Edouard Vuillard

 Une œuvre à l'image de son auteur

Edouard Vuillard (1868-1940) - Deux femmes sous la lampe - 1892 - (0,33 m x 0,41 m)

Paris, collection G. Grammont

Nulle œuvre plus que celle de Vuillard n'est à l'image de son auteur. Celui-ci n'a pas cherché au-delà de limites qu'il connaissait bien et desquelles il ne tenta pas de s'évader pour des aventures dont il n'entrevoyait pas la nécessité. L'"évasion" n'excédera jamais chez lui le voyage autour de ma chambre. Fidèle à des sentiments qui ne l'ont jamais déçu, il respectera toujours ceux des autres; nul, plus que lui, n'aura pris si affectueusement en considération les tentatives de ses successeurs. A cause de l'intensité profonde et concentrée d'une palette parmi les plus recherchées et aussi pour la solidité constructive de sa composition, l'art de Vuillard aura connu le privilège très rare d'avoir entraîné l'admiration unanime des peintres, quelles qu'aient été leur orientation esthétique particulière et leur valeur.

L'art de Vuillard est riche d'une unité qu'il était difficile de réaliser au milieu des notions esthétiques les plus diverses qui se manifestaient alors autour de lui. Le Symbolisme, dont l'influence sur la peinture demeura si vague, si éphémère, ne toucha guère que des artistes trouvant dans l'application stricte des théories des recours à certaines absences d'instinct. Le Symbolisme ne pouvait convenir à la sensibilité d'un Vuillard, encore qu'on l'ait rattaché à ce mouvement. Le Japonisme, à son tour, surprit sans doute le maître par sa simplicité, la nouveauté de sa mise en page, les jeux prestigieux de l'arabesque, mais il est certain que. les qualités spécifiques de cet art, Vuillard les possédait assez déjà unies à bien d'autres pour ne voir en elles que des confirmations de mouvements chez lui instinctifs. Vuillard fait encore penser à Verlaine avec qui il eut tant d'affinité, du moins quant à la similitude de certains sentiments et de procédés d'écritures. Songeons à l'esprit des Fêtes galantes ou des Chansons grises, à l'émotion légère et prenante de leur expression, pensons à leur style délicat fait de touches à peine appuyées, d'élisions audacieuses, d'arabesques judicieusement calculées et justement "où l'indécis au précis se joint " et nous aurons une image exacte de l'art infiniment précieux de Vuillard.

Edouard Vuillard (1868-1940) - Femme âgée examinant son ouvrage - 1893 - (0,29 m x 0, 27 m)

Paris, Collection privée

Une indécision précise. Alors que la vision de Bonnard, plus spectaculaire, laisse à l'indécision son charme pénétrant mais fragile, Vuillard suit, instinctivement, le conseil de Cézanne: faire de l'Impressionnisme quelque chose de durable et de solide. Malgré certaines similitudes de tons, les deux techniques diffèrent essentiellement; Bonnard reste plus sensible à certain flou atmosphérique, Vuillard, à des vues plus architecturales. Les ressemblances résultaient peut-être de la pratique commune du carton absorbant comme support et du choix simultané de ces tons neutres et chantants dans la pratique desquels l'un et l'autre excelleront.

Vuillard avait écouté attentivement les leçons de l'école de Pont-Aven, pour en devenir un fervent adepte. Entraîné par ses amis Denis et Roussel, il fut poussé dans la bataille, fréquenta même les dîners du passage Brady, exécuta pour le Théâtre de l’Œuvre, notamment, des affiches, des programmes et des panneaux peints sur toile ou carton, à l'huile et surtout à la détrempe selon la mode du moment. L'intimisme de Vuillard trouvera immédiatement l'occasion de s'exercer dans la recherche d'une simplification qui se réduit à des éléments essentiels de lignes sobres, émouvantes, audacieuses, souvent déformatrices, mais toujours constructives. Son besoin de précision s'affirmera qui fera de lui le maître le plus accompli de l'école des nabis. L'"indécis", qui au "précis" se joint dans son œuvre, apparaîtra aussi dans la stylisation des tons. Sa pâte est très légère, les tons sont profondément soutenus, sans éclat; ce sont des variations de tons neutres et posés par aplats surtout sur des blancs, des marrons, évoquant les tonalités monacales allant de la robe des dominicains à celle des franciscains. S'il se livre à quelques débauches de tons clairs, il apaise ceux-ci par l'emploi d'une sorte de sourdine, qui suggère une sonorité profonde. Son œuvre fait penser à une musique de chambre pénétrante, insinuante et irrésistible, dans la sobriété émouvante de sa profondeur. Art pour professionnels s'il en fut et dont on pressent le puissant intérêt. Cependant, l’œuvre de Vuillard est inimitable. Comme celle de Renoir elle n'a suscité aucun disciple, sans doute parce qu'elle n'obéissait à aucune théorie et qu'elle était le miroir d'une vision exceptionnelle. Son intérêt profond vient surtout de ceci : dans ses réalisations les meilleures, qu'il faut situer entre la fantaisie décorative de ses débuts et l'académisme naturaliste de 1920 Vuillard a trouvé un équilibre assez miraculeux il n'y a pas de défauts dans ses qualités. Au cours de ses analyses opiniâtres de la matière picturale, du dessin et de la composition, dans leur intimité la plus profonde, il s'est montré plus pénétrant encore que dans son expression de l'ambiance de la vie familiale. C'est ainsi qu'il s'est gardé de toutes les fantaisies débordantes de Bonnard comme de la rigidité de Degas.