Le groupe des Nabis

De l’influence de Gauguin à l’esprit Lautrec

Dans tous les mouvements artistiques, il arrive que les adhérents se dispersent rapidement pour échapper à la tyrannie des théories, mais le groupe des nabis manifeste d'abord une unité qui s'affirme dès sa première exposition en 1891 et dure quelque temps.

Toutefois une certaine confusion surviendra quand la peinture prendra des orientations différentes. Sans doute, André Mellerio cherche-t-il à les unifier. Et dans son ouvrage Le mouvement idéaliste en peinture (1896), il réunit plus ou moins arbitrairement les noms de Seurat, Signac, Luce, Angrand, Lucien Pissarro, Van Rysselberghe, Schuffenecker, Lautrec, Ibels, Anquetin, Guillaumin, Maufra, Verkade, Maurice Denis, Emile Bernard, Filiger, Sérusier, Vuillard, Roussel, Vallotton, Ranson, Bonnard, etc. Les membres de ce groupe imposant, il les subdivise en chromo-luminaristes, néo-impressionnistes, synthétistes, néo-traditionnistes et mystiques. Il tente d'unir ces différentes corporations sous la bannière d'un idéalisme symboliste très littéraire, où il convie les peintres à s'exprimer par des signes, des signes créés par l'artiste et susceptibles à eux seuls de révéler des impressions. Mais ces impressions ne pourraient-elles pas se suggérer par les seuls moyens plastiques ? C'est ce que tenteront les nabis avec une conviction passionnée.

Paul Sérusier (1863-1927) - Le Talisman (1888) - (0,27 m x 0,215 m)

Clermont d’Oise, Collection Mme Boulet-Denis

Sérusier donnera le nom de Talisman à cette composition fameuse qu’il est en train de peindre lorsque Gauguin lui donne les conseils qui révolutionneront les futurs nabis et où il fait l’apologie de l’emploi des tons les plus crus et les plus intenses.

D’ailleurs ces conseils, les nabis, en général, et après réflexion, finiront, on le verra, par en faire bon marché. Au fond, Gauguin ne sera jamais considéré comme un professeur. Et Sérusier l’affirmera quand, parlant du groupe de Pont-Aven, il dira : " ce ne fut pas une école consistant en un maître entouré d’élèves. C’étaient des indépendants qui apportaient en commun leurs idées personnelles et surtout la haine de l’enseignement officiel. "

Le Talisman est la célèbre composition qui fut exécutée sur le couvercle de la boîte à cigares que, dit-on, Sérusier montra à ses camarades de l’Académie Julian dont il était le massier. De toute évidence cette œuvrette reflétait l’esthétique de Gauguin. Sérusier qui connaissait intimement le maître, enseigna à ses amis l’essentiel de ses doctrines ; il leur découvrit encore son amour des légendes et des allégories dont il puisait les sources en cette Bretagne, pays des fées et de la forêt de Brocéliande, qu’il préférait à toutes les îles du Pacifique.

Le terme de " nabi ", qui signifie, en hébreu, illuminé, prophète, avait été découvert par le poète Cazalis. Parmi les adhérents au nouveau groupe, l'on relève les noms de Sérusier, Ranson, Maurice Denis, Vuillard, Roussel, Ibels, Bonnard, Piot, Verkade, Vallotton et Maillol. D'âpres discussions ont lieu au cours des dîners de "l'Os à Moelle ", au passage Brady, fondés par Maurice Denis. La bonne humeur y règne sans partage. On se donne des surnoms, Bonnard est le " Nabi japonard", Verkade, qui est un géant, le "Nabi obéliscal", Vuillard, "Le Zouave ". Les conversations se poursuivent à la Revue Blanche. Thadée Natanson a rendu compte de ces réunions où il avait remarqué "l'agitation" de Sérusier, les "sarcasmes et les violences " de Vallotton, les " hardiesses d'esprit " de Roussel, le " don de la contradiction de Bonnard " et chez Vuillard une "intelligence qui pénétrait tout ".

