Le réquisitoire de Rouault

L'activité picturale de Rouault avait marqué un temps d'arrêt d'une dizaine d'années et l'artiste s'était surtout consacré à l'illustration de livres que devait publier Vollard. C'est à l'époque où s'affirme la prépondérance de la peinture dramatique qu'il y a lieu de situer logiquement son œuvre :" J'ai la maniaquerie picturale de naissance", dira un jour Georges Rouault qui a eu, en effet, tout le long de sa vie, disons de la suite dans les idées, en fils de Breton qu'il est, et aussi dans la constante unité de son œuvre ardente et obstinée. Sa naissance, parlons-en: elle aura été saluée par des salves de coups de canon, comme on en tire à celle des princes. Sauf, toutefois, que celle de Rouault survint dans une cave, à Belleville, pendant la Commune, au cours du bombardement de Paris par les troupes versaillaises, et de nuit, probablement, pour corser la couleur locale du tableau. Rouault est très frêle de constitution; rien ne laisse supposer qu’il dépassera sa quatre-vingtième année; il ne participe jamais aux jeux violents de ses camarades. Dès son enfance, sa vie semble toute intérieure; il aime en particulier barbouiller de dessins à la craie les carreaux rouges de la cuisine.

Georges Rouault (1871-1958) - Notre Jeanne - (0,67 m x 0,48 m)

Paris, Collection privée

Mais une sorte d'ambiance artistique l'entoure. D'abord, son père est un ébéniste émérite qui polit et vernit les magnifiques pianos de Pleyel. Georges est choyé par des tantes qui peignent pour Duvelleroy ces gracieux éventails que les passants admirent dans la boutique du Boulevard des Italiens. Son grand-père Champdavoine, au nom si agréablement rustique, et qui est passionné de peinture, lui parle de Courbet, de Daumier, de Manet, lui montre des reproductions, lui communique ses enthousiasmes. Enfin, il n'a pas encore quinze ans que son père le met déjà en apprentissage chez un maître Verrier qui l'initie aux mystères du vitrail. Pour résister à un pareil complot, il fallait que les goûts artistiques du jeune Georges fussent plus naturels qu'inspirés sans doute, mais dès sa jeunesse se manifeste chez lui une vertu essentielle qui s'étendra à toutes les formes de son activité, celle d'une ferveur que rien n'affaiblira jamais.

Rouault le père est un croyant, un croyant qui ne s'est jamais égaré dans les exégèses. Il possède cette foi du charbonnier qu'il inspirera d'ailleurs à son fils. Il s'est enthousiasmé pour Lamennais; à la nouvelle révoltante pour lui de la condamnation de ses écrits par l'Eglise, il envoie son fils dans une école protestante; mais à la suite d'une injuste punition, il l'en retire brusquement. Malgré ces avatars, la foi du jeune homme reste intacte. Elle constituera chez lui un fonds de religiosité qui se retrouve dans toute son œuvre et dans cette conception charitable d'une humanité qu'il aimera chrétiennement d'un amour qu'il étendra aux plus humbles et aux plus déshérités, toujours avec la ferveur dont nous avons parlé. Il aura connu la chance si rare et si enviable d'aimer, d'aimer fidèlement tous les sujets qui l'auront touché, pour leurs défauts, leurs imperfections autant que pour leurs qualités ou leurs vertus. C'est avec les élans d'une âme de prosélyte qu'il répandra la bonne parole de son art militant sur un ton toujours un peu sermonneur. On pourrait d'ailleurs le remarquer dans le débit de son langage: il prêche plus qu'il ne parle, et s'il adresse la parole à quelqu'un, il fixe moins l'interlocuteur qu'il ne distribue ses mots, à droite, à gauche, comme à des ouailles imaginaires, du haut de la chaire de sa pensée.

Sa ferveur, à quoi nous sommes obligés de revenir, se manifestera encore dans son culte émouvant du métier et de la technique.

