Les papiers collés

Dans les toiles cubistes, l'introduction de la lettre typographique s'est inspirée sans doute des inscriptions et des légendes peintes sur les tableaux ou manuscrits anciens. Outre leur valeur d'information, ces légendes constituaient des éléments décoratifs dont la lettre gothique faisait le plus souvent les frais.

Georges Braque(1882-1963) - Le Compotier (papier collé) - 1912 - (0,62 m x 0,45 m)

Londres, Collection D. Cooper

Le Cubisme est inquiet de l'évolution d'une technique dont il n'est pas toujours maître et dont l'inspiration reste souvent aussi mystérieuse qu'exigeante. Cette technique semble s acheminer vers la disparition totale du sujet. L'introduction de la lettre représentera un rappel discret de la forme locale, une manière de réintégrer l'objet dans le tableau. La lettre deviendra un élément plastique réel.

L'idée sera développée quand les artistes incorporeront au tableau de nouveaux éléments tels que le faux bois ou le faux marbre. Ce procédé aura pour but de battre à leur propre jeu l'imitation et le trompe-l'oeil. Mais pour l'instant, il s'agit surtout d'imiter spirituellement l'imitation, et en même temps d'évoquer les apparences pour permettre au tableau de confronter la poésie et la réalité la plus prosaïque. C'est là un moyen de contrôle indispensable à cette certitude que cherchera Braque. Pour peindre le faux bois, on se procurera les peignes qu'utilisent les peintres-décorateurs spécialisés.

Georges Braque(1882-1963) - Femme à la guitare - 1913 - (1,28 m x 0,73 m)

Paris, collection privée

Cependant, une synthèse de ces intentions sera réalisée d'une façon plus complète avec ce qu'on appellera les "papiers collés ". La composition sera généralement exécutée sur papier à dessiner et comportera, comme en surimpression, des fragments de papiers imprimés, colorés ou décoratifs. Le découpage de ces papiers, qui seront accompagnés ou surchargés de traits ou de couches de crayon, de gouache ou d'encre, se fera selon les procédés de la peinture proprement dite. Nulle intention fantaisiste ou humoristique. Au contraire, ces papiers collés répondront toujours à l'idée d'introduire dans le tableau des motifs réels, mais destinés eux aussi à signifier, par confrontation, leur valeur lyriquement plastique en la soumettant à l'épreuve de la réalité: "Autre chose est de voir, autre chose est de peindre", avait encore dit Picasso. Et les expériences des papiers collés constitueront surtout des tests propres à confirmer la légitimité d'aspirations lyriques dont on était rien moins que sûr. Les papiers collés proposaient des essais, sans doute, mais surtout des résumés, des condensés où les éléments connus du papier seraient assimilés à des expériences toutes faites; thème dont le Surréalisme, quelque dix ans plus tard, tirera des données lyriques d'une portée toute nouvelle.

Pablo Picasso (1881-1973) - Le violon - 1913 - (0,65 m x 0,46 m)

Berne, collection Rupf

L'idée des papiers collés sera poussée à l'extrême lors de l'introduction dans le tableau d'autres rappels du réel sous la forme de matériaux étrangers à la peinture, sable, étoffe, toile cirée, glace, etc. Sans doute ces substances étaient-elles envisagées comme de nouveaux matériaux de l'ordre de la couleur et susceptibles d'effets nouveaux. Mais le procédé indiquait déjà l'intention très lyrique de métamorphoser la destination d'une matière ainsi que la poésie fera des mots. Ce but correspondait encore, chez Picasso, à l'introduction dans la toile de tous les matériaux qui lui tombaient sous la main pour composer une œuvre plastique, et, chez Juan Gris, à les insérer tels quels parce qu'ils ne pouvaient pas, logiquement, être "représentés" par la couleur.

Juan Gris (1887-1927) - La Lampe (huile et paier collé) - 1914 - (0,55 m x 0,46 m)

Paris, Collection particulière

Cependant, les dadaïstes s'empareront du procédé pour lui donner un sens nouveau. Avec Hans Arp, Marcel Duchamp, Man Ray, Schwitters, Max Ernst, les papiers collés seront envisagés d'abord comme éléments destructeurs d'une peinture considérée comme source de lieux communs usés et qu'il était indispensable de supprimer pour infuser à l'art de peindre un sang nouveau, à moins que Dada ne veuille le détruire purement et simplement. Le Surréalisme, à son tour, qui réalisera cette dernière ambition, convertira les visées plastiques du papier collé en sources d'éléments purement lyriques susceptibles d'exprimer, toujours avec un certain dégoût des poncifs du sentiment, la vision de son univers particulier.