Vers le Surréalisme

Importance de Dada en France et en Allemagne

La guerre terminée, sauf pour ceux qui entendent s'en souvenir, Dada quitte Zurich pour la France et s'installe à Paris. Immédiatement Tristan Tzara, Aragon, Eluard, Max Ernst, Soupault, Breton, Man Ray, Ribemont-Dessaignes, Arthur Cravan, organisent des conférences contradictoires au Palais des Fêtes, dans les salles Berlioz ou Gaveau, toutes manifestations provocatrices qui tournent volontairement au scandale, à la bagarre et aux expulsions par la police. Des revues paraissent: le Bulletin Dada, Dadaphone, Cannibale et surtout littérature. Et c'est à la galerie "Au Sans Pareil" que Max Ernst, Picabia, Man Ray, voire Chirico, exposent des collages et des compositions où s'affirme un esprit antiartistique et qui obtiennent d'abord un succès de curiosité.

Max Ernst (1891-1976) - CELEBES - 1921 - (1,27 m x 1,10 m)

LONDRES, COLLECTION ROLAND PENROSE

Cette représentation d'un personnage imaginaire, à qui l'auteur a donné, sans qu'il faille surtout chercher pourquoi, le nom d'une région du Pacifique, correspond chez lui à son idée majeure de dépaysement systématique. A son avis, le fait pour un sujet d'être privé de références réalistes exalte l'individualité des éléments. Et la rencontre imprévue de ces éléments engendre une figure supplémentaire aussi intense que vraisemblable et même vraie. Max Ernst tente de réaliser dans le sujet de l’œuvre une succession d'images irraisonnées et hallucinantes propres à révéler certains secrets du hasard. Il ne faut voir dans cette composition que le fait d'une obsession lancinante ou d'une excitation mentale dont le sujet a pu provenir d'une vision totalement étrangère à son objet. Le procédé caractéristique chez Max Ernst est l'un de ceux qui, dans leur spontanéité poétique, ont permis de situer l'artiste comme le promoteur de la peinture surréalisteet celui des artistes du groupe qui est resté le plus fidèle aux conceptions originelles du mouvement.

Comme à New York et à Zurich, Dada s'affirme à Paris bien plus comme un mouvement intellectuel venu d'une nouvelle inquiétude que comme une école d'art proprement dite. On retrouve au fond de son programme, mais celui-là revu et surtout augmenté, les manifestations d'un esprit satirique plus ou moins révolutionnaire. Tous les temps de l'histoire en ont connu de brillants exemples, lorsqu'il s'agissait de corriger le ridicule et l'odieux, ou que l'on attaquait avec violence ou prudence les mœurs, les institutions, les guerres, les juges, le clergé ou les Dieux. On sait pourtant que ces protestations séculaires n'ont généralement rien changé à l'ordre ou au désordre des choses. Et Dada n'y réussira pas mieux qui, sous une forme anarchique, tentera de détruire la raison au bénéfice de l'irrationnel et, avec elle, toutes les formes de la morale, de la politique, des hiérarchies, de la mémoire, de la logique, de la littérature et, bien entendu, de l'art de tous les temps, y compris le moderne.

Cependant Dada finira par sombrer le jour où, condamnant l'esprit lui-même et plaçant sur un pied d'égalité l'homme de génie et l'idiot, il en viendra à découvrir qu'au fond son intelligence envisage les choses selon les moyens identiques à ceux qu'elle employait pour les condamner. Après avoir tout détruit, il n'y aura plus qu'à se détruire soi-même. Et Cravan symbolisera la fin de l'aventure quand, au cours d'une conférence qu'il fera sur le suicide, il tirera plusieurs coups de revolver en déclarant qu'il allait commencer par se suicider. Si bien qu'en 1922, les dadaïstes se sépareront bruyamment en s'accusant d'hérésies les uns les autres, quitte à se donner rendez-vous au Surréalisme qui, lui, reprendra certains thèmes de Dada mais, cette fois, sous une forme constructive et créatrice.

Dada fut introduit en Allemagne en 1917 par Richard Hülsenbeck; cependant la première manifestation eut lieu à Berlin en 1918 avec les peintres, sculpteurs et écrivains George Grosz et Raoul Hausmann. Ce dernier aimait à exécuter des photomontages et des sculptures où l'on retrouvait l'esprit de Marcel Duchamp. George Grosz deviendra le féroce caricaturiste du militarisme et de la bourgeoisie allemands.

Dada, à Berlin, se signalera surtout par une révolte dirigée contre un impérialisme décadent, responsable d'une guerre perdue et des misères morales et physiques qu'elle a entraînées. Une revue est fondée que dirige Hausmann, Der Dada, avec la collaboration de Tzara, Grosz Baader, Hülsenbeck, Heartfield, Mehring, Picabia. On y célèbre Erik Satie, Marcel Duchamp, Chaplin, on l'illustre de collages, de photomontages, de photographies truquées où l'absurde rejoint certaines données des rêves.

A Cologne, Max Ernst mène le combat avec Baargeld. Celui-ci publie un pamphlet, Le Ventilateur, que confisquent les autorités anglaises d'occupation. Max Ernst compose des collages dont la série s'appelle Fatagaga. Hans Arp à son tour collabore à la revue Die Schammade. Des réunions sont tenues à la Brasserie Winter qui sera bientôt fermée par ordre de la police.

A Hanovre, enfin, le mouvement est dirigé par Kurt Schwitters. Une suite de ses collages est intitulée Merz. Réfugié en Angleterre, il exécutera des Constructions Merz qui n'affecteront pas l'esprit destructeur innové par Marcel Duchamp et Picabia, mais au contraire certaines tendances que développera le Surréalisme.