Les littérateurs sont bien entendu légion à la Revue Blanche, mais les nabis se défieront des interventions littéraires en peinture. Vuillard, Bonnard, Roussel et Vallotton sont les premiers à s'opposer aux influences qui pourraient être hostiles aux pures expressions plastiques de la peinture. Ils ne sont pas sans se souvenir de l'imperméabilité des romanciers, sinon des poètes, au lyrisme de la matière picturale. Les regrettables articles de Zola, de Huysmans et de bien d'autres, ne sont pas oubliés. Aussi bien n'écoutent-ils plus les provocations d'ordre littéraire et laissent-ils Maurice Denis s'empêtrer au milieu de théories très lucidement exprimées mais dont il ne sortira pas sans subterfuge, pour décider de laisser libre cours à leur spontanéité de peintres épris du seul jeu des couleurs et des formes.

Pierre Bonnard (1867-1947) - La Revue - 1890 - (0,22 m x 0,30 m)

Suisse, Collection privée

Les nabis ayant acheté en commun un tableau de Gauguin dont ils disposaient par roulement, Bonnard, rapporte Thadée Natanson, oubliait souvent son tour. Dans le tableau ci-dessus, exécuté l'année même de son service militaire, un an après l'exposition au Café Volpini, l'influence de Gauguin est néanmoins manifeste : larges surfaces planes, fortement cernées, couleurs contrastées et amorties, mais un humour finement contenu préserve la fantaisie naissante du jeune peintre que les théories et les doctrines n'atteindront jamais. C'est en effet sans succès que Sérusier parlera à ses amis de "divine proportion", de "porte d'harmonie" ou de "section d'or", des grands philosophes ou des esthéticiens; Bonnard,  pas plus que Vuillard, n'aura jamais l'intention, même vague, de substituer à l'idée de délectation, dont il a fait la raison essentielle de l'oeuvre d'art, celle d'un moyen de connaissance étranger à sa pure sensibilité

On pense beaucoup au conseil de Gauguin à Sérusier: "Comment voyez-vous cet arbre? Il est bien vert. Mettez donc du vert, le plus beau de votre palette. Et cette ombre ? Plutôt bleue. Ne craignez donc pas de la peindre aussi bleue que possible." C'est l'avènement du régime des tons purs les plus intenses et de leurs inséparables juxtapositions sur la toile. Et c'est Ici la notion d'une prépondérance que l'on entend accorder à l'imagination. Il ne s agît plus de rester fidèle à l'observation de la réalité, mais d'inventer, et selon Albert Aurier qui condamne l'Impressionnisme, d'exiger de l'art "la matérialisation de ce qu'il y a de plus divin dans le monde, l'Idée ". On pressent ici cette primauté de l'esprit que Matisse invoquera dans ses propos et dans son œuvre, que le Cubisme accentuera encore, et qui dominera toute la peinture de la première moitié du XX° siècle.

Toutefois, cet "idéisme " n’emportera pas tous les suffrages. Gauguin, Sérusier, Maurice Denis, ces deux derniers surtout qui sont des " intellectuels ", s'y intéresseront sous des formes différentes. Par contre Bonnard, Roussel, Vallotton, Vuillard vont donner au Nabisme. Sa forme la plus authentique, la plus valable en s'attachant, sous les prétextes de l'intimité familiale et des événements de la vie quotidienne, aux recherches plastiques les plus raffinées. On se souvient certes du conseil de Gauguin à Sérusier, à la seule différence que les tons crus pourront faire place à de plus nuancés, sauf à les répartir sans les subterfuges du modelé ou des clairs-obscurs classiques et pour servir surtout cette idée d'un univers à deux dimensions, seule concession que l'on fera à l'Idéisme.

Maurice Denis (1870-1943) Avril 1892 - (0,37 m x 0,60 m)

OTTERLO, Rijksmuseum Kröller-Müller

Ces deux compositions illustrent une tendance qui se fait jour chez les nabis et qui, à Munich en 1896, prendra le nom de "Jugendstil". Il s'agit d'une technique où se déroulent des arabesques tumultueuses sans grande nécessité plastique. L'oeuvre de Maurice Denis n'échappe pas entièrement à ce défaut. Par contre les arabesques de Vuillard, elles, deviennent un moyen architectural qui concourt à la discipline d'une composition solide et spirituelle à la fois.

