Odilon Redon

La couleur, langage de l’inconscient

Dans son Manifeste du 18 septembre 1886, Moréas assurait que le Symbolisme constituait le seul mode d'expression "capable de désigner raisonnablement la tendance actuelle de l'esprit créateur en art". Des revues littéraires: La Plume, Le Mercure de France, La Pléiade, défendront la nouvelle théorie. Le point de vue pictural, c'est Albert Aurier qui l'envisage pour la première fois dans son article du Mercure de France intitulé Le symbolisme en peinture. Paul Gauguin est promu par lui chef de l'école symboliste.

La thèse principale est celle-ci "Vêtir l'idée d'une forme sensible." Il s'agit de considérer la nature à travers le rêve, en faisant appel à tous les primitivismes, les archaïsmes, les exotismes, en quoi l'on découvre des indications "symboliques". L’œuvre d'art sera "idéiste, symboliste, synthétique, subjective et décorative". A son tour, Paul Sérusier deviendra le peintre théoricien de la nouvelle école. Mais Redon semble le véritable ancêtre du Symbolisme. A un an près, il a l'âge de Monet, de Renoir, de Cézanne et de Sisley, pourtant il ne participera jamais aux recherches impressionnistes et même il soutiendra que "la peinture n'est pas la représentation du seul relief, mais la beauté humaine avec le prestige de la pensée". Une lois de plus, le mot " pensée" intervient en peinture. Cependant Redon lui attribue un tout autre sens que Courbet ou Gauguin; chez lui, il est synonyme de poésie. Et c'est de toute une tradition venue de Jérôme Bosch, d'Arcimboldo, de Dürer, de Hogarth, de Goya, de Blake, de Füssli, de Grandville, etc., que Redon se réclame, qu'il va renouveler, approfondir et que le Surréalisme développera un demi-siècle plus tard, lorsqu'il imaginera de dévoiler "l'extraordinaire de l'ordinaire ", suivant le mot d'Aragon.

Dans la solitude de sa demeure provinciale, le jeune Redon, comme tant d'autres enfants, découvre avec des veux que la surprise élargit des événements fantasmagoriques dans les dentelles des rideaux, les papiers peints des murs, les buées sur les carreaux ou le tumulte des nuages. On imagine assez bien un petit personnage renfermé, curieux, un peu inquiétant et très précoce, n'ayant aucun des défauts des enfants, mais déjà ceux des grandes personnes. Le moindre objet, pour lui, est déjà l'image d'un monde insoupçonné des autres.

Ainsi c'est toute une cosmogonie que Redon proposera a notre émerveillement: elle sera si précise qu'elle nous convaincra de sa réalité. L'artiste fréquentera peut-être davantage les poètes que les peintres: il sera l'ami intime de Stéphane Mallarmé, celui de Paul Valéry, de Francis Jammes. Dans sa passion de la vérité, il méditera sur cette remarque que le vrai n'est pas toujours vraisemblable et il s'efforcera de "faire vivre des êtres Invraisemblables selon la vraisemblance". Il écrira beaucoup et avec pénétration. Dans son rêve d'ouvrir de nouveaux domaines a la connaissance par la poésie, il tentera de "psychanalyser" les vies animales, végétales ou minérales pour leur faire avouer des secrets qu'il mettra à contribution au moment de construire son univers. La source de son inspiration il l'indiquera lui-même: " Tout se fait par la soumission docile à la venue de l'inconscient." Son seul souci restera de découvrir dans les aspects des choses le fabuleux, le magique, le mystérieux de leur essence créatrice et de l'exprimer. Toute la vie sera pour lui comme un conte de fées dont il cherche à démontrer la véracité. Et quand il demandera seulement à la couleur d'accompagner l'expression de sa vision, il lui donnera un sens particulier qui l'amènera à l'"irréaliser" dans la fulguration de tons acides, aigus et métalliques d'étincelles électriques. Les êtres vivants qu'il évoquera apparaîtront comme entrevus à travers le silence mystérieux de globes de verre, dans l'immobilité hallucinante de personnages de cire.

L'intervention de la pensée dans la peinture risque toujours de donner à celle-ci un tour littéraire qui la condamne à lillustratif. En l'occurrence, est-ce la peinture qui " illustre " la poésie de Redon ou le contraire? Il semble bien que l'art de Redon soit tout d'imagination et dans "imagination", il y a "image". De sorte que la pensée de Redon a trouvé dans la peinture un mode d'expression très approprié, son langage même.