La tradition populaire

Depuis 1946, le Douanier Rousseau figure au Musée du Louvre, mais nombre de visiteurs considèrent encore son œuvre avec un sourire attendri derrière lequel il n'est pas difficile de déceler un peu de mépris. Il est resté pour eux celui qu'Apollinaire appelait le "gentil Rousseau", celui dont les poètes ont chanté l'image légendaire: un personnage un peu demeuré peut-être, chez lequel on pouvait goûter la fraîcheur de l'ingénuité populaire à l'état pur.

Naïfs, peintres du cœur sacré, primitifs modernes, peintres du dimanche, instinctifs, maîtres populaires de la réalité, la critique ne s'est pas mise d'accord sur le nom qu'il convient de donner aux peintres dont Rousseau mène le cortège pittoresque, bien que de nombreux livres et articles leur aient été consacrés, en France et à l'étranger, par Uhde, Gauthier, Jakowski, et par Sydney Janis aux Etats-Unis. Toutefois de grandes manifestations d'ensemble avaient réuni leurs œuvres les plus caractéristiques, à Paris, à la galerie Simon (1921), à la galerie Royale (1937) puis au Kunsthaus de Zurich, au Museum of Modem Art à New York en 1938 et, en 1939, à l'exposition des "Contemporary American Unknown Painters". Et dans les catalogues, on relevait les noms des Français Rousseau, Vivin, Bombois, Boyer, Bauchant, Peyronnet, Séraphine de Senlis, Dietrich, Jean Eve, Rimbert, Lefranc, Déchelette, Trouillard, Narcisse Belle, de l'Anglais Scottie Wilson, de l'Italien Metelli, des Américains Hirshfield, Sullivan, Kane, Pickett, Grandma Moses ou Horace Pippin.

Par le fait que leur art ne se transforme pas aussi rapidement que celui des "professionnels", les peintres populaires représentent une certaine permanence de l'homme dans l'histoire, ce fonds qui ne varie guère, à partir duquel on peut toujours tout recommencer, mais dont les artistes de métier perdent souvent conscience. Il n'y a pas de différences profondes, en effet, entre la peinture d'un artisan de campagne du moyen âge, l'ex-voto d'un amateur populaire et tel paysage de Metelli, Vivin ou Pickett. Ces œuvres reflètent toujours la même connaissance totale du sujet alors que les paysagistes classiques, de génération en génération, changent d'optique. L'Impressionnisme, à ce point de vue, reste un exemple significatif.

Les naïfs sont, en quelque sorte, les chroniqueurs du siècle, et non seulement narrateurs de l'existence humble qui est leur, mais reporters des grands événements politiques et sociaux. Car si Hirshfield peint les "pin-ups" de ses rêves, Bombois, le cirque, Bauchant, la vie campagnarde, Déchelette ne craint pas de prendre pour sujet le congrès de l'ONU à Paris, Sullivan, le mariage du roi Edouard et de Mrs Simpson aussi bien que le "pacte de l'Axe", Bauchant encore, des thèmes de l'histoire romaine et de la Bible.

Cependant l'intérêt majeur de leur peinture ne réside pas dans sa qualité de chronique, dans la gazette du temps passé et du temps présent que nous aimons y lire. Malgré tout, la position des "naïfs" reste un peu fausse. Jadis complètement négligés par les historiens, ils s'avèrent aujourd'hui indispensables pour compléter l'image de l'art actuel, et d'autre part, parce qu'ils furent, plus ou moins consciemment, une raison de croire en la possibilité d'une peinture nouvelle. Quand il s'est agi de reconsidérer l'art, les seuls guides que trouvèrent les cubistes furent les Primitifs, les sculpteurs africains, océaniens ou mexicains, et, parmi les Européens, ceux qui avaient gardé assez de fraîcheur d'esprit pour ne pas craindre de s'exprimer à travers les signes, à travers le langage de leur propre invention. Les Primitifs apportaient un exemple de liberté qui fut mis largement à contribution.

Comprendre leur leçon, c'était découvrir leurs qualités profondes. Ils demeurent déjà (car ce ne sont plus des "jeunes") dans l'histoire contemporaine autrement que comme une des références d'un mouvement. On a découvert les caractères que partagent Paul Klee et Louis Vivin, Hirshfield et les surréalistes, Séraphine de Senlis et la jeune école non figurative. On a pris conscience de leur valeur. L'un d'entre eux, le plus grand, est au Louvre. Qu'adviendra-t-il des autres, l'avenir confirmera-t-il leur succès dont on peut dire qu'il est un phénomène caractéristique de notre siècle?