Retour à l'objet et au sujet

Fernand Léger (1881-1955) - Paysage animé : L'Homme au chien - 1921 - (0,65 m x 0,92 m)

Londres, Collection Douglas Cooper

 L’année 1918 marque comme la renaissance d'une nouvelle tendance dont le développement va prendre une importance capitale. On lui donne à ce moment les titres encore discrets de retour à l'objet ou au sujet. En fait, il semble que la peinture veuille freiner l'exclusivisme plastique en quoi elle s'est engagée à fond et qui l'a acculée à des limites qu'on ne serait pas fâché de dépasser. Cependant il est plus difficile et plus ingrat de créer que d'imiter. " On n'invente pas tous les jours", me dira Picasso. D'autres remarques significatives seront faites. Juan Gris assurera: "Il n'y a pas de raisons pour qu'on ne peigne pas des batailles. " A son tour, Ozenfant affirmera: "Un beau sujet n'a jamais fait de mal à personne." Bien sûr, il n'est pas question de se soustraire absolument à la prépondérance des thèses plastiques du Cubisme, ni de revenir à une expression pure et simple des sentiments. Mais on éprouve le besoin d'élargir les zones d'inspiration, on pense à des paysages, à des représentations du corps humain qui entraînent la substitution d'une conception plus dynamique du sujet à la placidité statique des anciennes natures mortes. On a le pressentiment d'une ère nouvelle qui orientera la peinture vers plus d'humanité. Malgré cette euphorie apparente de l’après-guerre, que manifestent surtout ceux qui n'ont pas compris, les artistes n'oublient pas si facilement les tragiques circonstances que l'on a traversées durant les dernières années et qui ont dérouté les esprits et les sensibilités. Nous n'en sommes pas encore à Guernica sans doute, mais l'instant est proche où la figure humaine va réapparaître, sous des aspects énigmatiques avec Léger ou Gris, ou sous une forme expressive avec Picasso.

Pablo Picasso (1881-1973) - Deux femmes nues - 1920

Londres, Collection privée

Aux alentours de 1918, Léger, qui a connu la vie des tranchées pendant la guerre, modifie ses vues antérieures dans un sens plus humain. A sa période des Eléments mécaniques succède celle des Paysages animés. Des figures, des arbres, des animaux sont évoqués, d'une manière allusive sans doute et en des simplifications stylisées, mais sous des aspects aussi vivants que plastiques. Léger découvre l'objet dans la vie même de sa forme autant que dans sa contribution à l'architecture de la toile. Il ne tardera plus à s'inspirer d'éléments empruntés à des végétaux ou à des animaux dans une espèce de retour à la nature qui signifie bien moins une intention de se servir d'elle que de la servir.

En ce qui concerne Picasso, on a beaucoup épilogué sur les raisons qui lui ont inspiré ce qu'on a appelé improprement son retour au classicisme. Au cours de sa carrière artistique, Picasso est constamment resté en contact avec les apparences, dessinant toujours suivant le mode traditionaliste. Les Ballets Russes, et maintes occasions de tracer des croquis, ne le détourneront pourtant qu'exceptionnellement des conceptions cubistes. Il composera des portraits, évoquera l'antiquité mythologique, illustrera Les Métamorphoses d'Ovide et on parlera d'époques pompéienne, ingriste, etc. Cependant, plus que tout autre, Picasso aime la nature, mais pour le bon motif. Il n'a jamais eu, comme Juan Gris, l'intention de faire du Cubisme une esthétique spécifique, tant il tient à sauvegarder son besoin d'exprimer sa vision sentimentale de la vie.

Fernand Léger (1881-1955) - Deux femmes tenant des fleurs - 1922 - (0,73 m x 1,16 m)

Paris, Galerie Louis Carré

En outre, son désir de faire vrai et vivant s'accompagne toujours du souvenir de la forme classique. L'antique nécessité d'équilibrer le contenant et le contenu lui conseille une exigence qui constitue à ses yeux la plus valable des disciplines traditionnelles. Qu’il impose donc à ses représentations plastiques des libertés lyriques imprévues, ou qu'il prétende exprimer littéralement son amour de la vie, il s'attache à unifier ces deux tendances, c'est-à-dire à réaliser une fusion totale de la forme et du fond. Ses compositions néo-classiques, comme on les a appelées, sont en somme des essais dont il contrôle la vraisemblance.

Enfin Juan Gris lui-même persistera sans doute dans le procédé qui consiste à partir d'éléments colorés pour aboutir à un sujet. Mais, tout de même, certaine intention subconsciente poussera lesdits éléments à devenir des formes humaines qualifiées par des accents réalistes, aventure que l'artiste avait oubliée depuis ses débuts dans la peinture.