Edvard Munch

Peintre de l’angoisse et de la poésie nordique

L’œuvre considérable de Munch marque une date où les inquiétudes psychologiques les plus légitimes s'allièrent souvent à des obsessions plus anormales, ou à des soucis d'ordre social ou moral qui ressortissaient à certain esprit " mal du siècle ", du moins dans ]es pays scandinaves, en Hollande et surtout en Allemagne.

Lorsqu'on recense l’œuvre de Munch, on reste d'abord surpris d'une diversité qui s'est abondamment servie de tous les moyens pratiqués par la technique picturale, preuve d'un esprit d'hésitation qui cherche de tous côtés, et sous l'influence de hantises indéterminées, les façons sans cesse renouvelées d'exprimer des sentiments et des sensations privés de toute unité d'inspiration. Aussi bien ne s'agira-t-il guère chez l'artiste de cultiver les tendances formelles ou colorées qui caractérisent l'art des plasticiens purs.

Edvard Munch (1863-1944) - La Danse de la vie - 1899/1900 (1,25 m x 1,90 m)

Oslo, Galerie Nationale

D'ailleurs les problèmes de plastique ne solliciteront jamais Munch. Il le fera savoir quand il écrira dans son journal: On ne peut pas peindre éternellement des femmes qui tricotent et des hommes qui lisent; je veux représenter des êtres qui respirent, sentent, aiment et souffrent. Le spectateur doit prendre conscience de ce qu'il y a de sacré en eux, de sorte qu'il se découvrira devant eux comme à l'église. " Nous sommes donc loin de la sérénité impressionniste contre laquelle il luttera d'ailleurs désespérément, comme me le confiait en 1905 le sympathique peintre Edvard Diriks, l'un de ses amis, qui ne partageait pas ses conceptions de la peinture encore qu'ils eussent étudié tous deux le Néo-impressionnisme. Dès son premier séjour à Paris, en 1885 (il a 22 ans), ses goûts vont à Van Gogh, à Gauguin, à Lautrec. Mais il fréquente moins les peintres que les littérateurs. S'il a pris des leçons de peinture à l'Ecole des arts et métiers d'Oslo, et chez le peintre Christian Krogh, il entre toutefois dans le cercle de la " Bohème de Christiania " dont l'animateur est le poète Hans Jäger: on y discute surtout de problèmes sociaux, moraux, religieux, psychologiques ou sexuels, jamais de peinture.

On ne peut pas dire que Munch ait été un malade mental comme Van Gogh. Il souffre d'une affection nerveuse qui l'oblige en 1908 à faire un séjour assez long dans une clinique de Copenhague; il demeure surtout un obsédé. Bien sûr, une enfance triste auprès d'un père sévère et morose, ]es décès prématurés de sa mère, de deux sœurs, sont pour beaucoup dans cette hantise de la mort qu'il exprimera en maintes pages douloureuses. Mais il faut noter que la mort qu'il redoutait y mettra du sien puisqu'elle ne l'atteindra qu'ail cours de sa quatre-vingt-unième année. Par contre, il est poursuivi périodiquement par certaines phobies, celles des femmes, de l'eau, de la température, de la foule, de certains objets, des fleurs en

particulier, et encore par la crainte de la maladie. D'où, chez lui, une sensibilité fragile, irritable, qui le poussera le plus souvent à évoquer en peinture des sujets généralement morbides, scènes funèbres, enterrements, femmes embrassant des squelettes, visions d'hôpital surtout, ces hôpitaux que lui faisait visiter son père médecin, qui s'était consacré aux soins des pauvres. Il faudrait noter encore la multitude d'autoportraits qu'il exécuta à tous les âges de sa vie, dans lesquels se reflète l'amertume de ses lèvres tombantes et que son égocentrisme consultait anxieusement comme autant de miroirs de sa solitude.

Les premières œuvres importantes de Munch sont assez significatives : ce sont, en 1886, La Jeune fille malade, Puberté et Les Littérateurs. Il conçut quelques années plus tard une Frise de la Vie qui comportait plusieurs toiles auxquelles il travailla presque toute son existence. Il avait eu le dessein d'y symboliser la destinée de l'homme, ses désirs, ses inquiétudes, ses souffrances et ses joies. La Danse de la Vie, que nous reproduisons, atteste combien chez lui le plaisir n'apparaît que sous un jour morose. D'autre part, il redoutera les femmes; l'une d'elles tirera sur lui un coup de revolver qui lui traversera la main, il connaîtra les affres des pires jalousies; et c'est peut-être pour les fuir ou se fuir soi-même qu'il achètera un domaine à Ekely et qu'il travaillera dans quatre maisons et quarante-trois ateliers.

La douloureuse destinée de Munch légitima le besoin de confier ses tourments à la peinture, qu'il entreprit de satisfaire en excluant toute inquiétude concernant les questions plastiques proprement dites. Les qualités picturales de son œuvre ressortissaient surtout à la forme de ses sentiments. Il posséda certain sens du monumental, en accord avec la noblesse et la générosité de ses intentions et aussi, peut-être, avec l'intensité des maux réels ou imaginaires qu'il éprouvait. Les attitudes de ses figures dans les grandes compositions sont à signaler pour la lassitude désespérée qu'elles évoquent dans leurs stations debout, les bras tombant mélancoliquement. Dans d'autres compositions, par contre, les traits sont hachurés, violemment saccadés, saturés de repentirs; la nervosité de l'artiste y trouve le soulagement de s'y exacerber jusqu'à la fatigue. C'est peut-être encore certaine lassitude qui lui inspire en d'autres œuvres ces longs traits alanguis, ces enroulements d'arabesques qui décèlent sans doute l'influence du " Jugendstil " et de ses lignes décoratives, mais l'artiste les charge d'une expression vivante qui les garde de tout aspect gratuit. Quant à la couleur, chez lui, elle subira des variations de tons et d'intensité qui correspondront aux états sensibles qu'il aura traversés: la sobriété des tons neutres succédera à l'éclat des tons crus, jamais sans doute en vue d'obéir à des nécessités plastiques, mais pour souligner l'intérêt particulier qu'il porte à son sujet. En général sa pratique de tons rompus, un peu fades, signifie chez lui bien plus la résignation à ses tourments qu'un acharnement à se révolter contre eux.

Par contre ce dernier sentiment, il l'exprimera dans ses lithographies ou ses bois gravés. Les oppositions en noir et blanc, son refus des nuances, serviront à traduire le sens irrémédiable de ses révoltes. Les squelettes, les harpies, les vampires, les têtes de mort, les scènes symboliques les plus dramatiques et nombre de ses portraits semblent gravés avec une sorte de furie qu'il affectionne. C'est peut-être dans cette partie de son œuvre que son originalité apparaît avec le plus de puissance et que le dessin, qui semble toujours un peu recherché dans ses peintures, offre le mieux les apparences d'une spontanéité dont on ne retrouve pas toujours assez de traces dans ses toiles peintes.