Amedeo Modigliani

Pendant les représentations des Ballets Russes à Rome, Picasso a séjourné en Italie. Il composera dès lors des œuvres inspirées de l'antique et de la Renaissance. Modigliani, lui qui possède naturellement le sens de la tradition italienne, associera son émouvant graphisme à des données expressives correspondant aux élans humains qui caractérisent sa race. Lorsque nous le vîmes arriver à Paris, en 1906, venant de sa "cara Italia ", Modigliani pressentait qu'il trouverait chez nous les éléments propres à se libérer de l'emprise académique qui sévissait dans son pays. C'est dans les milieux de l'avant-garde artistique qu'il s'immisça immédiatement. Dans l'enthousiasme racé de ses orgueilleux vingt ans, il nous apparut assez distant, un peu rageur; il fallut quelque temps pour discerner en lui un tendre, un raffiné qui cachait sous des airs bougons une sentimentalité dont il avait un peu honte.

Amedeo Modigliani (1884-1920) - Femme assise -

Paris, Collection particulière

Sur les précieux conseils du sculpteur Brancusi, il contraignit d'abord sa sensibilité à éprouver la rigueur des recherches techniques nouvelles. D'autre part, les idoles préhelléniques, l'art nègre, les audacieuses simplifications de Brancusi, lui inspirèrent des sculptures d'aspect hiératique, mais riches d'une vie contenue. Il entra en relation avec tout ce que la jeune peinture comptait de représentants qui deviendraient bientôt illustres. Il dessina ou peignit avec une preste acuité des portraits de ses amis Picasso, Laurens, Lipchitz, Kisling, Cocteau et Max Jacob qui l'avait décidé à revenir à la peinture. Mais c'est vers 1908 que paraissent de plus importantes toiles qui, chez lui, marquent une transition entre 1, ancien réalisme de ses débuts italiens et les recherches constructives qu'il imposera à son sensualisme. Bientôt la connaissance de Cézanne et la fréquentation des cubistes vont, en effet, modifier son inspiration dans un sens architectural qui découlait de ses premières sculptures. Toutefois Modigliani ne se pliera pas longtemps à une esthétique qui allait sans doute constituer un langage et un vocabulaire nouveaux, mais dont l'ascétisme bridait sa sentimentalité.

Vers 1914, il se lia avec la poétesse anglaise Béatrice Hastings qui semble avoir exercé sur lui certaine influence. Le tempérament de celle-ci, assez proche du sien, lui inspira d'extérioriser cette vision exclusive, et toute de tendresse, du visage et du corps humain qu'il poursuivra désormais avec raffinement. Il s'agira, chez lui, de la fusion d'un idéalisme et d'un réalisme particuliers, notion au demeurant spécifiquement anglaise. Béatrice Hastings l'aidera à identifier son moi, recherche qu'il effectuera toujours douloureusement, avec acharnement, avec aussi le secours de ces paradis artificiels dont l'abus contribuera à abréger sa courte existence. On a parlé, à propos de Modigliani, d'influences ombriennes ou florentines. Il aimait sans doute Mantegna, Botticelli, ou d'autres maîtres moins plastiques qu'intellectuels. Mais nous relèverons indéniablement chez lui certaines traces du préraphaélisme esthétique que Béatrice aimait beaucoup. Il y a, dans ses longues figures féminines noyées parmi des flots de cheveux, dans leurs regards ingénus et illuminés, dans la tendresse un peu morbide des attitudes charmantes et maniérées des corps souples et languissants, un peu du réalisme sensuel et de l'idéalisme presque mystique de la P.R.B. (Pre-Raphaelite Brotherhood).

Il est vrai qu'il ne moralise pas comme les préraphaélistes, mais il traduit comme eux la suavité dans l'expression des visages et des corps humains. D'autre part, il discipline son affectivité sentimentale par une recherche de composition extrêmement classique. Toutefois, la spiritualisation de l'effigie humaine demeure un refuge constant pour ce tendre furieux, ami de la bagarre et de la contradiction, et dont la vie douloureuse oscillera toujours dramatiquement entre la comédie et la tragédie, avec des alternatives dangereuses de délires parfois extatiques ou de dépressions nerveuses.

Difficile ami dont l'impatience naturelle et l'intransigeance de pensée interdisaient des relations et des liaisons de tout repos, mais dont on peut aujourd'hui, avec le recul plus complaisant du temps, mesurer la pureté d'intentions et la noblesse d'inspiration à travers la confrontation émouvante des souvenirs.