Le Douanier Rousseau

C’est à notre génération surtout que le plaisant Douanier Rousseau dut une célébrité soudaine mais tardive (il avait déjà soixante ans), et dont il ne se montra pas peu fier. Ses toiles surprenantes exposées régulièrement au Salon des Indépendants attiraient toujours ponctuellement peintres, poètes et écrivains de toutes tendances, émerveillés que nous étions par leur adorable ingénuité. Mais le cadre idéal pour ses tableaux restait encore cet humble atelier de la rue Perrel, entre un pauvre guéridon louis-philippard, couvert d'un tapis aux tons délavés, et sur lequel s'a flairaient en permanence les objets les plus hétéroclites, son réveille-matin, quelque assiette sale, une lampe à pétrole démunie d'abat-jour, son violon, tandis que deux fauteuils très usagés, généralement encombrés de livres et de vieux journaux illustrés ornaient à leur façon un intérieur par ailleurs étrangement sommaire.

C'est là que nous nous réunissions au cours des soirées artistiques et musicales, selon son propre terme, qu'il offrait à ses amis: voisins, fournisseurs et élèves. On rencontrait chez lui Apollinaire, Marie Laurencin, Picasso, Delaunay et sa lemme Sonia, Serge Ferat, Fernand Léger, Brummer, Adolphe Basler, enfin le peintre américain Max Weber qui organisera à New York (1910), à la Galerie 291, la première exposition du Douanier Rousseau.

Art populaire, a-t-on dit de son œuvre, mais elle est mieux et autre chose, surtout au-dessus de toute dénomination possible. Elle est celle d'un illuminé dont le mode d'expression ne garde aucun lien avec ce qu’il est convenu d'appeler l'art. Il ne saurait être chez lui question de goût, bon ou mauvais. Seul le cœur du bonhomme et ses raisons commandent et dirigent. Il peint tels qu'ils sont des objets qui prennent sous son pinceau une espèce de dignité hiératique dont le côté comique finit par atteindre certaine grandeur. Etrange vertu dont on retrouverait des équivalents dans ses lettres ou dans les drames héroï-comiques, d'une invraisemblable ingénuité qu'il écrivait - je l'ai vu faire avec une gravité aussi déconcertante qu'imperturbable et dont l'onction très sérieuse faisait sourire, ou dans les attitudes théâtrales de virtuose qu'il prenait lorsqu'il jouait sur son pauvre violon quelque valse stupide. Les yeux bleus du bonhomme, qu'illuminaient des lueurs claires mais vaguement indéfinies, avaient gardé la pureté presque insoutenable de ceux des enfants. On se prenait à les scruter avec une anxiété émerveillée, comme on eut consulté quelque miroir de vérité, tant les histoires invraisemblables que contait le Douanier bouleversaient les notions traditionnelles de la fameuse conformité de l'idée avec son objet.

On a tout dit, déjà, sur la technique de Rousseau, sur ses étonnantes capacités d'invention de motifs plastiques, avec l'imprévu de leurs rapports, sur la grandeur lumineuse de ses ciels, sur sa minutie de primitif, sur ses dons miraculeux dont il n'est guère possible, comme pour Utrillo, de découvrir la source. Mais les tableaux du Douanier frappent d'abord du lait qu'il les a peints comme dans une espèce d'état de grâce. La matière de son invention s'apparente à celle de certains mots d'enfants, de leurs exclamations merveilleuses, ou sont dites les choses les plus spirituelles, les plus pro/ondes et les plus troublantes sous l'effet du hasard, et d'une ignorance qui pourrait paraître avertie. De sorte qu'il est bien osé de traiter de primaire cette merveilleuse faculté de connaissance dont nous ignorons les sources et les raisons.

A côté de ses portraits, Pierre Loti, Brummer ou Apollinaire et Marie Laurencin, ou de bouquets plus ou moins exécutés sur commande, Rousseau, qui n'avait jamais voyagé, composait des paysages qu'il imaginait de toutes pièces. Il s'était créé un monde merveilleux, où il avait fini par croire qu'il était allé, à force d'avoir considéré des images empruntées aux dictionnaires, aux catalogues, aux livres de botanique et aux chromos. Un artiste brésilien, qui avait exploré l'Amazone, me rapportait un jour que la forêt est là-bas si épaisse qu'elle semble dépourvue de profondeur et comme peinte par aplats sur une toile. C'est ce que le Douanier réalisa dans l'évocation de ses extraordinaires paysages exotiques. La perspective chez Rousseau, si maladroite lut-elle, prit une figure toute nouvelle, encore qu'il eut toujours la prétention de l'observer aussi rigoureusement qu'un peintre de la Renaissance. Mais le phénomène de vraisemblance invraisemblable qui jouait dans ses propos intervenait ici. Et c'est une perspective étrangement neuve qu'il découvrit sans s'en douter. Ce ne sont d'ailleurs pas seulement des qualités de cet ordre qui séduisirent son enthousiasme. Le Douanier Rousseau incarna encore ce besoin de peindre qui apparaît chez l'homme dès l'enfance, et c'est pourquoi, entre autres raisons, son œuvre peut se situer au-dessus de tous les temps.

Les succès surprenants que connut très tardivement la peinture spontanée du Douanier Rousseau contribuèrent aussi au développement intensif de la production des "peintres du dimanche ". Dès 1910, ces artisans populaires envahirent le Salon des Indépendants, favorisés qu'ils étaient par l'absence de tout jury. L'art des peintres dits " naïfs ", et sur lequel nous reviendrons plus explicitement, prit une importance telle que la critique dut envisager très au sérieux ce qu'il fallait bien appeler leur esthétique. Pour les " naïfs ", la peinture restait un langage propre à exprimer, non des sensations picturales, mais des émotions qu'ils avaient ressenties. Ils choisissaient volontiers des sujets qui, pour eux, demeuraient empreints de gravité, les peignant avec un sérieux et un soin qui sans doute ne les menaient pas au style, mais néanmoins à une sorte de correction ingénue qui évoquait la dignité empesée et parfois émouvante du paysan endimanché.