Il travaillera bientôt chez un restaurateur de vitraux anciens qui en exécutera aussi de neufs pour l'église de Saint-Séverin, auxquels le jeune Rouault collaborera. Sa fidélité naturelle aura l'occasion de se manifester à cette occasion. En effet, le peintre Albert Besnard, celui que Degas appellera " le pompier qui a pris feu", lui demandera de travailler à des vitraux qu'on lui a commandés pour l'Ecole de Pharmacie: il refusera pour ne pas trahir son patron. En tout cas, il se passionnera pour ce métier et gardera toute sa vie la hantise de ces lumineuses transparences de couleurs vives serties dans les cernes noirs de leurs lames de plomb. Toutefois on se demande pourquoi ses premières œuvres affectent des tons assombris, selon cette <opacité rousse et sourde" dont a parlé Gustave Geffroy. C'est peut-être que Rouault, dont le tempérament est tout d'une pièce, dans sa finasserie naturelle même, se soumet à la méthode de la marche du connu à l'inconnu, et part d'abord du dessin avant de s'aventurer dans les désordres sensuels de la couleur. Il est poursuivi par l'hésitation qui caractérise les maîtres et les garde des défauts d'une trop grande confiance en soi. Mais il comprendra le rôle de la couleur qui correspondra à son tempérament. Suivant sa constance native, il adoptera une palette qui définira une fois pour toutes la forme de ses intentions et celle de sa sensibilité. Des accents éclatants, mais courts et fulgurants comme des éclairs, qui un instant avaient fait assimiler ses vues personnelles à celles des fauves, marquent chez lui non le désir de construire par la couleur mais de souligner, de préciser avec fermeté le sens particulier qu'il avait attribué à leur choix. Ces accents seront un peu comme les gestes, larges et mesurés à la fois, du prêcheur qu'il est et dont nous avons parlé, tant il est vrai que la peinture reste avant tout chez lui un langage propre à servir passionnément une cause.

Georges Rouault (1871-1958 - Clowns - Vers 1940 - (environ 2,00 m x 1,15 m)

Paris, Collection privée

S'il accepte volontiers l'enseignement dérisoire de l'Ecole des Beaux-Arts, avec une componction respectueuse, ceci ne suspend pas le cours d'intentions indiscernables encore, mais faciles quand même à percevoir à travers des enthousiasmes fugitifs qui le surprennent, et peut-être l'épouvantent, tant ils diffèrent de ceux à quoi invitent généralement les professeurs. Il aura toutefois la chance de rencontrer Gustave Moreau, son seul maître. Celui-ci devinera chez son élève des dons personnels qu'il ne contrariera pas, des tendances qui ne sont pas les siennes mais héroïquement, il les encouragera, les éclairera, et Rouault gardera de son professeur un souvenir presque fanatisé, le souvenir émouvant d'un maître qui, sachant tout de la peinture, avait quand même, peut-être dans une curiosité attendrie, permis à son élève d'inventer son propre langage et de définir sa personnalité à travers le mélange incertain de ses qualités et de ses défauts.

Pourtant, Rouault a envisagé la peinture sous un jour spirituel et pour ainsi dire abstrait, où sa religiosité se partage entre ses croyances, ses opinions, ses goûts, et la forme qu'il entend donner à leur expression. Il cherche, il s'acharne, il accumule études et ébauches, il multiplie des notations particulières, des accents imprévus, des tachages inspirés, rapides, violents, surprenants et émouvants, qu'il parviendra à discipliner, à organiser, à résorber, même quand il s'agira pour lui d'exprimer âme d'un personnage en toute objectivité. Et c'est ici la raison qui interdit de l'assimiler à un expressionniste. Il ne pense jamais à faire un monde de sa personnalité, ni à s'attendrir sur elle en l'étalant flatteusement. Dans l'enthousiasme de son grand amour, il compatit aux vicissitudes que nous dispense ce globe terraqué, et aussi à des défauts ou à des vices qu'il n'entend pas reprocher absolument aux hommes, tant sa charité chrétienne lui fait peut-être penser au fond, qu'après tout, la responsabilité ne leur en incombe pas entièrement. D'ailleurs, qu'il peigne des juges, des prostituées, des entremetteuses, qui cependant ne prennent pas une part importante dans son œuvre, il ne "déchire pas ses victimes", comme on l'a dit, pour les immoler aux pieds de quelque "Christ barbare". Tous ses Christ reflètent l'immense pitié qui est la sienne. Il exagère sans doute les déformations dans les traits on les formes, il accuse les tons, il intensifie les contrastes, mais plus dans un souci plastique qui cherche le style que dans un besoin d'expression psychologique. Aussi bien peindra-t-il des nus, des paysages, des clowns, des acrobates, le visage de sainte Véronique ou celui de Jeanne d'Arc avec la force et surtout le besoin de dire d'abord ce qu'il a à dire, au lieu de jouer ou peindre avec ses convictions.

C'est en définitive la puissance lyrique de sa vision personnelle qui a inspiré à Rouault la signification d'un monde que l'on a pu croire imaginé sous le signe de la cruauté. Mais si, dans la chaleur et l'expansion de sa technique, il semble charger, exagérer, aggraver le trait, ce n'est pas à plaisir. Qu'il n'ait pas une conception très optimiste de la société, soit, mais elle sous-entend toujours chez lui l'idée d'une possibilité de rachat dont il n'est pas difficile de démêler la générosité à travers cette attitude constante de bourru bienfaisant, que l'on relève aussi bien dans son commerce que dans sa peinture.