Félix Vallotton

Le culte de l’objet

Vallotton, qui est né à Lausanne, vint à Paris à l’âge de seize ans. Ses débuts furent assez difficiles à l’Académie Julian où il eut comme professeur Jules Lefèbvre, auteur de la fameuse (en son temps!) Vérité sortant du puits, jadis orgueil du Musée du Luxembourg. Le conventionnel académique du maître séduira d'abord le jeune Vallotton. Toutefois, vers 1890, Il entre en contact avec les nabis, et ses anciens goûts sont supplantés par une prédilection toute neuve pour la décoration, l'affiche, la lithographie, dont les nabis vont lancer la mode, et une liberté d'écriture comme de vision qui conviendra à un tempérament très enthousiaste que ses amis goûteront particulièrement.

Avec une spontanéité qui étonne quand on songe à l'aspect précis, statique et dépouillé de son œuvre future, il évoque des scènes de rues, de plages, où une technique très enjouée trouve des accents assez piquants parmi des objets pittoresques: chiens, chats, bottines, chapeaux, dont il joue dynamiquement avec esprit.

Félix vallotton (1865-1925) - Au Music-Hall - 1895 - (0,525 m x 0,33 m)

Genève, Collection Troester

Cette curieuse composition révèle un Vallotton épris de notations spontanées qui caractérisent chez lui ce don de l'instantané que reflètent nombre des oeuvres de sa première manière. Sans oublier une verve primesautière, assez inattendue dans l'oeuvre de l'artiste, qui l'apparente à celle des oeuvrettes de certains peintres populaires

Dans le groupe des nabis, où beaucoup prenaient gravement et à la lettre leur mission de "prophètes " ou " d'enflammés de l'esprit ", Vallotton apportera une note d'ironie sympathique qui lui vaudra bien des partisans. Ses amis l'aiment et le recherchent. Maurice Denis le peindra dans son Hommage à Cézanne. On le reconnaît dans une lithographie de Toulouse-Lautrec, en compagnie de Vuillard, Thadée Natanson et Missia. Vuillard lui-même fera son portrait en compagnie de Missia; dans une toile admirable. Thadée Natanson parlera de ses "sarcasmes et de sa violence qui avaient la concision de ses bois en leur profondeur". La gravure sur bois, en effet, lui inspirera les fameux portraits qu'il exposera d'abord au Salon des Indépendants de 1893 et qui illustreront le Livre des masques de Rémy de Gourmont. Ces masques sont en général ceux de ses contemporains et amis. Vallotton apportera dans ces compositions un esprit d'invention qui lui vaudra plus tard (1921) d'encourir de graves reproches de la part des surréalistes. Ceux-ci l'accusèrent d'avoir exécuté le portrait de Lautréamont sans avoir jamais vu l'énigmatique personnage. Avec sa verve coutumière, Vallotton leur répondit: "Ce portrait est une invention pure, faite sans aucun document, personne, y compris de Gourmont, n'ayant sur le personnage la moindre lueur. Cependant, je sais ce qu'on cherche. C'est donc une image de pure fantaisie, mais les circonstances ont fini par lui donner corps, et elle passe généralement pour vraisemblable." Cette réponse insidieuse, dont l'esprit correspondait à certaines de leurs conceptions, troubla quelque peu les surréalistes, mais le portrait du sacro-saint Lautréamont n'en fut pas moins condamné. Toutefois, le vrai tempérament du peintre s'affirmera lorsqu'il s'attachera à une esthétique nouvelle et très personnelle. Il peindra des nus, des portraits qui visent surtout à une expression plastique de forme sans doute assez académique, mais qu'il traite selon une technique précise, cruelle, d'une froideur jouée, un peu inquiétante dans ses excès, et qui fait présager chez lui quelque tourment intime, quelque idée fixe. Le dessin chez Vallotton est réduit à des lignes essentielles. Mais cette simplification est effectuée avec beaucoup d'orgueil et peut-être moins en fonction d'une qualité de dessin à obtenir, qu'en vue d'une épuration très volontaire visant une richesse spontanée qu'il enviait chez ses amis Vuillard ou Bonnard. "La perfection de l’œuf m'amuse" déclare-t-il. Le culte de l'objet devient chez lui une sorte de fétichisme:

Vallotton a l'air de s'abolir en lui avec une frénésie froide, bien calculée. Ses personnages affectent une immobilité pétrifiée, presque exaspérante, une vérité plus vraie que nature et assez angoissante. Ils évoquent l'aspect inquiétant des personnages de cire des musées Tussaud ou Grévin, ou celui des saints personnages des églises de style jésuite, derrière la transparence glacée de leurs vitrines de verre.

A propos de l'art de Vallotton, on pourrait parler d'une nouvelle objectivité. On trouve de curieux rapports entre la "Neue Sachlichkeit " et œuvre troublante et suggestive d'un artiste qui, à plusieurs points de vile, est resté énigmatique.