Paul Klee

Un langage qui ouvre des voies nouvelles à la peinture

Paul Klee (1879-1940) - La Villa R. -1919 - (0,27 m x 0,22 m)

Bâle, Musée des Beaux-Arts

La persistance chez la plupart des artistes de cette première moitié du siècle, à créer un monde particulier à leur usage n'a pas connu d'exemple plus éclatant de poésie féerique que celui de Paul Klee. Mais, ici, le terme féerique doit être entendu exactement dans le sens d'une transformation magique de la réalité qui tiendrait de la fantasmagorie de la citrouille changée en carrosse et de l'évolution vivante du gland devenant chêne. Comme le poète latin affirmait que tout ce qu'il écrivait était un vers, comme Braque disait qu'il pensait en formes et en couleurs, Paul Klee pense constamment en transmutations poétiques. Sans doute l'expression de ses visions a-t-elle été aidée par ce qu'il est convenu d'appeler sa culture (encore faudra-t-il s'entendre sur ce mot) et par l'influence de la littérature, de la poésie et de la musique. Mais il faut insister d'abord sur l'acuité de sa perception visuelle, sur cet œil vigilant, singulièrement apte à regarder entre les choses comme d'autres lisent entre les lignes. Et c'est ici le sens de sa culture. Paul Klee ne s'est jamais appesanti (il n'en a jamais eu l'envie) sur des études scientifiquement rigoureuses. On ne peut pas dire qu'il se soit inspiré directement des œuvres anciennes qu'il a plus ou moins goûtées, qu'il s'agisse de peintures chinoises, hindoues, égyptiennes, précolombiennes ou persanes. Bien sûr, ses prédilections ont été aux arts de l'Orient, aux pays des conteurs et des poètes, à celui surtout d'Hafiz, de Firdousi ou des Mille et une Nuits. Mais quel autre emprunt, au fond, Paul Klee aurait-il pu faire à l'Orient, dans l'esprit de prospection légendaire et colorée qui est le sien, sinon l'histoire de quelque Tapis Volant qui l’eût transporté hors de l'espace et du temps, à travers un monde de péripéties étranges racontées en couleurs? Au point que l’œuvre de Paul Klee semble, peut-être, moins celle d’un artiste-peintre qu'elle ne fait penser à l'aventure d'un pauvre artisan qu'un Enchanteur malicieux ou une Fée maléfique eût contraint à dire ses joies et ses peines dans le langage des sept tonalités du prisme.

Paul Klee (1879-1940) - BARTOLO: LA VENDETTA! OH! LA VENDETTA! - 1921 - ( 0,24 m x 0,31m)

BELP (SUISSE), COLLECTION PARTICULIERE

Le monde de Paul Klee reste toujours très humain, et l'artiste ne se refuse pas à l'expression de certain humour ainsi que le montre cette Vendetta. S'il souffre le plus souvent, Paul Klee ne se retient pas de sourire, et toutes sortes de jeux graphiques, jamais gratuits, toujours spirituels, nous rappellent que chez lui l'imagination reste constamment au service de la maîtrise du grand peintre qu'il est.

Où la féerie de l'art de Paul Klee se précise, c'est lorsqu'on remarque qu'il semble avoir butiné beaucoup et un peu partout pour transmuter les éléments qui l'ont ému en objets d'une tout autre nature, à l'inverse des plasticiens qui, eux, ne font peut-être qu'arranger les mêmes éléments dans un ordre nouveau n’affectant avec ceux-ci que des différences de degré. En effet, toute aperception visuelle provoque automatiquement chez Paul Klee, et par un phénomène de correspondances irrationnelles, des faits picturaux qui ne dépendent absolument pas de ses visions oculaires, et qu'il traduit immédiatement dans un langage qui ne peut être comparé à aucun autre puisqu'il le marquera de la griffe de son curieux et passionnant génie. Aussi bien lui arrivera-t-il de se dispenser de tous chocs extérieurs pour inventer de singuliers poèmes peints, jaillis, comme tout composés, hors de son imagination, de cette imagination unique dont les traits viennent d'on ne sait quelles sources demeurées secrètes, comme les images des poètes, les phrases mélodiques des musiciens ou ces mots d'enfants qui ébahissent et déconcertent.

