Un nouveau Romantisme

L’Expressionnisme

 Le terme nouveau d'Expressionnisme est venu du mot "expression" pris dans son sens classique de "représentation des passions". Si l'on se réfère à la proposition de Diderot: " on a de l'expression avant d'avoir de l'exécution et du dessin", il ne faut pas s'étonner que le terme " Expressionismus " ait été proposé par la critique allemande, il y a cinquante ans, pour qualifier en général toute peinture, mais particulièrement celle où la représentation des sentiments humains passe avant la résolution des problèmes purement plastiques. On sait en effet que l'art allemand semble s'être généralement désintéressé de ce dernier mode esthétique pour se consacrer passionnément au premier. Pour l'Expressionnisme, en général, il n'est pas question de composer objectivement le tableau selon des règles plastiques, et dans un but désintéressé, pourrait-on dire, mais d'envisager la peinture comme un confident de ses sentiments. On ne sert plus la peinture, selon le mode classique, on s'en sert. Et c'est un retour à une forme sentimentale de Romantisme. Les deux moyens vont se préciser, ils définiront deux positions antinomiques qui se confronteront dès cette fin du xxe siècle avec des succès divers et inégaux

A l'encontre des impressionnistes pour qui le concept uniquement rétinien et les seuls jeux des formes et des couleurs sont habilités à la composition logique du tableau considéré comme œuvre d'art, l'Expressionnisme, auquel la critique fera participer bon gré mal gré Van Gogh, Lautrec, Gauguin, Munch, Ensor et leurs successeurs Rouault, le Picasso de l'époque bleue, les Allemands Nolde, Kirchner, Kokoschka, et plus tard Soutine, l'Expressionnisme, dis-je, à la suite de Daumier, Courbet et Millet s'inspirera de cette intervention de "la pensée "qu'avaient successivement prônée Courbet, puis Van Gogh, Gauguin et Redon. La peinture n'est plus considérée comme un but en soi, mais comme un moyen pour l'artiste de confier ses émotions purement psychiques, ses sentiments personnels, ses misères pathologiques, les joies ou les tristesses de ses amours, ses conceptions philosophiques, métaphysiques ou sociales, ou encore ses visions de l'univers conçues de la manière la plus individualiste. Ultime raison pour laquelle on en viendra à considérer, avec un attendrissement passionné, les plus grands expressionnistes comme des héros de la solitude.

Cet égocentrisme poussera l'expressionniste à se révolter contre les exigences, les disciplines indispensables à la technique picturale, contre les nécessités de l'ordre plastique, même contre l'invention de moyens nouveaux que la seule nécessité de sculpter sa propre statue n'eût pas uniquement inspirés.

C'est, on le voit, s'opposer aux intentions plastiques purement visuelles de Cézanne, de Renoir, de Monet, de Seurat, de Matisse et des fauves. Peut-être verrons-nous au cours du développement de la peinture moderne les deux positions se rapprocher, coïncider même, notamment lorsque l'objectivisme résolu d'un artiste subira le choc d'une émotion d'ordre sentimental. Toutefois nous pourrions résumer les données expressionnistes en signalant que les maîtres du mouvement sont généralement insociables ou doués de sensibilités aiguës, égocentriques, voire maladives qui leur inspirent des mouvements de révolte plus ou moins sérieuse. Ils s'attachent le plus souvent à se libérer du poids de leurs inquiétudes physiques ou psychiques sur la peinture même en lui confiant la mission de les extérioriser, et selon cet égoïsme qui les caractérise, dans le but inavoué de les répartir sur la collectivité.

Nous étudierons, au cours de l'exposé des fluctuations de la peinture dans cette première moitié du XXe siècle, comment l'Expressionnisme, après avoir subi un temps d'éclipse lors des expériences nabis, fauves, cubistes ou néo-plasticiennes, connaîtra un renouveau d'actualité et d'intensité. Et ce, à l'occasion de bouleversements sociaux, de révolutions ou de guerres, devant lesquels l'artiste, délaissant un temps l'impersonnalité de jeux plastiques devenus trop indifférents et trop exclusifs, se prendra à compatir aux difficultés et aux misères de ce que Malraux appellera "la condition humaine ".