L’Œuvre d'Henri Matisse

entre 1915 et 1918

Henri Matisse (1869-1954) - Femme au fauteuil - 1916 - (0,73 m x 0,55 m)

Collection privée

Au cours des années 1915 à 1918 Matisse n'est pas resté indifférent à l'esthétique cubiste dont on relèvera maints symptômes dans ses toiles qui, par ailleurs, marquent ce que le maître a réalisé de plus impressionnant. La vision des Marocains en prière est née d'abord d'une rencontre avec un spectacle très réaliste et riche de particularités accidentelles. Et le but de Matisse est, ici, de convertir une scène de type orientaliste en une architecture très personnelle. Or, qui dit architecture, dit géométrie. Rien de surprenant à ce que la vision primitive des Marocains en prière ait été convertie en une puissante construction qui obéit à des rythmes, à une syntaxe d'ordre classique, au souvenir, sans doute, du Cézanne des cylindres et des sphères. Ici, Matisse a tempéré sa passion pour les couleurs éclatantes; il a procédé à une judicieuse répartition de tonalités amorties, composant ainsi une œuvre où prime l'invention architecturale, cette fois, et ou l'arabesque a cherché dans une certaine rigueur géométrique une discipline organisatrice. Nous sommes en présence d'un tableau pour lequel le maître a porté ses efforts d'abstraction à leur point culminant.

Henri Matisse (1869-1954) - Les Marocains en prière  - 1916 - (1,81 m x 2,79 m)

Collection privée

L'intérieur à Nice part également des mêmes intentions. Mais l'artiste les associe à sa surprenante faculté de marier des tonalités qui semblaient pourtant le moins laites pour s'accorder.

Henri Matisse (1869-1954) - LE PEINTRE ET SON MODELE - 1916 - (1,48 m x  0,97 m).

PARIS, MUSEE D'ART MODERNE

A cette époque, les Intérieurs prennent une place prépondérante dans l’œuvre de Matisse. Selon sa conception du tableau, l'artiste, de plus en plus, mêle intérieurs et extérieurs. C'est encore un signe de l'opposition de la peinture moderne au vieux souci photographique de l'imitation, et non l'un des moins curieux. Matisse réussit à éclairer ses intérieurs par les procédés dont il se sert pour les extérieurs. C'est-à-dire que la lumière n'a pas pour but d'éclairer, au sens précis du terme, mais d'intensifier le ton, s'il y a lieu, cependant que son absence ne correspond pas à l'indication d'une ombre. Le noir, largement employé dans cette toile, reste selon la vision moderne un ton comme un autre, un ton dont la proportion nécessaire, suivant Matisse, peut l'amener à modifier la forme d'une figure ou à transformer une composition. Le peintre et son modèle constitue une démonstration magnifique et péremptoire de cette méthode.

Ce ne sont plus ici les compromissions et les arbitrages des tons les plus diaphanes et les plus ravissants ou les plus contradictoires, les trouvailles d'arcs-en-ciel aux frottis translucides, ni les morceaux choisis d'arabesques plusieurs lois repenties. Ce n'est plus le Matisse enjôleur, hanté par les appâts de la séduction fragile, mais un Matisse animé du désir de s'imposer par des vertus plus profondes et les plus durables. Aussi ne craint-il pas d'imposer à sa toile comme thème majeur ces "terres d'ombre" ou ces " noirs" que la tradition charge des pires réputations, ces " noirs " qui dévorent tout. leurs voisines, les couleurs et même les tons qu'on leur incorpore légèrement pour leur ôter un peu d'agressivité, ces "noirs" qui, dans cette toile même, surprirent Renoir lui-même qui les avait admirés.

Henri Matisse (1869-1954) - L'intérieur à Nice - 1917/1918 - (1,16 m x 0,89 m)

Copenhague, Musée Royal des Beaux-Arts, Collection J.Rump

"L'une de mes plus belles toiles", a dit Matisse de cette oeuvre. En désignant les noirs et les verts du tableau, il a ajouté :"En quoi n'est-elle pas fauve? Ne voyez-vous pas ici le rouge qu'appelle cette harmonie?"

Et cette œuvre capitale constitue l'un des sommets de l'art de Matisse, au cours de la période mouvementée pendant laquelle s'affrontèrent tant de tendances diverses, celles du Cubisme, de l'art métaphysique, de "De Stijl ", de Dada, de l'Expressionnisme.