjectent de sang et dorgueil, le comte de Mirabeau qui, après vingt ans de désordres, rejeté par ses pairs et devenu lidole de la Provence, à la fin dune campagne orageuse, sest fait élire par le Tiers pour la sénéchaussée dAix. Un peu plus loin, sans que personne le remarque, car il est le plus ignoré des hommes, passe un jeune député mince, propret, à face de chat, M. de Robespierre, représentant de lArtois.

"J'sommes du Tiers-Etat" - gravure populaire
Les regardant dune croisée, la baronne de Staël, fille de Necker, mariée de lambassadeur de Suède, cause avec Mme de Montmorin, femme du ministre des Affaires étrangères. Intelligence en tourbillon, passionnée pour les idées nouvelles que son salon entoure dune bruyante publicité, elle étale sa joie de voir enfin réunis les « délégués de la nation ». Mme de Montmorin, qui na pas desprit, lui répond :
- Vous avez tort de vous réjouir, il arrivera de ceci de grands désastres à la France et à nous...
Défilent maintenant les délégués de la noblesse, vêtus dun habit Henri IV. Ils sont brodés, dorés, chargés de dentelles et de plumes blanches. Sur leur passage la foule serre les lèvres et même un peu les poings. Sauf pour un seul, le duc dOrléans, qui na pas voulu se mêler aux princes et qui même, pour flagorner le peuple, a tenté de se glisser aux derniers rangs du Tiers. Le roi lui a fait dire de reprendre sa place et il a obéi, dépité.

Robespierre en costume de député du Tiers - par Madame Labille-Guiard - collection particulière
Le marquis de La Fayette, lun des héros de la guerre dAmérique, lami de Washington, est confondu parmi les députés du bailliage dAuvergne. Front très bas, grand nez au vent, il semble toujours chercher les vivats. Mais aujourdhui il passe presque inaperçu.
Le clergé suit. Les prélats en rochet et camail , robes rouges ou pourpres, marchent, séparés par des musiciens, dun flot pauvre et noir de curés. Sous un dais, dont les cordons sont tenus par les comtes de Provence et dArtois, les ducs dAngoulême et de Berry, encore enfants, neveux du roi, larchevêque de Paris porte le Saint-Sacrement. Les têtes découvertes sinclinent. Derrière, accueilli par un cri damour qui se répercute à linfini, vient le roi.
A pied, un cierge à la main lui aussi, en habit et manteau de drap dor, paré du ruban bleu du Saint-Esprit, cest un homme épais, rouge et qui sue. Il chemine gauchement, absorbé, sans lever les yeux.
Quelques pas dintervalle et la reine savance, escortée de princesses et de dames. Elle est très belle. Ses grands paniers balancent une robe de soie passementée dor et dargent où étincellent les pierreries. Sur sa tête dédaigneuse et mélancolique, un panache blanc surmonte les hauts cheveux poudrés.

Le premier Dauphin - par Drouais - collection particulière
A sa vue un murmure hostile naît de la foule. Brave, elle lève un peu plus le front. Mais quand elle aperçoit, étendu sur le balcon des Grandes Ecuries, son fils aîné, le pauvre petit dauphin qui, si pâle et glissant vers la mort, lui sourit, elle ne peut retenir ses larmes en lui envoyant un baiser. Presque aussitôt des cris la soufflettent : « Vive Orléans ! » Le duc dOrléans, son tenace ennemi, acharné à la salir, à la perdre. Ce sont des filles du Palais-Royal qui ont lancé linsulte. Marie-Antoinette veut mépriser cette boue. Mais comme le public ne proteste pas, semble au contraire approuver, elle faiblit tout à coup, vacille ; son amie la princesse de Lamballe la reçoit dans ses bras. Avec effort la reine se redresse :
- Ce nest rien, dit-elle. Et elle se remet à marcher à la tête de sa cour...
Arrivé à la cathédrale Saint-Louis, le cortège pénètre dans la nef pour assister à un salut solennel. Lévêque de Nancy, La Fare, monte en chair et, bien quopulent prébendier, prononce un sermon où il condamne, avec le luxe de la cour, lavidité ruineuse du fisc. « Cest sous le nom dun bon roi, dun monarque juste, sensible, sécrie-t-il, que ces misérables exacteurs exercent leurs barbaries ! » Lassistance, en dépit de létiquette, applaudit à laudacieuse leçon. Marie-Antoinette rougit et se mord les lèvres. Le roi, sil ne dort pas, feint de dormir. La cérémonie sachève dans une impression de malaise et daigreur.