Paul Klee (1879-1940) - L'Ordre du contre-ut - 1921 - (0,32 m x 0,23 m)

Londres, Collection Penrose

Justement, on a voulu assimiler l'art de Paul Klee à celui des enfants. Mais on a exagéré, dans ce sens que l'imagination de l'enfant reste toujours gratuite et qu'elle laisse toute liberté à l'intervention de hasards inévitables chez des êtres en formation qui cherchent surtout à trouver leur équilibre par quelque moyen que ce soit. De sorte que le dessin chez les enfants ne constitue jamais qu'une suite de chutes rattrapées où les jeunes artistes veulent bien moins imaginer un monde nouveau que se dépêtrer du leur qu'ils ne connaissent pas encore. Par contre, Paul Klee, lui, s'est facilement dégagé d'un univers dans lequel il n'a pénétré profondément qu'à ses débuts dans l'art de peindre; il lui aura suffi de nous initier au sien, qu'il découvre au jour le jour et au fur et à mesure de ses émerveillements continus.

Il en définira la nature quand il dira: "Jadis nous représentions les choses visibles sur la terre, celles que nous avions plaisir à voir. Maintenant, nous révélons la réalité des choses visibles, par suite nous exprimons la croyance que la réalité sensible n'est qu'un phénomène isolé, débordé de façon latente par les autres réalités. Les choses acquièrent souvent une signification plus large et plus variée en semblant être en contradiction avec l'expérience rationnelle. Il existe une tendance à accentuer l'essentiel de l'aventure." D'autre part, Klee ne s'appesantit pas sur la technique des couleurs, et les règles plastiques seront ce que son inspiration les fera. Il part toujours, et sans discernement rationnel, d'une vision entrevue, et, là-dessus, improvise à perte de vue et de raison, c'est-à-dire sans savoir exactement où il va ni où il devra s'arrêter. Si ses compositions sont animées d'un rythme attachant et d'une qualité si surprenante, ce n'est pas pour en avoir longuement cherché les mesures. Et si ses combinaisons plastiques sont de même ordre, c'est qu'il possède une science infuse de l'art des formes, des lignes et des couleurs. D'ailleurs, lorsqu'il parle de lui-même, il ne met jamais en avant son moi intime. Aussi bien n'a-t-il pas éprouvé de sentiments violents; il ne s'abandonne pas non plus à quelque exhibitionnisme expressionniste. Il reste prudent et mesuré, parlant de l'art en formules générales. "Moi et la couleur ne font qu'un..." dira-t-il.

Paul Klee (1879-1940) - Senecio - 1922 - (0,41m x  0,38m)

Bâle, Musée des Beaux-Arts

Il ne s'engage jamais plus avant. Tout au plus s'exprimera-t-il par allégories ou paraboles quand il tentera de définir, par exemple, l'orientation du peintre à travers les éléments de la nature et de la vie. Il la comparera au travail des racines de l'arbre. "Ainsi des flots de sève affluent en l'artiste et le traversent, lui et ses visions nouvelles. Et il occupe la place du tronc", dira-t-il encore. C'est le plus souvent sous forme d'images de style oriental, on le voit, qu'il fera allusion au cheminement de son inspiration. La technique proprement dite, enfin, il la plie toujours à son sentiment, comme on le remarque quand, pensant aux proportions numériques qui doivent relier les éléments plastiques entre eux, il soutient que ces chiffriez "ne sont ni froids, ni morts, mais pleins du souffle de la vie".

Ce n'est pas pour rien qu'il a tant aimé le Douanier Rousseau. Sa méthode est en somme de n'en pas avoir. Renversant la plupart des données scientifiques des lois plastiques, il laisse sa seule sensibilité diriger un pinceau qui, à l'encontre de ce que disait Goya du sien, savait mieux que lui ce qu'il avait à faire. Il est facile de discerner ici les rapports que l'on est autorisé à faire entre l'art de Paul Klee et ceux de la peinture, de la chanson et de la musique populaires, où des impulsions irraisonnées, mais celles-là sans intention anarchiste de détruire la raison, métamorphosent la réalité en d'émouvantes formes imprévues. Et puisque Paul Klee fut un excellent musicien, on pourrait rapprocher son art spontané des improvisations du jazz-hot, dont il possède la pénétrante poésie, le souffle inépuisable de l'invention et cette mystérieuse profondeur qui enthousiasme, émeut et bouleverse sans qu'il vienne jamais à l'esprit de chercher à en discerner les origines subconscientes.