Persistance des lois plastiques

Pierre Bonnard (1867-1947) - Coin de Table - Vers 1935 - (0,67 m x 063 m)

Paris, Musée d'Art Moderne

Nous sommes en ces années 1934-1935, qui marquent l'apogée du Surréalisme. Et parmi les intentions réformatrices figure toujours en bonne place celle qui enjoint au peintre de rompre délibérément avec les lois plastiques traditionnelles et l'expression pure des jeux de formes et de couleurs. Toutefois nous reproduisons ici deux compositions de Bonnard et de Braque pour montrer que ces exigences n'ont pas entamé la souveraine persistance, chez les héritiers de la tradition impressionniste, à exprimer des émotions picturales exclusivement visuelles, même si on y rencontre les effets d'une organisation concertée. D'ailleurs un perpétuel souci d'éviter toute gratuité hante les deux artistes dans la recherche aventureuse d'une forme d'expression nouvelle. Ils ont recours à des moyens de contrôle correspondant à leurs tempéraments. Bonnard, resté assez fidèle à l’Impressionnisme, cherche toujours à fixer sur la toile des phénomènes lumineux inspirés de la réalité. Pour y parvenir il lui faut recourir à des subterfuges, et c'est suivant une intention tout empirique qu'il avait pu dire, nous l'avons vu: " cent petits mensonges pour une grande vérité". Par contre Braque, lui, invente la lumière dont il a besoin. Ceci est plus dangereux, plus difficile. Ses moyens seront plus méthodiques, il invoquera la certitude, cette certitude que lui donnera le procédé des papiers collés.

Aussi bien serait-il curieux de confronter les tracés régulateurs des deux œuvres. On y reconnaîtrait des coïncidences assez significatives, notamment une forme trapézoïdale construite en hauteur, voire une répartition des pleins et des vides à peu près identique. On remarque d'autre part que Bonnard a beau se laisser emporter par la virtuosité de son émouvante imagination de coloriste en des associations hardies de tons très rapprochés, il n'en contraint pas moins ses précieux tachages à contenir leur exubérance dans les sévères limites d'un aplat rouge, si sur dans son audace, qui les discipline et les soutient.

A ce point de vue, il est intéressant de signaler, devant les deux œuvres reproduites, la direction contraire qu'impriment Bonnard et Braque aux dispositions de leurs tempéraments respectifs lorsqu'il s'agit des disciplines plastiques à quoi finit toujours par se soumettre tout peintre conscient des responsabilités que sa mission fait encourir. Braque, qui avait proclamé aux premières heures du Cubisme.. "J'aime la règle qui corrige l'émotion ", a fini, on le sait, par faire sienne la réplique de Gris: " J'aime l'émotion qui corrige la règle". Or, on le voit dans sa Nature morte, s'il a rigoureusement échafaudé sa composition sur une armature solide et originale, il s'est plu, par contre, à l'assouplir en des rythmes colorés plus libres et à quoi il n'eut certes pas songé vingt-cinq ans auparavant.

Georges Braque (1882-1963) - Nature morte - 1934 - (0,54 m x 0,65 m)

Bâle, Musée des Beaux-Arts

De son côté, Bonnard, si l'on en juge à son Coin de table, semble cette fois avoir voulu tempérer le tumulte chaleureux de ses effusions, d'abord par la discipline constructive que nous avons signalée, et ensuite à travers une aération singulière de l'atmosphère un peu touffue qui charge souvent ses compositions.

Sans rien détruire, Bonnard et Braque, dont les tempéraments s'avèrent ici si proches, auront, malgré les tentatives surréalistes de biffer d'un trait toute l'histoire de la peinture, comme avaient tenté de le faire les futuristes sous le nom de Passéisme, contribué à renforcer cette idée d'autonomie particulière que l'art de peindre avait revendiquée depuis le début du siècle et qui, jusqu'à Miro, Paul Klee, et en particulier jusqu'à l'art abstrait, avait pourtant abouti à de surprenants résultats.