Edouard Vuillard (1868-1940) - Au Lit - (0,74 m x 0,92 m)

Paris, Musée d'Art Moderne

Pour les peintres, l'expérience symboliste a vécu. Ils n'y voient qu'un retour offensif et secret de l'école. Bonnard entend conserver le magnifique esprit de liberté qui l'induira à élargir la vision sensible du moment; Vuillard, lui, trouvera dans sa seule sensibilité les directives plastiques qui conditionneront l'armature profonde de son œuvre. Et les titres qu'ils donneront à leurs tableaux décevront le clan symboliste. Bonnard peindra ou gravera La grand’mère aux pou/es, La tasse de café, Le chat, Le commerce de vins. Vuillard, Le bocal de cornichons, Verre et oignons, La nature morte aux choux, Le lapin de garenne, tous sujets qui, évidemment, désespèrent les "idéistes ". Par contre, les écrivains d'art les plus autorisés du temps, Roger-Marx, Gustave Geffroy, Albert Aurier, soulignent l'intérêt des nouvelles tentatives. la technique se répand vite de la peinture sur carton absorbant l'huile, de cette matité qu’on obtient en dosant spécialement le mélange essence et huile, de l'art de jouer du support en laissant par places le carton à nu, ou de recouvrir habilement les dessous chauds par des tons froids. Les nabis demandent à la technique seule de traduire leurs impressions. Nous sommes revenus à un Impressionnisme plus élargi, plus intime. C'est un pas de plus vers l'autonomie totale de la plastique picturale.

C'est sur les conseils de Gauguin, et à Pont-Aven, que Sérusier peint sur le couvercle d'une boite de cigares ce fameux Talisman qui va révolutionner ses amis de l'Académie Julian, les futurs nabis, qui, eux, en sont encore à l'Impressionnisme. Sérusier aime et commente Plotin, ou les Saintes Mesures du Père Didier. Il communique à ses amis sa foi dans l'ordre, la mesure, le style, et son goût de la composition. Il deviendra le premier théoricien du groupe, son autorité le fait écouter, quelque temps du moins. Avec des toiles de chevalet, il exécutera de vastes décorations à la détrempe. Son œuvre est de qualité, certes: il lui manque toutefois l'intimité profonde et dramatique, l'instinct de peintre, la spontanéité émouvante d'un Vuillard ou d'un Bonnard.

Le groupe des nabis trouva en Maurice Denis (1870-1943) son théoricien. Excellent écrivain, à qui l'on doit de très substantielles pages sur l'art, Denis a eu le don de formuler avec bonheur les aspirations des nouvelles tendances. Il est indispensable de relire l'une de ses phrases demeurée célèbre et qui constituera le thème essentiel de tout l'art contemporain: Se rappeler qu'un tableau, avant d'être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. " Ce conseil fut vigoureusement attaqué, et il l'est encore, par les défenseurs de l'art qui se recommandaient surtout de l'expression du caractère. Maurice Denis écrivit aussi à propos d'une œuvre de Gauguin: " Ainsi, nous connûmes que toute œuvre d'art était une transposition, l'équivalent passionné d'une sensation reçue." Denis insista toujours sur la nécessité absolue de l'organisation du tableau telle que l'avait conçue Seurat. Et c'est en cela que ses conseils exercèrent sur la peinture contemporaine une influence appréciable. En tant que peintre, Maurice Denis se conforma d'abord à l'inspiration symboliste, avec, par exemple, ce Menuet de la princesse Maleine et ses jeunes filles en robes longues et sinueuses, dont les arabesques furent à l'origine du " modern-style ". Après un séjour en Italie d'où il rapporta ses éloquents Souvenirs, Maurice Denis, touché par les grâces siennoises et florentines, préconisa l'exemple des Primitifs dont la spontanéité, selon lui, " sentait bon la vie". Il s'opposait à la conception académique de l'art italien.

L'influence d'un dominicain, le Père Janvier, qui fut l'ami des nabis, orienta Maurice Denis vers des œuvres d'inspiration religieuse. En 1919, avec Georges Desvallières, il organisa les " Ateliers d'art sacré" où il entreprit la résurrection de la peinture religieuse.

Son art extrêmement savant, rompu à toutes les connaissances techniques, fut peut-être un peu étouffé par ces dernières. Elles ne lui permirent pas de manifester une spontanéité dont il s'était pourtant fait l'apôtre.